Pourquoi les favelas de São Paulo accueillent les soirées les plus brûlantes du Brésil

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Vincent Rosenblatt
Le 08.01.2020, à 18h04
11 MIN LI-
RE
©Vincent Rosenblatt
Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Vincent Rosenblatt
Dans la banlieue de São Paulo au Brésil, du jeudi au dimanche, les rues des favelas sont bloquées par des milliers de danseurs qui s’agitent sur les derniers hits des stars du funk carioca. Des titres bricolés en quelques heures dans des studios de fortune par des ouvriers de la production, puis distribués sur des groupes WhatsApp pour des fans insatiables de nouveautés : le nouveau funk brésilien prend un tour industriel, mais reste toujours lié, d’une façon ou d’une autre, à la religion, omniprésente dans le pays.

Cet article est initialement paru en février 2017 dans le numéro 199 de Trax Magazine, disponible sur le store en ligne.

Par Felipe Maia 

Il est 2 heures du matin, du côté de la favela de Marcone, à São Paulo, quand retentit un bruit assourdissant. Tout le monde comprend vite qu’il ne s’agit pas du morceau diffusé par les puissants haut-parleurs des voitures aux ampoules colorées ni des pots d’échappement des motos qui vont et viennent dans la rue en roue arrière. C’est en fait la première grenade lacrymogène lancée par la police, au bout de la rue. Instinctivement, les gamins en casquettes de surf et les gamines en shorts en jean se mettent à fuir dans tous les sens pour échapper aux forces de l’ordre.

Le quartier, qui accueille une multitude de bailes funk (les soirées où l’on joue du funk carioca), est évidemment mentionné dans le dernier tube de l’été au Brésil, “Baile de Favela”, interprété par MC João et validé par le joueur de football Paul Pogba sur son compte Instagram. Le morceau passe en boucle dans les principales soirées de la vaste banlieue de São Paulo et son clip a récolté plus de 150 millions de vues sur YouTube. Pour comprendre le phénomène, il suffit de parcourir la ville et de tomber sur ces fêtes de rue où l’on n’entend que du funk made in Brazil. Sorti des favelas de Rio de Janeiro dans les années 80 et après un petit tour du monde durant les années 2000, c’est dans la banlieue de São Paulo que ce genre connaît un nouvel essor.

Pour trouver ces soirées, il suffit d’écouter MC João et de se munir d’un plan de São Paulo ou de taper les bons mots-clés sur Facebook. Elles constituent la pierre angulaire de ces réseaux musicaux ignorés par les médias et le plus souvent méprisés par les élites brésiliennes. Les bailes (les bals) sont des soirées dans les clubs de banlieue et les fluxos (comme flux, en référence au mouvement des personnes dans la rue) sont des block parties, où les voitures remplacent les ghettoblasters. De minuit à 7 heures de matin, à l’entrée des favelas, des rues entières sont bloquées par la foule de danseurs. Selon le Secrétariat pour la promotion de l’égalité raciale de la mairie, ce phénomène a explosé depuis cinq ans et on compte environ 700 événements de ce genre tous les soirs aux abords de la ville. Car São Paulo est gigantesque, une ville-État cinq fois plus grande que Paris, où plus de 3 millions d’habitants sont des jeunes entre 15 et 30 ans. La plupart entre eux vivent en banlieue et préfèrent fréquenter ces block parties plutôt que les clubs onéreux du centre-ville. Une affaire de classes dans un pays où les inégalités sociales et l’esprit festif constituent la force motrice des musiciens, qu’ils fassent de la samba ou du funk. 

Des versions « chrétiennes » des hits de funk

Qui dit renouveau dit nouvelles stars. Parmi les noms qui comptent dans ces soirées, Lucas Pereira, alias DJ Perera, est considéré comme le roi Midas du funk carioca. Les MC’s qui entrent dans son petit studio de fortune en ressortent avec des milliers de vues sur YouTube. C’est le cas de MC Kekel ou encore Tati Zaqui, « la fille aux cheveux bleus », et qui a des fans jusqu’au Paraguay. Meiota et Partiu de MC Kekel sont des tubes des soirées funk de 2016. « On m’avait dit que je ne ferais pas d’autre tube… En voici un », lâche Perera dans un message sur sa page Facebook, lors du lancement de son nouveau son. À travers ses percussions minimalistes et des harmonies captivantes, le jeune producteur est l’un de ceux qui ont créé au fur et à mesure la signature funk de São Paulo. « Mais moi, je ne vais pas aux fluxos, je reste chez moi devant les jeux vidéo », rigole-t-il. Accro à Counter-Strike et aux réseaux sociaux, il a découvert les ordinateurs en travaillant dans un cybercafé. Mais la musique est arrivée chez lui avant Fruity Loops, l’un des logiciels les plus prisés dans le monde du funk carioca. « J’ai fréquenté l’Église évangélique quand j’étais petit, c’est là que j’ai appris à jouer de la guitare, de la batterie », raconte-t-il. « Aujourd’hui, je n’y vais plus parce que, tu sais, le funk et la religion ne se mélangent pas ».

