À lire : Le nouveau roman “Nuits d’Achille” invoque les fêtes de la Station et de la Péripate

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Cha Gonzalez
Le 19.02.2021, à 11h00
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©Cha Gonzalez
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Au lendemain d’un accident, un narrateur immobilisé dans sa chambre fait venir à lui la fête. Récits revenus d’after, photos reports, statuts perçus sur les réseaux sociaux et visites impromptues d’ami-e-s encore chargé-e-s, les nuits trouvent vers lui mille chemins pour persister. Dans ce premier roman qui résonne d’une manière toute particulière en la période, le curateur et critique Arnaud Idelon, habitué des pages de Trax, invoque une fête par procuration devenue fiction globale et fait revivre ces nuits où, de la Station à la Péripate, il y a peu nous dansions. Trax vous en propose un extrait.

« La nuit était désormais totale Porte d’Aubervilliers ; basses et rumeurs périphériques se disputaient l’hégémonie sonore du soir. Le DJ contraignait les corps à la vrille, juste devant la scène, dans ce dévers risqué pour les chevilles. Arabesques sans structures, air boxing inspiré, débuts de pogos vite désamorcés, la piste était sans-dessus-dessous, prise par une transe collectivement éprouvée. C’est aux premières lignes du désordre qu’Achille avait reconnu – ou peut-être était-ce l’inverse, c’était elle qui, semblant tilter un instant, avait ralenti ses gestes pour le dévisager, et le saluer en riant – Temaï, Temaï croisée quelques semaines plus tôt, quelques minutes dans le noir, sous les augures d’un autre DJ, Temaï et son corps jumeau, à la gestuelle synchrone. Temaï, cette énergie dans laquelle Achille s’était retrouvé, puis perdu, un instant. C’était Temaï devant lui qui dansait. C’est aux gestes, à l’élocution singulière de leurs corps, qu’ils s’étaient reconnus. Cette fois ils prirent le temps de célébrer la coïncidence en partageant une cigarette, interrompant leur conversation par des exclamations qui soulignaient cette belle histoire que de se retrouver là sans se le dire, et que ce soit la danse qui parle en premier. Ils y retournèrent à la danse, dans l’emballement du mini-club et reprirent une partition hier interrompue. Ils dansèrent en remake de cette première fois partagée, sentant au gré des tracks que la magie du moment, dans l’intervalle, avait mis les voiles. Ils se quittèrent sur une bise, puis une accolade. Achille sortit fumer une nouvelle cigarette, il retrouva dehors d’autres visages croisés lors des festivals de juillet ; cette fille, grande et dure, et ce petit gars aux traits grecs, qui s’étaient rencontrés là-bas. On scannait le moment à l’infini, on en rajoutait, le festival normand avec Achille, Manon et Pierre, par jeu de métamorphoses, se faisait terre sainte.

On zonait dans le bureau, conscients du privilège : pouvoir s’extraire de la noce quand la température montait trop, dans la fosse furieuse du rez-de-chaussée, shunter la queue au bar pour une bière en loge. Le bracelet noir, précieux sésame, qui déclenchait aux vigiles un hochement de tête, passe-droit vers les loges de l’étage, était à leurs poignets. Snobinards en puissance, on couvrait la rumeur du set noisy d’en bas – pourtant programmé par la maison – pour du George Michael. Chacun à son poste, les postes éteints. Etienne, en montée d’exta sans doute, ventousait Clem – c’était presque un rituel, ici, le samedi soir, quand grimpait le taz qui retournait le crâne, Etienne s’ancrait à l’un d’entre eux. Clem et Ezra demeuraient ses cibles favorites. Les deux s’en accommodaient en berçant le grand ado, qui marmonnait des tirades introspectives, ouvrant les portes sur ses souvenirs d’enfance, ses peurs et son humeur du jour. Ezra gérait la playlist. Dans le bureau-cendrier, l’ambiance détonnait. Tout le monde semblait tranquille, à l’écoute d’une conscience altérée et profitait des joies d’une assemblée qui n’égrènait à cette heure aucun ordre du jour. Les Otaries d’Arne Vinzon remplissaient l’espace de leur calembours faciles – on aimait ici être lourd dans la demie-somnolence – et c’était presque de l’ennui.

