« C’est du bon sens d’arrêter nos fêtes » : la free party réagit en bloc face à l’épidémie mondiale

Écrit par Erwan Lecoup
Photo de couverture : ©Shubi Photography - Fréquence Max (2019)
Le 21.03.2020, à 12h30
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©Shubi Photography - Fréquence Max (2019)
Écrit par Erwan Lecoup
Photo de couverture : ©Shubi Photography - Fréquence Max (2019)
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Pour les activistes underground du mouvement free party, cette situation inédite est l’occasion de se poser des règles de bon sens collectif, sans baisser la garde sur ce que leur promet l’avenir post-épidémie. Le Collectif des Insoumis, le Kraken Krew, la Coordination Nationale des Sons, ainsi que les associations Techno+, Korzéame et Freeform font le point pour Trax.

Récemment, le mystérieux Collectif des Musiques Interdites lançait un appel au teknival le 21 juin prochain, jour de la Fête de la musique en France. Dans son communiqué, celui-ci soulignait que « depuis 1993 la free party a su se mobiliser pour résister à l’oppression », rappelant «sa force et sa capacité à se rassembler où et quand [le mouvement] le souhaitait ». Suite aux annonces de confinement du gouvernement, le lundi 16 mars dernier, pour une durée de « quinze jours au moins », cette division underground de la musique électronique se retrouve aujourd’hui face à ses responsabilités.

Prônant l’autogestion et la fête libre pour toutes et tous, le microcosme de la free party n’a cessé de croître et de s’organiser depuis 30 ans, rythmé par ses affrontements avec l’État. Dans le délicat contexte sanitaire actuel, comment les restrictions gouvernementales vont-elles impacter le dynamisme de ces fêtes libres de distinction de classe, d’origine ou de genre  ? Des directives ont-elles été prises collectivement pour limiter l’activité du mouvement ? Ce temps mort peut-il induire des retombées économiques, sociales et juridiques sur ses acteurs aux idéaux libertaires ? Comment les associations de prévention réagissent-elles ? État des lieux avec ces militants de la fête libre.

À ce jour tous les soundsystems comptent respecter la consigne de non-rassemblement.

Techno+
Kraken Krew – Twentytek (2013)©D.R.

Des sound systems face à leurs responsabilités

Les collectifs et soundsystems s’accordent d’emblée sur le respect des décisions sanitaires imposées. Le Kraken Krew, grande famille réunissant des soundsystems des années 2000 à 2010 – née en 2013 lors d’une coalition aux 20 ans du traditionnel teknival du 1er mai – déclare « préférer rater une soirée que prendre des risques inutiles avec la santé des fêtards ». Cependant aucune mesure collective n’a été imposée, estimant que « le principe d’autogestion et de responsabilisation [de chacun] cher à la free, est aussi très utile à appliquer en temps de crise ».

De son côté, le Collectif des Insoumis estime qu’« au-delà de ces mesures, beaucoup se sentent concerné·es par le bien-être des autres. Éviter les teufs semble être du bon sens dans une culture où une partie de la population est à risque et où la solidarité est le maître mot ». Les Insoumis forment une coalition de soundsystems activistes de la région parisienne, créée en 2007 lors du Teknival des Insoumis organisé en affront du “Sarkoval” (teknivals légaux autorisés à partir de 2003 par Sarkozy lorsqu’il était ministre de l’Intérieur). Comme le rappelle la Coordination Nationale des Sons (CNS) dans un communiqué publié le samedi 21 mars, ici « il ne s’agît pas d’obéissance aveugle à des consignes ou de refus par principe à toute restriction de liberté. Il s’agit de bon sens et d’intelligence collective ».

Il faut rester vigilant à ce que ces mesures d’urgence restent exceptionnelles et ne rentrent pas dans le droit commun.

Coordination Nationale des Sons

Le mouvement est donc très réceptif à l’urgence sanitaire actuelle selon Techno+. « À ce jour tous les soundsystems comptent respecter la consigne de non-rassemblement », déclare l’association créée en 1995, dont le champ d’action militant bénévole s’étend à l’échelle nationale entre l’Île-de-France, le Sud Ouest et la région Grand Ouest. Aucune demande d’intervention en milieu festif n’a été enregistrée depuis les annonces du Président de la République, a contrario de nombreuses annulations. Il y a eu une véritable « montée de prise de conscience sanitaire au fil des jours, il est clair que les soundsystems ont pris leurs responsabilités », selon l’association Freeform.