Et pour cause : la plupart des chansons sont des chroniques des banlieues brésiliennes. Les lyrics évoquent généralement le sexe entre adolescents, les drogues synthétiques ou naturelles et un style de vie hédoniste — les éléments étant arrangés selon les goûts du MC. Dans le berceau du funk, à Rio de Janeiro, les paroles diffèrent peu, mais le funk et la religion y font parfois bon ménage. Ainsi, il n’est pas rare de trouver des chanteurs et des DJs gospel. Ils créent des versions “chrétiennes” des morceaux dont les lyrics sont imprononçables dans une église. Certains ont emprunté le chemin inverse de Perera. L’un des plus célèbres artistes de ce sous-genre, MC Tonzão, a quitté un groupe de funk en pleine gloire pour s’engager dans la communauté protestante. Durant un concert en 2014, il a raconté son histoire sur scène après avoir chanté le funk gospel “Passinho do Abençoado” (“La Danse du béni”) devant 200 000 spectateurs, réunissant sacré et profane dans un paradoxe typiquement brésilien.

Des églises branchées musique

À São Paulo, si des milliers de personnes s’amusent dans les soirées funk, un nombre non négligeable trouve refuge dans les Églises protestantes, ouvertes jusqu’à tard le soir dans les mêmes quartiers. Le Brésil est l’un des plus grands pays chrétiens du monde et depuis vingt ans, cette population est de plus en plus composée de protestants. D’après le dernier recensement du gouvernement brésilien, en 2010, on compte plus de 43 millions d’évangéliques dans le pays, après une sorte de croisade protestante dans les quartiers défavorisés, où l’Église catholique est absente. Pour se développer, des associations adventistes ou pentecôtistes s’appuient sur des groupes de médias, des personnalités politiques et ouvrent des branches en Afrique ou en Europe. Dans ces temples, la musique s’est fait une place : DJ Perera connaît ainsi par cœur les progressions des hymnes liturgiques à la guitare ou à la batterie. MC Livinho, l’un des nouveaux artistes du funk de São Paulo (produit par Perera) a, lui, appris à chanter dans la chorale d’une église. Pas sûr que ses anciens condisciples apprécient les marques de rouge à lèvres et autres positions du Kamasutra qu’il évoque désormais dans ses chansons…

« Vas-y, fais le vibrato maintenant ». À Vila Leonor, le quartier de São Paulo qui abrite le studio de DJ Perera, Livinho continue de transmettre ses connaissances acquises à l’église auprès de jeunes MCs en quête de gloire. Ils sont à GR6, un des points névralgiques de cette nouvelle vague du funk. Ce label et agence d’événements est situé entre plusieurs favelas de la banlieue nord et l’avenue Paulista, l’artère commerçante de la ville. Le business du funk carioca s’est développé en parallèle de la croissance économique des années Lula, profitant de l’insatiable besoin de nouveautés de la jeunesse du pays. Chez GR6, le cachet d’un artiste en vogue, comme Livinho, peut monter jusqu’à 18 000 reais (environ 5 000 euros). 

La fabrique à beats

Derrière les stores baissés, le lieu abrite une “fabrique des rêves”, comme l’indique ce graffiti sur le mur à l’intérieur. À côté des bureaux administratifs, du studio de la webradio et du terrain de futsal, cinq petites chambres ont été reconverties en studios d’enregistrement. De l’après-midi au début de la nuit, les chanteurs défilent, comme MC Hariel, MC João, MC Phe Cachorrera, MC Pedrinho, une constellation de stars dont rêvent les jeunes filles, qui font parfois la queue devant la porte pour attraper un selfie. La production est presque industrielle : derrière les machines, Alexandre Silva, alias LK, un ouvrier du logiciel Acid Pro, sort quelque 25 beats de funk par semaine. 

