Expo Martin Margiela à Lafayette Anticipations : oubliez le fashion designer, place au plasticien

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Pierre Antoine
Le 26.10.2021, à 12h10
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©Pierre Antoine
Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Pierre Antoine
Immersion dans la première monographie du « plus énigmatique » des artisans de la mode, qui ouvre avec cette exposition le nouveau chapitre d’une carrière déjà prolifique.

Par Antonin Gratien

Martin Margiela en a fini avec les défilés. Mais il n’a pas arrêté de créer pour autant. La preuve, quelques 12 années après avoir claqué la porte de la haute couture, l’emblématique fondateur de la Maison Martin Margiela signe un retour attendu en envahissant l’enceinte de Lafayette Anticipations. Et ce à travers une vingtaine de peintures, installations, films et collages conçus in situ, qui, de manière inédite dans une exposition dédiée à l’artiste, n’ont aucun trait au stylisme.

Pour autant, les connaisseurs ne risquent pas d’être dépaysés. De la griffe iconoclaste qui fît de Martin Margiela un incontournable de la fashion dès la fin des années 1980, ces adeptes reconnaîtront tout à la fois son goût pour la désorientation, ses gestes anticonformistes et le soin porté à renouveler nos regards sur l’insignifiant. Épiderme, artefacts industriels, magazines…

“Body Part”©Pierre Antoine

Un cabinet de curiosité dédaléen

Doit-on vraiment en être surpris ? Celui qui avait stupéfié le monde de la mode en organisant ses défilés dans des squats a bouleversé le parcours coutumier de Lafayette Anticipations. Exceptionnellement, le visiteur entre par son accès de sortie, et tombe nez à nez, dans la cour de la fondation, avec Déodorant, une photographie monumentale de cette banalité que chacun est bien forcé de considérer d’un œil neuf, tant son format laisse pantois. Et l’excentricité scénographique ne s’arrête pas là.

“Deodorant”©Pierre Antoine

Après avoir emprunté un passage de secours dérobé – Martin Margiela se joue de la discrétion, encore et toujours – la visite se poursuit aux deux étages supérieurs sous la forme d’un labyrinthe où certains espaces sont séparés par des stores californiens que le visiteur est libre d’entrebâiller. On y découvre au gré des déambulations un Margiela tour à tour sculpteur, dessinateur et peintre. Comme avec Triptych, cette œuvre à l’huile reproduisant au détail près l’agrandissement d’une image trouvée sur un emballage de teinture. Divisée en trois panneaux de chêne, elle illustre la lutte dérisoire de l’humain contre l’écoulement des années en plaçant côte à côte des cheveux grisonnants avec ceux ayant bénéficié de la parade – éphémère – du produit.

Le temps, sous toutes ses coutures

On sait que Martin Margiela a notamment plaqué l’industrie de la mode pour fuir les rythmes effrénés qu’elle lui imposait. Jeu de hasard ou choix arrêté, le créateur a précisément articulé son entrée dans l’art plasticien institutionnel autour de la durée. « L’exposition est axée autour du passage du temps, de la manière dont on lui résiste ou on l’accepte », résume Rebecca Lamarche-Vadel, commissaire de l’exposition. Une tension illustrée tant par Triptych et Vanitas, déroutante série de cinq chevelures sur silicone dont les différentes teintes représentent autant d’étapes de vie, que par Bus Stop. Soit un abribus recouvert de fausse fourrure évoquant nos périodes d’attente du quotidien, entre ennui exaspéré et contemplation méditative.

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“Bus Stop”
©Pierre Antoine

Diffuse dans les œuvres, la question du temps irrigue le principe même d’une exposition en évolution constante. D’une part des performeurs aléatoirement présents aménagent des pièces, les révèlent ou les déplacent – insufflant ainsi les notions d’avant, pendant, et après leur chorégraphie. De l’autre plusieurs « pièces fantômes » aux espaces réservés brillent par leur absence. Des escarpins peints en acrylique sur panneau publicitaire, un buste de plâtre ou encore des sandales de plages sont autant de points d’interrogation qui rejoindront plus tard les collections. Ou pas.

« On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». La métaphore est ici à prendre au pied de la lettre : nulle visite ne ressemblera à une autre. L’occasion, pour le public, de redécouvrir mois après mois un parcours organique destiné à présenter Martin Margiela tel l’artiste qu’il a toujours été, par-delà le génie subversif de ses créations textiles, mais en conformité avec sa volonté de toujours : réfléchir l’existence en bouleversant les codes. Une aspiration dont Lafayette Anticipations, grâce à la réinterprétation radicale de son parcours, se révèle être la caisse de résonance idéale.

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“Monument”
©Pierre Antoine

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