Focus sur Live From Earth, l’un des gangs les plus créatifs et fédérateurs de Berlin

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©DR
Le 23.02.2022, à 13h13
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Leur logo en caractères arabes se traduit par « mes gens », « ma communauté » ou « mon posse ». Eux-mêmes aiment à se définir comme un mouvement. Protéiforme à l’extrême, Live From Earth incarne ce nouveau Berlin qui rebat les cartes en s’émancipant du « tout noir, tout techno ». Et si leur mélange des genres donne le vertige, leur devise, elle, est limpide : « Zero fucks given. »

Par Lucien Rieul

Clippeurs de mumble rap antifascistes. Designers-upcyclers férus d’eurodance. Organisateurs de soirées en maison close ou dans des toilettes publiques. Fatalement, toute tentative de résumer en quelques phrases le collectif Live From Earth vire à l’absurde. Avec sa vingtaine de membres investis dans des domaines aussi divers que la production vidéo, l’édition musicale, le graphisme, la création de vêtements ou la cuisine vegan, cette bande de Berlinois redonne ses lettres de noblesse au terme «  pluridisciplinaire  ». En à peine cinq ans et malgré ses contours flous, la nébuleuse LFE s’est imposée comme l’une des forces créatives motrices de la capitale allemande.  

À l’origine de l’aventure, un trio : Elias, Max, Lorenz. Trois amis dont le projet commun avait déjà vocation à tout englober et à se jouer des limites. Lorenz, solide trentenaire à la barbe de trois jours et au regard posé, raconte : « Nous voulions créer un média d’actualité alternatif. En 2014, nous sommes allés couvrir des manifestations anti-nazi pour filmer notre perspective des événements et les violences policières. Nous étions aussi à Francfort en 2015 (lors des mouvements sociaux qui ont accompagné l’inauguration du nouveau siège de la BCE, NDLR). Mais nous nous sommes vite rendu compte que personne n’était à l’aise avec le fait que nous filmions absolument tout. Ni à gauche, ni à droite, ni du côté de la police. Donc on a dû trouver autre chose. Nous avions beaucoup d’amis qui produisaient de la musique et essayaient de percer dans le rap, alors nous avons commencé à tourner des clips pour eux. »

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Via cet entourage, Live From Earth va s’associer à plusieurs rookies issus des scènes allemandes et autrichiennes. Cette dernière était souvent snobée par le public à l’époque, alors même qu’elle est dotée d’un underground particulièrement vivace. Pour nombre de ces collaborateurs de la première heure, les vues se comptent aujourd’hui en millions  : RIN, LGoony et surtout Yung Hurn, gueule d’ange dont le cloud rap nonchalant fumé à l’accent viennois va devenir un phénomène en Allemagne. Son premier clip tourné par LFE en 2015, “Nein”, voit le jeune rappeur flotter à travers les nuits de sa capitale avec sa bande de potes  : ecstas, vodka pomme premier prix en guise de carburant. Cet hymne de sad boi explose les compteurs et propulse Live From Earth au rang de prescripteur. « À partir de là, des artistes se sont mis à vouloir signer avec nous, donc nous avons lancé un label de musique. On s’est professionnalisés », poursuit Lorenz. « Nous connaissions aussi des personnes qui travaillaient avec le textile, alors on a installé un atelier dans nos locaux. »

Multicasquettes et upcycling

Sur le label Live From Earth se côtoient les grosses releases de Yung Hurn et des projets très confidentiels comme la Anamosity tape, une cassette d’instrus tendance Memphis d’un certain DJ Creep, lequel produit également pour certains rappeurs du label. Derrière cet alias se cache Jacob, un membre clef du crew. Le boss du sous-label Live From Earth Klub, sur lequel sortent les disques classés électroniques de LFE  ? C’est lui. Le résident Bauernfeind, que l’on retrouve derrière les platines à presque chacune de leurs soirées  ? C’est encore lui.  Cet empilement de casquettes constitue le cœur du modèle Live From Earth. Moritz, le monsieur mode du collectif, cheveux bouclés, grand sourire, acquiesce  : «  Nous n’avons pas de départements, avec des rôles clairement assignés, comme une entreprise. Nous essayons toujours de tout faire entre nous, en équipe, et tout le monde doit être impliqué. Ça ralentit le processus, mais le plus important est que nous soyons heureux et fiers de ce que nous sortons. Le succès commercial n’est jamais notre priorité. » 