Au micro, une jeune MC est en difficulté. LK se moque gentiment : « Moi, je suis juste DJ et producteur, je ne fais pas de miracle ! ». Pourtant, comme Jésus avec l’eau et le vin, il parvient à transformer des sons médiocres en beats inoubliables. Né à Guarulhos, une ville surtout célèbre pour son aéroport international, qui dessert la ville de São Paulo, LK a pris pour modèles les DJs des soirées du quartier qu’il fréquentait. En 2010, il a constaté que le funk gagnait du terrain dans les soirées, au détriment du rap brésilien — dont les banlieues paulistanos sont le berceau — ou de genres datés des années 2000. À cette époque, on écoutait des MCs qui racontaient en argot la vie des jeunes entre lycées pourris et emplois mal payés. Ce n’était pas la première incursion du genre dans la ville, mais sans doute la plus significative. « En 2011, j’ai donc commencé à produire mes propres morceaux », raconte LK. « J’ai acheté un contrôleur MPD Akai, j’ai bricolé un petit studio chez moi avec 2 000 ou 3 000 reais (500-700 euros, ndlr) et je me suis lancé ». Sa réputation grandit au fil des soirées et des vidéos YouTube et, en 2016, il signe un contrat chez GR6, où il travaille du lundi au vendredi pour un salaire fixe. Pendant huit heures, il assemble des puzzles de petits carreaux, socle des tubes de la semaine suivante, puis assiste parfois un MC sur scène pour 20 euros par soirée, sans oublier les tournages de clips.

Les scénarios sont assez simplistes et les vidéos adoptent l’esthétique du rap nord-américain, mais à la sauce brésilienne : du bling-bling dans des paysages tropicaux. Entre deux bidonvilles de la banlieue sud de São Paul, l’équipe du label Funk da Capital est d’ailleurs en pleine action dans une villa. En une journée, il faut boucler le tournage des clips de MC GB, MC Dudu et MC Danado. La production ne dispose que d’une caméra, de quelques ampoules sur une structure métallique, d’une machine à fumée et des enceintes. La liste des invités est bien plus fournie, entre les MCs, les DJs, leurs managers et surtout une flopée de jeunes filles en minijupes ou robes moulantes. Le propriétaire de la maison fait aussi partie de la fête. « C’est la première fois qu’on loue ma maison pour faire ça… », explique-t-il sans cacher sa préoccupation face au spectacle, qu’il retrouvera vite sur YouTube.

Les MP3 partagés dans les groupes WhatsApp

La plateforme de Google est l’outil numéro 1 des producteurs et labels de funk. La transition d’un morceau du studio aux soirées dépend de sa performance sur Internet. Les diverses chaînes dédiées au partage des nouveautés se battent pour obtenir les exclusivités et faire grimper le nombre de vues. Parmi les animateurs de ces chaînes, certains laissent même leur numéro de portable pour que les fichiers MP3 soient directement partagés via WhatsApp, un des outils de promotion les plus utilisés au Brésil, même si le top reste les joueurs de football, qui ont le pouvoir de transformer un tube en phénomène culturel. Neymar s’était ainsi inspiré de la chorégraphie de Tá Tranquilo, Tá Favorável de MC Bin Laden (87 millions de vues) pour célébrer un but.

Pour arriver à une telle popularité, les MCs devront bien souvent capter l’attention des nombreux ados inscrits en masse dans les groupes WhatsApp. Ce détournement de l’application rachetée 22 milliards de dollars par Facebook en 2014 constitue un nouveau modèle : comme sur un forum Internet, on y échange des photos, des informations et surtout des fichiers audio : WhatsApp permet un accès direct aux dernières nouveautés musicales. « Parfois, je vais au centre commercial, non pas pour faire des courses, mais pour utiliser le wi-fi afin de télécharger des morceaux », explique Jessica en rigolant sous sa casquette dont les coutures forment le mot “Heliópolis”, le nom de la plus grande favela de São Paulo, un complexe de rues étroites où s’agglutinent plus de 125 000 habitants. 

Jessica fait partie du fan-club dédié à la star du quartier, MC 2K et son acolyte Mano DJ, qu’on accompagne à une soirée du côté de Carapicuíba, dans la même banlieue, où 2K donne son quatrième concert. La salle est blindée d’adolescents. La nuit est froide, mais les filles sont en tenue de soirée et la plupart des garçons sont torse nu. La chaleur des corps fait monter la température et la buée se dépose sur les objectifs des caméras et les écrans des portables, que tout le monde lève lorsque le MC démarre son show. L’un d’eux, plus excité que les autres, allume un feu de Bengale à un mètre du plafond. Personne ne semble se soucier du danger. Au contraire, les téléphones se lèvent pour capturer des snaps de la scène. Dos au public, MC 2K prend un selfie en criant : « Regardez bien la caméra parce que cette photo va à Paris  ! »

