L’épopée du kick partie 2 : peut-on danser sans kick ?

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Med Mhamdi
Le 21.04.2020, à 15h40
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©Med Mhamdi
Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Med Mhamdi
Intitulée L’épopée du kick, cette série proposée par le journaliste Adrien Durand – également fondateur du blog Le Gospel – se penche sur cet élément rythmique si caractéristique de nos chères musiques électroniques, et notre rapport à lui. Après avoir admis qu’il induisait un mouvement chez les danseurs, ce deuxième épisode questionne sa nécessité : peut-on danser sans kick ?

Par Adrien Durand

 Si le premier épisode de cette série interrogeait notre rapport psychique et physique au kick (le “pied” de la boîte à rythmes), celui-ci n’est pas une condition sine qua non de la danse, loin de là. Peut-on toujours danser quand le kick passe au second plan? Assurément, mais évidemment pas de la même façon. Et/ou pas guidé par les mêmes enjeux. 

Synthétiseurs de stade

En 2003, sur la scène immense de cette salle qu’on appelle encore Bercy, on peut voir un groupe de rock’n’roll au sens le plus traditionnel du terme : un batteur, un bassiste, un chanteur et un guitariste. Ce dernier se nomme Pete Townshend et il est connu pour ses moulinets et les compositions de son groupe : The Who. Pourtant à cet instant, ce n’est pas un riff distordu de six cordes électriques qui résonne dans l’immense salle de 16 000 personnes : c’est une boucle de synthétiseur. The Who viennent de lancer l’introduction de “Baba O’Riley”, un de leurs morceaux les plus iconiques dont le principal ressort rythmique est un accord joué par un des outils du synthétiseur : l’arpégiateur (une déclinaison électronique de l’arpège, qui lui consiste à égrener des notes isolées sur un instrument).

Initialement sorti en 1971, ce morceau des Who est né de l’intérêt de Townshend pour les synthétiseurs (en général) et les expérimentations de Terry Riley, un des papes de la musique minimaliste américaine (en particulier). Rapidement le guitariste anglais comprend que ces notes contrôlées par une machine et répétées de manière hypnotique forment une boucle dont le potentiel rythmique et accrocheur est énorme. Alliés à trois accords simples, elles forment l’ossature d’un morceau efficace qui résonne comme un appel à la danse. Une véritable leçon pour tous les futurs musiciens adeptes des machines et qui souhaitent mettre des mélodies dans leurs productions.

Neuf ans plus tard, en 1980, c’est un autre rocker, Paul McCartney qui exploite le pouvoir physique et mental de l’arpégiateur avec un morceau ovni : “Temporary Secretary”. Souvent classé de manière un peu réductrice comme une simple tentative de rattraper le wagon de la new wave par un artiste alors vieillissant, ce morceau et sa boucle synthétique sont aussi un cas d’école. L’arpège envoyé à 132 BPM sur les enceintes du club se suffit à lui même : il éclipse tout le reste. La boîte à rythmes et le chanteur n’ont plus qu’à courir derrière cet ouragan sonore qui déclenche irrémédiablement les mouvements du corps. Si le kick déclenche un mouvement, l’arpégiateur peut quant à lui inviter tout un éventail d’humeurs sur la piste de danse. Et l’émotion reste un des carburants essentiels de la musique électronique (quoi que veuillent bien en penser ses détracteurs).

Un peu de sentiments sur la piste de danse

Il est assez difficile d’expliquer le pouvoir des accords mineurs (aux sonorités jugées plus mélancoliques par nos cerveaux) sur nos corps et nos esprits. Et pourtant, la musique électronique des années 2000 inspirée à la fois par l’énergie des raves et le potentiel mélodique des chansons pop indie a su à merveille transcrire ces deux composantes dans des productions puissantes et sentimentales où l’arpégiateur joue un rôle majeur. Un exemple typique est le morceau “New Error” de Moderat. L’arpège mélodique et sa puissante déclinaison dans les fréquences basses agissent sur le corps de manière impressionnante. Le kick y est réduit au rôle de simple métronome.

Cette façon d’accumuler les couches d’arpèges synthétiques (que l’on peut imaginer héritée en partie du mouvement shoegaze) est une façon efficace de donner naissance à des morceaux épiques, qui donneraient donc un aperçu d’une destinée sublimée et héroïque. Si le kick, comme on l’imaginait dans la première partie, est un appel “du pied” à se mettre en mouvement, hors du présent, suspendu vers un futur envisagé comme meilleur, la puissance sentimentale de l’arpégiateur est bien souvent, dans la musique électronique, un pas en arrière vers un passé vécu ou fantasmé. En d’autres termes, celle-ci alimente une musique de danse dont l’émotion provient en grande partie de la nostalgie qu’elle invoque chez le danseur. 

Héritée des mélodies sombres de la cold wave, et de la new wave, une frange de la musique électronique des années 2010 mise tout son pouvoir d’évocation sur des entrelacs d’arpeggios puissants. 

Cela devient d’autant plus intéressant quand ces productions, qui cherchent visiblement à émouvoir et évoquer des souvenirs (réels ou imaginaires) dans l’esprit des danseurs, illustrent des films qui jouent sur une évidente nostalgie. C’est le cas de Drive, réalisé par Nicolas Winding Refn en 2011, qui a contribué à redéfinir les canons de la musique de film, en même temps que ceux d’une musique électronique souvent jugée passéiste, mais dont les visées et la production puissante appartiennent indéniablement à notre époque. Il est d’ailleurs amusant de penser que l’un des collaborateurs les plus proches du réalisateur de Drive, Johnny Jewel des Chromatics, racontait jouer initialement les arpégiateurs de sa musique à la main comme un ultime pied de nez humain à la domination des machines. 

Humain après tout

Avez-vous déjà pensé qu’il existe un rythme qui vit en nous et qui ne s’arrête jamais (de notre vivant du moins) ? En 2014, le batteur Greg Fox (vu aux côtés de Dan Deacon, Colin Stetson ou du groupe black metal expérimental Liturgy) réalise un disque étonnant aux côtés de Milford Graves (musicien culte du free jazz américain). Le kick de base de ces morceaux est le battement de son coeur au repos enregistré sous forme de séquences MIDI par du matériel médical. Ce battement organique définit donc une musique du corps transcrite sous forme de percussions, de sons synthétiques (de cithare notamment).

Si la musique présente sur ce disque n’est pas à proprement parler dansante, elle nous rappelle le lien intrinsèque de notre organisme au rythme. Que se passe-t-il quand les rythmes (cardiaques et musicaux) s’accélèrent dangereusement? C’est ce que nous explorerons dans la troisième et ultime partie de l’épopée du kick. 

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