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Collectif des Insoumis – Fujitawa (2018)

Des retombées économiques et juridiques non négligeables

Du point de vue juridique, la CNS explique qu’en dehors de la quarantaine imposée par le gouvernement « le risque pénal [pour un rassemblement] est sans précédent : 7500 € d’amende et 6 mois de prison pour non-respect d’arrêté préfectoral ». La CNS rappelle également qu’au vu du contexte, « en cas de saisie de matériel, le Fonds de Soutien Juridique des Soundsystems (FSJS) ne prendra en charge aucun frais de justice ». D’autre part, « il faut rester vigilant à ce que ces mesures d’urgence restent exceptionnelles et ne rentrent pas dans le droit commun ».

De même, les Insoumis se posent la question du « respect de la Constitution et de la légalité des décrets appliqués », mais surtout de quelle manière va impacter leurs fêtes « la restriction de circulation et les pouvoirs donnés aux forces de l’ordre et à l’armée, sur le long terme. Mais forcément, c’est moins de personnes aux soirées, donc plus de danger face à la police », réagissent les Insoumis, en experts du proverbe de désobéissance festive : “L’union fait la force”.

Au premier abord, l’activité économique d’un soundsystem de free party n’est pas régie de la même manière que celle d’organisateurs ou de promoteurs classiques d’événements. Cela dit, dans les deux cas, celle-ci reste fragile. De nombreux acteurs du mouvement free party sont intermittents du spectacle, « se retrouvant dans une situation précaire depuis les annulations en chaîne d’événements », s’inquiète le Kraken. « Les saisonnier·es étant également touché·es », les Insoumis ont encore du mal à percevoir quels seront les plâtres à essuyer une fois le retour à la “normale”. Dans une autre mesure, le Kraken Krew est actif « sur les deux tableaux, entre free et événements payants ». Un des premiers impacts a été le report de la soirée en collaboration avec 3672* Techno, le vendredi 13 mars dernier à l’Entrepôt de Bordeaux.

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Kraken Krew – Frenchtek23 (2016)
©Chaud la Photo

Un impact certain sur les associations de prévention

Pour les associations de réduction des risques (RDR), deux cas existent. Celles en autonomie comme Korzéame, basée à Toulouse depuis sa création en 2006, estime que son impact matériel sera moindre. De « ses expériences passées face à des situations de crise financière et matérielle, elle s’en relèvera plus forte et grandit ». Ce n’est pas le même son de cloche chez Techno+ qui craint « un gel des subventions, des baisses ou pire des annulations », ce qui serait un coup dur pour l’association. « Cette pause forcée sera l’occasion de traiter des sujets que les interventions de terrain [leur] font remettre sans cesse à plus tard », tirent en positif les bénévoles.

Concernant les interventions, aucune ne sera mise en place dans ces conditions de pandémie. Ce « serait un non-sens  et l’installation d’un stand augmenterait les risques encourus par les participants », affirme Techno+ « vu le nombre de manipulations d’objets que nous y faisons et les interactions avec le public ». Korzéame soutient cette ligne de conduite, tout en rappelant que les « normes d’hygiènes habituelles des pratiques à risques et de consommations sont à renforcer, alors qu’il faut être encore plus prudent concernant le matériel à usage unique ». Un panneau d’information “COVID-19 & Usages de drogues” réalisé par l’association marseillaise Plus Belle La Nuit est disponible sur Facebook.

Les meilleures soirées seront celles des retrouvailles.

Coordination Nationale des Sons
Collectif des Insoumis – Toutenkaisson (2017)©D.R.

Un retour à la fête en trombe, sans oublier Steve

Si une question persiste en ce début de confinement, c’est celle de la temporalité. Freeform s’interroge à juste titre sur la « vitesse à laquelle se fera le retour à la “normale”  ». Se demandant si « si l’épidémie va disparaître ou si celle-ci sera juste contenue ? » Et d’imaginer un gros retour des fêtes libres sur le territoire français une fois les mesures de confinement levées. En « privant les gens de fête pendant au moins un mois, ça va forcément être la folie quand tout va se calmer ! », s’accordent les Insoumis. Pour ce collectif aux actions politisées, c’est aussi selon ses membres « le moment de penser un nouveau monde, loin de la croissance éternelle et de l’asservissement ».

D’ici là, le rendez-vous est lancé le 21 juin prochain, pour le grand Teknival des Musiques Interdites. Corroboré d’un hommage à Steve Maia Caniço, décédé à l’âge de 24 ans à Nantes, noyé dans la Loire lors de la dernière Fête de la musique. « Les meilleures soirées seront celles des retrouvailles », conclut la Coordination Nationale des Sons.

Justice pour Steve
Fresque en hommage à Steve – Quai Wilson, à Nantes©D.R.

L’intégralité de l’interview donnée à Techno+ est à retrouver sur leur site Internet.

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