Après le concert, on croise Mano DJ arrêté en pleine rue par un fan en voiture pour un selfie. Le jeune homme semble connaître la longue liste des tubes produits par Studio Bem Bolado, le label que Mano a cofondé. Baptisé Wanderson Cardoso, le DJ est né au Maranhão, au nord-est du Brésil, mais a grandi dans la favela d’Heliópolis, dans l’État de São Paulo, où sa famille a débarqué pour trouver des meilleures opportunités. Enchaînant les allers-retours entre les deux États, il a débuté sa carrière de DJ dans sa ville d’origine, mais c’est à São Paulo qu’il a appris à maîtriser les outils. « Ce que je sais, je l’ai appris tout seul grâce aux vidéos et aux tutoriels », en sautant la barrière de la langue anglaise, raconte-t-il. « Je veux vraiment essayer d’apprendre la musique de manière traditionnelle, mais si je dois faire une mélodie, je compose avec ce que je connais ».

Les fluxos sous pression policière

Son studio est lui aussi assez frugal, muni d’un ordinateur et deux haut-parleurs. En concert, Mano et la plupart des DJs funk utilisent la fameuse MPC. À Rio de Janeiro, où le funk est encore plus populaire, on utilise cette machine depuis les années 80. Ce style de son tire ses bases de la Miami bass, puis s’est développé avec l’utilisation du sample du Volt Mix de DJ Battery Brain et a pris sa forme la plus connue dans les années 90 : le tamborzão. À São Paulo, il est arrivé d’abord de la côte, puis dans la région de la Baixada Santista, et quelques années plus tard en ville. Le rythme contramétrique est toujours présent dans les productions, bien que des DJs comme Mano, Perera et LK tentent des expérimentations, parfois inconsciemment. D’ailleurs, nombre de producteurs mêlent les fréquences graves et les puissants kicks du funk avec des genres tels que le Jersey club, le grime et l’afrobeat. Le DJ américain Sango est l’un des artistes les plus emblématiques de ce croisement, qui a abouti à trois albums références, la série Da Rocinha. LSDXOXO, AbJo et les Brésiliens Carlos do Complexo, Cardosu et Omulu sont parmi les têtes d’affiche de cette scène transnationale. La liste ne serait pas complète sans le duo Marginal Men, qui a sorti trois EP et une dizaine de tracks à base de tamborzão. « On garde ce temple depuis longtemps », rappelle Pedro Fontes, moitié du duo avec Gustavo Elsas, qui estime que « le funk est la musique électronique brésilienne ».

Dans la voiture, quelques minutes après la fin d’une session d’enregistrement chez Mano DJ, Pedro devise sur la prochaine date de Marginal Men, dans un club du centre-ville de São Paulo. Car dans le quartier de Mano, le succès des soirées de funk n’est plus garanti. Selon lui, le fluxo de la favela do Helipa a perdu de son énergie. Le bruit, la consommation d’alcool ou de drogues, et parfois la violence ont attiré l’œil des forces de l’ordre. D’après la dernière estimation de la police militaire de São Paulo, on compte plus de 600 rues, avenues ou places occupées par les fluxos du jeudi au dimanche. Les quelques tentatives de négociation entre les autorités et les organisateurs de ces bailes n’ont pas abouti à une décision favorable pour tous ceux qui vivent autour des soirées. Le budget de la mairie pour les fêtes de funk légales a baissé de 66 % en 2016, et le prochain maire de São Paulo, João Doria, a expliqué à la télévision que ce type de fêtes était “nocif ” et annoncé son intention de les combattre. Ce ne serait pas la première fois que des projets de loi tenteraient de limiter l’influence du funk : il est pourtant bien vivant et en pleine évolution. Pour la plupart des danseurs, DJs et producteurs de funk, quand la police arrive, il suffit de faire comme Paul Pogba : on chante les paroles de Baile de Favela et on court chercher d’autres soirées dans la banlieue de São Paulo. 

(Remerciements : Isaac et Constant Makaya)

01
Sabrina Ginga – danseuse de Funk & Samba – Viaduto de Madureira – zone nord – Rio de Janeiro
©Vincent Rosenblatt

Les photos sont issues du portfolio “Rio Night Fever” de Vincent Rosenblatt, dans le numéro 227 de Trax Magazine disponible en kiosques et sur le store en ligne.

Newsletter

Les actus à ne pas manquer toutes les semaines dans votre boîte mail

article suivant