Qui sont les Éveillés, cette asso qui fait rimer clubbing et solidarité avec les migrants ?

Écrit par Alexis Tytelman
Photo de couverture : ©Romain Guédé
Le 18.12.2019, à 12h35
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©Romain Guédé
Écrit par Alexis Tytelman
Photo de couverture : ©Romain Guédé
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Le Nouvel An, certains le passeront au chaud dans un appartement accompagnés de chanson française et des tubes du moment. D’autres préféreront célébrer la Saint-Sylvestre au Hasard Ludique à Paris, en compagnie des Éveillés. Conjuguer soutien aux populations exilées en France et clubbing ? Tel est le pari (réussi) de cette association en plein essor.

Il est presque minuit lorsque Océane décroche. Ses journées, elle les passe organiser des soirées au bénéfice intégral d’associations d’aide aux “personnes exilées” sur le territoire français.* De la rue au dancefloor, alors que la majorité s’endort, Les Éveillés sont sur le pied de guerre. Et viennent d’annoncer une soirée de Nouvel An au Hasard ludique, à Paris.

Nous sommes en 2015 lorsque le parcours d’Océane bascule. Préparant un diplôme d’architecture, elle doit alors concevoir un centre d’insertion pour migrants. En se rendant sur “les camps”, elle fait la rencontre de plusieurs exilés et, avec son petit-ami, décide de les aider. « On a commencé par faire des repas et, de fil en aiguille, à les accompagner au quotidien », se souvient-elle. L’aventure se poursuit jusqu’à la rencontre d’Aubépine, bénévole au sein du Collectif de soutien parisien aux exilés qui, sous sa direction, devient Paris d’Exil.

Un an plus tard, en 2016 Océane réalise l’impossibilité « de chercher des fonds tout en étant sur le terrain ». Accompagnée par un ami du musicien Jacques, elle fonde Les Éveillés pour financer Paris d’Exil, qui gère les urgences. Mettre les gens à l’abri du froid, assurer un suivi médical, payer les tickets de métro et les photos d’identité de ceux qui doivent aller à la préfecture… « Si on ne le fait pas, ils finissent en garde à vue ou en centre de rétention administrative », indique la militante.

Le concept ? Organiser des événements en club et reverser l’intégralité des recettes à Paris d’Exil d’abord, puis à l’école Thot, qui propose des formations diplômantes en français, et à La Chapelle debout, organisme parisien spécialisé dans le soutien et l’accompagnement juridique des exilés.  Trois ans plus tard, le collectif compte vingt-cinq membres et est parvenu à récolter 85 000 euros. Une performance fruit d’un dévouement sacrificiel. « Pendant deux ans, j’étais à temps plein sur le projet. C’était compliqué, mais on arrive à se débrouiller aujourd’hui », rassure la fondatrice. Un euphémisme, à lire la liste des artistes invités lors des vingt-six “veillées” organisées depuis la première édition au Zig Zag où Jacques, Flavien Berger, Agoria, Agar Agar, Superpoze et Polo & Pan acceptent de jouer bénévolement. Depuis, la liste n’a eu de cesse de s’agrandir : Camion Bazar, Ben Vedren, Monolake, Manu Le Malin, Jeff Mills, etc. Assez pour exploser le budget annuel du Rex Club pour pas un rond… et la bonne cause.

“Les Éveillés”. Un nom qui traduit bien l’état d’esprit de l’association tout en conservant une part de polysémie. Écho discret à la woke culture anglo-saxonne, en apparence. Polémique, cette expression désigne une communauté digitale aux contours flous structurée par un devoir moral de “conscientisation” (awareness) des inégalités et discriminations traversant la société, mais aussi des privilèges dont jouissent ses propres membres. En dépit de l’existence d’une dérive réelle de ce mouvement vers une course obsessionnelle à la pureté idéologique, notamment dénoncée par Barack Obama dans les colonnes du New York Times en octobre dernier, ce genre d’effort peut aussi être le début de l’action. 

Et c’est dans cette optique qu’Océane et ses acolytes adoptent ce nom. « On voulait évoquer la nuit, le fait d’être conscient de la situation, mais surtout la nécessité de ne jamais baisser la garde ». Représentant « trois personnes qui marchent sans que l’on sache si ce sont trois potes qui vont en soirée ou trois migrants dans la rue », le logo réunit symboliquement les jeunes qui sortent et les exilés coincés à l’extérieur.

