Et si notre génération était coincée en after ?

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©D.R
Le 20.03.2019, à 17h53
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La fête et la nuit ont inspiré le duo d’artistes plasticiens Trapier et Duporté, qui ont développé une théorie plutôt crédible : pour eux, notre génération est coincée en after.

Cet article est initialement paru dans le numéro #211 de Trax Magazine, disponible sur le store.

Par Arnauld Idelon

Le duo Trapier Duporté s’est formé lors d’une fête. Ou plutôt en lendemain de fête lorsque, malgré la gueule de bois, les projets communs fomentés la veille ont su résister à l’oubli. C’est donc en toute logique que la fête est, pour le duo de plasticiens formé en 2014, autant la thématique centrale qui informe leur pratique que la matière première de leurs pièces, dont émane pourtant l’odeur d’une inquiétude. Car si Camille Trapier et Théo Duporté s’intéressent au discours sur la fin du monde, c’est qu’ils observent notre ivresse mélancolique de millennials, non sans s’en amuser, avec une théorie : notre génération est coincée en plein after. « Nous sommes la génération de l’après. Ayant grandi dans les années 90, nous avons vécu bercés par les discours sur la fin, par les odes à la catastrophe, par la fascination pour l’accident inévitable. À presque 30 ans, nous continuons à utiliser l’expression “t’inquiète” à tout bout de phrases comme un mantra. Preuve qu’il y a angoisse derrière tout ça ! Nous vivons une époque d’inquiétude, entre envie d’en finir et que l’histoire se prolonge, entre volonté et renoncement. Nous ne croyons plus aux récits de notre temps, ce dernier nous fatigue. Si l’Histoire était une fête, nous serions aujourd’hui au moment de l’after. », expliquent-ils.

Ancrés dans leur époque, ils constatent comme un immense “coup de barre” générationnel : ce moment où l’esprit divague, ceint entre la volonté de prolonger un état transitoire et de s’en extraire, prêt à amorcer la descente, avec toute la résignation d’un jour qui se lève. Coup de barre, c’est d’ailleurs le nom de l’exposition du duo à Glassbox, en décembre 2017, née d’un geste radical : changer le white cube du lieu en wine cube, en imbibant les murs de la galerie d’un mauvais vin. En menant le white cube aux confins d’un after déjà achevé, le duo fait de l’exposition un environnement actif, ersatz d’une fête que le public est amené à vivre autant que contempler, troublé par les effluves de la fermentation.

« La fête est l’un des rares moments dans la vie où l’on est tout à fait présent »

Le duo a d’ailleurs l’habitude de faire de la fête un espace de monstration, avec des œuvres vues à l’international, au dernier after Nipples ou encore à la Karnasouk de Soukmachines. « Que nous les montrions dans une galerie ou en plein air dans le cadre d’un festival, nos pièces restent les mêmes, c’est le contexte qui change, ainsi que l’état d’esprit du public. Nous travaillons beaucoup sur le ressenti du spectateur et il se trouve qu’en milieu festif, le public est très réceptif à l’idée de faire des expériences, de tester de nouvelles choses. La barrière tombe. Les gens vivent nos pièces. »

La fête chez Trapier Duporté n’est pas un sujet mais une posture affirmée, un espace nécessaire de vie autant que de création. Elle est dionysiaque, fougueuse, vitale. « La fête, c’est une des questions qui habitent notre travail, mais c’est avant tout une attitude. La fête n’a rien à voir avec le concept de soirée, la fête est un état particulier de la matière, une manière pour l’énergie de se mouvoir. Plus que de faire la fête, nous nous considérons “en fête”, habité par cette dernière. Être “en fête”, c’est une attitude de curiosité envers le monde et ses détails, une chance donnée au réel, à l’instant, à la surprise. La fête est l’un des rares moments dans la vie où l’on est tout à fait présent. » En faisant de chaque exposition une expérience qui malmène le spectateur, en faisant grincer les envies de fête, Trapier & Duporté nous font sortir du « jour », celui de l’art comme de la société, pour nous mener dans une nuit obscure où la vérité se découvre plus qu’elle ne s’assène. Une nuit décentrée, sans physio ni DJ, où l’opacité est propice au plaisir sensible autant qu’à l’introspection funeste.

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