La nuit s’était accélérée une fois prise la pilule. Successions stroboscopiques de décibels, de clopes et de visages. Achille sentait poindre, furtivement, un arrière plan de fatigue mais l’acide, sans doute coupé au speed, tenait encore la longueur et le fort BPM du set servi par le DJ, inconnu, excité, gardait crantée la mécanique du corps. Au coeur de ce qui craquèle, noyés dans le plaisir des machines qui crépitent et exultent, dans la fureur analogique des battements répétés, Achille et Andy, Etienne, Chloé, Nathanaël, Lili, et d’autres et Nelson, en éprouvent la violence en leurs poitrines qui peinent à suivre. Tout pulse et divague, dans les loops ils se perdent et se sourient. Achille tente de suivre la déferlante, lance ses bras à l’assaut du vide, boxeur camé, martèle l’air chargé de leurs sueurs, sans animosité, juste tenir le rythme, rendre aux caissons leur vigueur. Il accepte du son ses coups et blessures, les consent et, dans un semblant de métamorphose, transfigure ce qui déferle vers lui en ondes par les chocs qu’il répercute au sol, il pilonne le béton de pas furieux attentifs à claquer, dérisoire tentative de couvrir le son qui gronde. Les corps ruissellent, bruissent leurs accolades moites. Leurs mèches en danse font jaillir sur les autres corps des perles de pluie. Le sol s’humecte des jeunesses rassemblées. Nathanaël au loin fend l’air de ses grands bras en des réseaux complexes d’arabesques et de boucles, le plaisir au lèvre, les yeux fermés, la tête à la perpendiculaire, cambré vers le plafond qui condense, un sourir compliqué figé sur la mâchoire, le buste tendu par un fil invisible, comme s’il attendait la pluie. Il a déjà quitté le monde. En sillons sur son torse luisant la transpiration coule des pectoraux au bas ventre, le long des obliques qu’il a dessinés, et détrempe les premiers centimètres de son Jean.

Dans son dos Lili a le diable au corps. Elle sautille sur les cases d’une marelle de braises, décolle comme brûlée à peine l’appui se dessine, le bassin droit et gainé, les bras armés. On ne voit plus ses yeux. Sous sa frange qui lui colle le front, son sourire est celui, espiègle et plein de défi, d’une toute jeune fille. Âme en fête que Lili qui rit, et dans le laps infime du silence percuté par les basses, on entend son rire en éclats qui se déploie dans l’enceinte parmi la colère heureuse des corps. La voilà qui provoque une présence androgyne, massive et lisse, qui gamberge sur le flow, par un chifoumi auquel la créature répond, un
demi-temps plus tard. Le puit avale les ciseaux. Fairplay Lili qui lui tend une clé depuis un pochon de plastique. Les deux silhouettes, dans le délire des flashs, s’enlacent et se frappent le dos. Au prochain flash Lili est repartie au front, et trottine, sautille, chancelle comme une fée malsaine, la poitrine nue, libérée, le torse droit, Lili qui harangue tous ceux qu’elle croise. Pogos, bras de fer ou plus humble pousse pousse chinois, jeux de tape-mains improvisés, tapages partout, Lili les embarque à corps défendant dans un détour en enfance. Et quand Lili charge dans le vide, l’épaule en avant, pour chambouler l’équilibre
d’Achille, il fait mine de se raidir, tandis que l’elfe dément, furie de plaisir, traverse les quelques mètres qui les séparent, les muscles bandés, pleine d’envie d’intense et de bêtise, et quand son épaule vient chercher le sien, Lili surprise, pas moins heureuse, chancelle, implose, explose, et il s’en faut de peu que son dos vienne frapper le béton mais Achille est là pour lui tendre le bras qu’elle saisit, ils se mirent rieurs, chérubins, ne disent rien et repartent de plus belle en une ronde de cour d’école. Demi tours qu’ils interrompent pour changer la configuration de leurs bras, et, en syncopes consenties, repartir de plus belle dans le sens inverse. Ils ne résistent pas à l’envie de faire savoir à tous que l’on peut briser les lignes, et pouffant, hurler à la ronde qu’une bourrée se lance. Par d’autres, bientôt, ils sont rejoints, et les demies spirales partout essaiment, suivant l’onde de déflagration de leurs énergies pandémiques. En peu de temps, le dancefloor se meut en récréation. De l’épicentre décolle une chenille, secouée à 120 bpm. Dans l’angle mort du tourbillon humain, implosant déjà en grappes éparses qui tergiversent avant de dessiner des pôles inédits dans le chaos des sensations, les corps coutumiers des balanciers martiaux sont marqués par la donne ludique que Lili a partout distillé.