« Quand je vois l’évolution de la situation, j’ai un peu l’impression qu’on se bat contre un moulin à vent », soupire Océane. « Sans parler des mineurs qui vivent dans la rue, le dublinage** met les gens dans des situations impossibles. Depuis trois ans, il y a eu une soixantaine d’évacuations à Paris. Elles se présentent comme des « mises à l’abri humanitaires », mais consistent à mettre les gens dans des gymnases avant de les placer en garde à vue ou de les remettre dehors, plus loin », dénonce-t-elle, pointant du doigt la politique de la mairie, et les récents événements qui ont vu défiler des myriades de CRS à porte de la Chapelle à Paris, afin de “relocaliser” les nombreux migrants qui y (sur) vivaient. « Pousser les gens aux portes de Paris, détruire leurs tentes pour que ça fasse ‘propre’. Il n’y a rien d’humain là-dedans », martèle-t-elle.

Éveillé, il a sans doute fallu lutter pour le rester devant la multiplication des nuits blanches et, surtout, des difficultés de cet engagement total. « On ne se paie pas, mais Les Éveillés m’ont pas mal servi pour trouver du travail en tant que scénographe », nuance cependant la fondatrice de l’association, dont le rythme d’activité s’intensifie pendant l’hiver, « la période la plus difficile pour les réfugiés ». Une soirée au Badaboum le 20 décembre avec l’hyperactif Matthias Aguayo, le label African Acid is the future et Cheb Gero et, deux semaines plus tard, une nuit de Saint-Sylvestre au Hasard ludique avec, entre autres, Deviant Disco sont aujourd’hui au programme. « Il fallait trouver une thématique marrante, pas trop kitsch et en rapport avec notre univers. On a eu cette idée de faire le lien entre l’éveil et le registre de l’illumination qu’on retrouve dans les sectes. Ça va être l’occasion de pimper les gens avec des colliers de LED, de rencontrer des astrologues et tarologues ainsi qu’un vrai gourou », se réjouit Océane.

Déterminé, il a aussi fallu l’être devant les blocages pointés du doigt par Axel, directeur artistique de l’association. « Si la majorité des artistes donnaient deux heures de leur temps pour participer et que les agences de booking ne faisaient pas obstacle, on ferait d’immenses progrès. Certains ne sont même pas au courant qu’on les invite car leurs agents ne transmettent pas nos mails ! Réveillez-vous ! », exhorte-t-il. Un problème qui, selon Océane, a déjà conduit à l’annulation pure et simple d’un événement. « Au début c’était soi oui, soit pas de réponse, et je peux te dire qu’on a envoyé beaucoup de mails. Bizarrement, certains commencent à se souvenir de nous maintenant qu’on a une certaine visibilité », ironise-t-elle.  

Rendez-vous le 31 décembre au Hasard ludique pour le Nouvel An des Éveillés, “l’Éveil”. Toutes les informations sont disponibles sur la page Facebook de l’événement.

*Plus précis que « migrant », qui permet de minorer la gravité de certaines situations en les englobant dans le grand sac des flux internationaux de personnes, « exilé » désigne pour l’association une condition précise, celle d’être contraint de quitter son pays. Inversement, il ne correspond pas toujours aux statuts juridiques de réfugiés, la majorité des demandes d’asile étant refusées. Selon Eurostat, alors que le nombre de demandes augmente, ce « taux de refus » s’élevait à environ 70 % en 2018. La même année, l’OFPRA enregistrait un « taux de protection » de 26 %.  

**Ces chiffres ne prennent pas en comptes les personnes concernées par le “règlement de Dublin”, un dispositif juridique européen contraignant à effectuer sa demande d’asile dans le premier pays de transit. Accusé de faire peser la prise en charge des réfugiés sur quelques « pays d’accueil », ce protocole est aujourd’hui vivement critiqué par les associations et les demandeurs d’asile dans l’impossibilité de rejoindre les pays où ils disposent d’opportunités économiques ou d’une présence familiale.

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