Reste qu’il est souvent au rendez-vous. Les vêtements de Live From Earth s’arrachent aussi bien parmi les fans de streetwear que chez les ravers. En cause, un œil pour les designs iconiques – leur T-shirt phare arbore le logo officieux de Berlin, un vendeur de kebab enjoué dont on retrouve la toque et la moustache sur tous les emballages de döner de la ville – et une affection pour les collections capsule. Exemple, leur dernière série de neuf sweat-shirts, cousus façon patchwork à partir de chutes de tissu sérigraphiées et reteintes à la main afin de leur donner une seconde vie. En scrutant ces vêtements, on peut identifier les collections précédentes d’où proviennent les chutes  : ici un logo «  Never Sleep », signe d’une collaboration avec la griffe du producteur/DJ/designer italien Alberto Guerrini, alias Gabber Eleganza ; là un sigle URAF, pour United Ravers Against Fascism, une compilation éditée sur Live From Earth Klub en 2020.

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Tout est possible

Les origines militantes du collectif transparaissent régulièrement dans ses productions. Parfois de façon effective – l’intégralité des recettes du disque URAF était reversée à des associations –, parfois de façon symbolique, avec des pin’s représentant une voiture de police en flammes ou une bougie noire en forme de cocktail molotov. Autre geste engagé, les tissus employés sont tous sourcés auprès d’un même fournisseur portugais. Les finitions des vêtements (broderies, impressions, teintures) sont intégralement réalisées à l’atelier, dans la pure tradition DIY.  Cet attachement au fait maison permet à Live From Earth de se diversifier sans s’éparpiller. Ses membres résument la démarche en deux mantras indissociables  : primo, aucune idée n’est irréalisable ou hors-sujet, sauf à aller à l’encontre de leur valeurs. Secundo, tout est, autant que faire se peut, réalisé au sein du collectif. Moritz reprend  : « La confiance est essentielle chez nous. Notre vision commune, nous commençons à la cultiver bien avant de démarrer un projet, et nous la réalisons lorsque nous arrivons à mettre notre ego de côté et à nous écouter les uns les autres, à travailler ensemble en considérant que nous avons tous la même valeur. »

L’EP 7 titres Vierge d’Ascendant Vierge, duo franco-belge à la croisée de la pop gothique et de la hard music, est l’un des derniers disques édités sur Live From Earth Klub. Paul Seul, cofondateur des Casual Gabberz et moitié du projet avec Mathilde Fernandez, rejoint les propos de Moritz. «  ls ne s’engagent pas dans un projet si ce n’est pas pour donner carte blanche. Je me souviens que Jacob nous a dit  : “Si vous avez un EP d’Ascendant Vierge, je le sors, je n’ai même pas besoin de l’écouter”. » Paul Seul a rencontré le collectif à l’occasion d’un booking en 2017, lorsque les Berlinois avaient invité Casual Gabberz à jouer au St. Georg. La connexion coule de source, ces derniers ont après tout initié le frapcore, un gabber dopé aux samples de rap français. Mais comment expliquer les accointances de Live From Earth avec des purs produits de la scène électronique, à l’instar du label et collectif parisien Possession, référence des soirées warehouse, pour lesquels la résidente de Live From Earth DJ Gigola a récemment enregistré un podcast  ?