L’enfance se palpe, ils ont douze ans et les pupilles qui dilatent. Lili disparaît dans la foule, son dos nu fraye dans la danse des bustes et lasers. Elle court, la main dans le dos, tendue vers qui voudra la prendre, jusqu’au fond du garage. Là-bas, obstinés, crachent les subs qu’elle escalade pour surplomber la houle. Elle surplombe l’absence totale de centre, et ces géographies qui se recomposent à l’envie, selon le jeu des battements, des rythmes, des gestuelles et des désirs qui s’annoncent, décrypte ces continents qui s’agencent, ces corps qui s’aimantent et se repoussent, cette marée de bras et de jambes en reflux. Achille traverse dans la direction de Lili, la marée qui s’anime sous le sceptre du DJ et, arrivé devant elle, sur la jambe qu’elle tend, l’autre armée en pointe comme un rat d’opéra, Lili s’élève d’abord, et ensuite tournoie, laissant à son bassin, son buste et ses mains la charge de ta balance. Elle singe des mouvements volés au ballet, au Casse Noisette qu’elle a dû voir, avec une vieille tante, un soir d’hiver, dans une salle Rive Gauche, et dont elle a oublié jusqu’à la bande son, jusqu’à, aujourd’hui, dans la fatigue qui s’annonce ; la sarabande ne surnage qu’en gestes élémentaires, comme innés, des presque réflexes. Et puis gymnaste devenue, la voilà qui s’élance d’un sub à l’autre en allant chercher le ciel, les jambes en grand écart, avant de retomber leste et droite, et aussitôt repartir, dans un dérivé de chorégraphie taï chi, toute à la parodie, mais te concentrant pour que chaque geste dise l’épure, elle pivote, saute, chute, repart, gym, aïkido, mimes, cache-cache, chat perché. Achille à son tour bondit sur les caissons de basse et l’accompagne dans les délires qu’elle orchestre, s’efforçant d’être son ombre, se calquant sur son rythme, son sourire et sa poitrine en ressac qui, malgré les allures de hammam de la fosse, expire en halos qui condensent. Des heures déroulent tandis qu’ils évoluent, sur les cimes fictives qu’ils invoquent en mimes. Nathanaël les rejoint sur le podium et l’on entend son rire par-delà le grondement des machines. Des heures ils dansent. Maintenant Lili improvise contre le booth une étrange guinche de rectos et de versos, tandis que les silhouettes derrière elle accélèrent puis se figent. Bientôt Achille recompose l’image. Dans les interstices des beats, au moment où le DJ assène ses filtres, dans l’attente d’une ultime montée, dans l’ascenscion partagée de ceux rassemblés qui attendent le coup de chevrotine, il discerne, ressassées à l’envie, en boucles, comme un mantra, criées dans l’aigu de voix insouciantes, et parmi elle celle de Lili qui surnage, cinq syllabes familières qui résonnent, comme reprises par la track, limpides dans l’air qui rougeoie de ces heures sans durée, en ritournelle : 1, 2, 3, Soleil !