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Techno city

La réponse est inscrite sur un t-shirt au dos duquel figure une pierre tombale. Sur cette dernière, une liste  : «  103 Club. Bar  25. Broken Hearts Club. Brunnenstrasse 183. Beate-Uhse-House. Cookies. Deep. Ex und Pop… » 28 noms de clubs au total, 28 phares de la nuit berlinoise ayant mis la clef sous la porte, certains il y a déjà plus de dix ans. Le modèle du t-shirt s’intitule RIP Berlin et il est l’un des rares à ne pas être sold out sur le site de Live From Earth. «  Ce t-shirt, c’est un hommage aux clubs qui nous ont appris à faire la fête. » DJ Gigola lève les yeux tandis que son esprit la ramène quinze ans en arrière. « Mardi, tu vas au Cookies Club. Mercredi, tu vas au Watergate. Jeudi, c’est le Weekend club. Vendredi, c’est Arena ou Picknick. Samedi, tout pouvait arriver, et on était de retour dimanche sur le rooftop du Weekend pour voir Ellen Allien jouer à la BPitch Control. » C’était en 2006. « La deep house était encore cool, on écoutait de l’electroclash, Ed Banger, Uffie, Justice… »

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À la ville, DJ Gigola se prénomme Paulina. Pour ses camarades de Live From Earth, elle répond aussi au surnom de Mama, la daronne du groupe. « C’est elle qui a le plus gros cerveau », résument-ils. Outre ses activités de DJ, Paulina est également productrice de musique, et assume les responsabilités de codirectrice créative et chargée des relations presse de LFE. À l’instar de Jacob, qu’elle connaît depuis le lycée, elle a passé sa jeunesse à écumer les nuits de la capital de la techno européenne. La voilà, la dernière pièce du puzzle Live From Earth. Celle qui l’amène à organiser des soirées au Zur Klappe, d’anciennes toilettes publiques reconverties en club, ou au Kumpelnest  3000, une maison close transformée en bar queer. Celle, aussi, qui lui ouvre les portes de Saüle, l’espace du Berghain consacré aux formes les plus hybrides et novatrices de la scène électronique, bien que le collectif revendique une certaine distance vis-à-vis du mastodonte Berlinois. « On vient d’une époque où l’on pouvait entrer en Berghain sans être sapé en noir », explicite Paulina. « J’ai le sentiment que notre scène techno s’est transformée en quelque chose de très conservateur, où tout le monde porte des bas résille et des harnais en cuir. Nous essayons de ne pas nous enfermer dans cette esthétique. Pour nous, ce n’est pas ça, être cool. Le cool, c’est l’authenticité. »

Une authenticité qui pousse Live From Earth à défendre sans ciller des courants musicaux mis au placard, car jugés ringards, dépassés, trop mainstream ou au contraire trop extrêmes, tels l’eurodance ou la schranz, cette techno allemande ultrarapide et distordue des 90’s, dont on attribue la paternité à Chris Liebing. « Berlin, c’est une attitude “Zero fucks given”, de n’en avoir rien à foutre », conclut Paulina. « Et ça peut être très dur, lorsque tu viens d’arriver dans cette ville. Tu marches dans la rue et tu te sens seul, car les gens n’en ont vraiment rien à foutre de toi. Ils se foutent de ce que tu portes, ils se foutent d’où tu travailles, ils se foutent de ton orientation sexuelle… En même temps, c’est ce qui rend Berlin si attractif. Avec Live From Earth, nous essayons d’incarner ce je-m’en-foutisme. »

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Au final, la métaphore la plus adaptée à ce multivers berlinois – où la trap tutoie la proto-Goa, où les patchs « smash nazism » côtoient de la poterie traditionnelle de Frankfurt – pourrait être celle d’un imageboard à la 4chan, que les trois fondateurs, purs enfants d’Internet, ont allègrement squatté durant leur jeunesse. Une plate-forme anarchique où se côtoient sans hiérarchie des choses que l’on croyait oubliées, d’autres que l’on vient tout juste d’inventer, et dont la juxtaposition fait autant office d’archive de son époque que de réservoir pour les créateurs et créatrices de demain. Si le règne de la techno à Berlin touche à sa fin, l’avenir qu’esquisse Live From Earth promet d’être tout aussi passionnant.

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