Andy à ses côtés : machoires serrées, oeil dans le vague, blancheur standard de 6 heures du matin, il secouait l’éternel torse nu, exhibant une plastique qu’il savait, bien que frontale, abrupte, mâle, bien faite. Il ne parlait plus beaucoup, pas plus qu’il ne souriait, le regard vide, sondant la piste et ses possibles, un corps, une bouche, une présence, il alternait des pas frénétiques, comme monté sur ressort, jouait de saccades avec ses mains, et parfois s’arrêtait net, le corps balayé de nuit et de lumière, apparaissant puis disparaissant dans les flashs, le corps inerte, bandé, en attente. L’esprit d’Achille divaguait, l’oeil sautait d’une silhouette à une autre, il sondait l’énergie diffuse des balancements d’épaules provenant des lignes de danseurs devant lui, sentait la présence, très proche, de ceux qui évoluaient derrière lui, les mains qui apparaissaient, un temps, dans le coin de l’oeil avant de disparaître à nouveau dans la nuit, il accédait à la compréhension de cet océan de plaisirs, de ces corps accrochés au même notes que lui. La Station lui faisait face, petite boîte aux murs brutalistes. Ses fenêtres de béton, découpées à même le rouge des briques, se striaient des lueurs laiteuses des spots en fin de course et d’une nuit qui s’hybridait des premières notes du matin. Devant le bar, mais aussi au pied des toilettes, sur la droite de la fosse, une queue s’allongeait pour se procurer une bière, prendre une trace, faire l’amour, et s’armer pour battre les dernières mesures de la soirée. L’architecture de la nuit se donnait à lire comme une succession de stases d’une attente générale et abstraite, sans nom ni objet. Ils attendaient : le meilleur était à venir. Achille regardait danser Andy.

D’abord sur le bord de son épaule gauche, puis sur le bas de son visage, puis, alors que le ralentissement du rythme le faisait onduler, dans le cou, sur les cheveux, dans sa barbe en reflets, et puis dans le creux de la clavicule, comme une présence liquide, le jour s’annonça par une brusque chaleur jaune. Il était 6h43.

Dans un mirage bleu jaune, la journée à venir s’annonçait, vibrante, estivale, brûlante. La sécurité commença à éparpiller les groupes pour les diriger vers la sortie, on fermait. On restait sourds aux commandements, jusqu’à ce qu’ils ne haussent le ton. Alors, avec inertie, les fatigues lentement quittèrent l’espace. On lisait sur les lèvres, les tempes et les cernes, l’envie de continuer. Les Uber commençaient à s’agglutiner devant l’arrêt de bus, ralentissant faiblement le trafic matinal, clairsemé, encore tranquille, certains à pied prenaient la direction, seuls ou en petits groupes, de l’arrêt de tram. Deux silhouettes mal assurées remontaient vers Aubervilliers à vélo. On s’échangeaient les dernières cigarettes, ça grattait un peu partout pour une ultime taf.  Achille et Andy s’interrogeaient du regard. Rentrer ? Poursuivre ? Où ? Un after commençait à 11h dans un squat pantinois. Line up inconnu, pas de CB, mais des récits ça et là captés qui en faisait une promesse à considérer. Il serait bon d’y passer la journée, en méridienne, avec sa bouteille d’eau. Mais il était tout juste 7h.

Elise et Mao. C’est dans ce jeune couple qu’ils trouvèrent l’issue. Elle était fine, précise, enjouée. Il était lunaire, ébouriffé ; il avait son studio au squat où, après une sieste ou quelques pastis dans un bar du coin, ceux qui ne dormiraient pas se rendraient. Mao et Elise leur proposaient le plan parfait : on affreterait à quatre un taxi pour se rendre sans délai à Pantin, après un détour cash-cigarettes de bon ton – les poches étaient vides. Sur la rue Sadi Carnot, ils passèrent d’Aubervilliers à Pantin, éblouis par l’ascension du soleil parmi les quelques grands ensembles. Achille à la droite du chauffeur se retourna ; là sur la banquette arrière, Mao, Andy, Elise, jeunesse en contre-jour. »

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