Enregistrée aux quatre coins du monde, la bass music de Filastine est toujours aussi engagée

Écrit par Jacques Simonian
Le 26.03.2017, à 14h48
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©Nova Ruth et Grey Filastine Julieta Feroz
Écrit par Jacques Simonian
Le Barcelonais d’adoption Grey Filastine sortira le 28 avril prochain un album collaboratif avec la chanteuse Nova Ruth, Drapetomania. Comme à son habitude, le producteur nomade propose une bass music marquée par l’identité sonore des pays qu’il a visités ; une marque de fabrique, résolument politique. Rencontre avec un artiste chaleureux et volontaire.

Grey Filastine n’en est pas à son coup d’essai. Ce natif de Los Angeles, résidant actuellement à Barcelone, a toujours regardé la musique à travers le spectre politique. C’est d’ailleurs avec cette idée que sa carrière a débuté. En 1999 il fonde le groupe Infernal Noise Brigade, sorte de fanfare percussionniste militante, qu’il engage aussitôt dans les manifestations de Seattle contre la tenue de la conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce. Sept ans plus tard, Grey se lance en solo sous l’alias Filastine.

En plus de 10 ans de carrière sous ce nouveau nom, il s’est construit une discographie importante. Il compte parmi ses productions – en plus d’un nombre d’EP conséquent – le triptyque d’albums Burn It (2006), Dirty Bomb (2009) et Loot (2012) ; ainsi que Looted (2013), une compilation de remix. Des longs formats qui l’ont amené à travailler avec différents labels indépendants (Jarring Effects, Soot Records, Post World Industries…).

Son œuvre est un mélange habile entre bass music léchée et sonorités traditionnelles des pays où il se rend. Pour ce nouveau long format, Filastine s’est associé à la chanteuse indonésienne Nova Ruth, avec laquelle il avait déjà collaboré sur de précédents projets. Un choix qui s’est révélé être une évidence, après un concert bien spécial à Jakarta. Et, comme toujours, la dimension politique est prégnante.

Tout d’abord, pourrais-tu m’expliquer la signification du titre de l’album, Drapetomania ?

C’est quelque chose de très sombre. Le mot drapetomania a été inventé par des psychologues pour décrire l’envie de s’échapper, l’envie de s’enfuir des situations les plus folles. De toutes ces situations d’asservissement, d’injustice, d’aliénation…

Comment s’est passé l’enregistrement  ?

Nous avons enregistré notre album dans tellement de lieux que j’ai même du mal à m’en souvenir. Nous avons été dans des endroits spéciaux, comme dans le désert du Sahara, des villages de pêcheurs indonésiens… Dans beaucoup de villes aussi : Seattle, Lyon, Brooklyn, Barcelone, Jakarta, Berlin… Après quoi, nous sommes revenus à Lyon, dans les studios Jarring Effects pour faire le mix final.

Pourquoi avoir choisi d’aller dans tous ces endroits ?

Ils me faisaient penser à cette sensation que je poursuivais. Mais surtout, là-bas, il y avait tout ce que je cherchais pour l’album : les voix, les instruments, les sonorités… Je voulais vraiment que toutes ces influences s’y retrouvent, qu’elles soient palpables à l’écoute.

Et comment as-tu décidé de travailler avec Nova Ruth comme unique collaboratrice ?

J’avais déjà travaillé avec elle dans le passé. On avait fait une chanson, puis deux… Jusqu’à avoir cette envie de faire un album collaboratif, celui-là. Cela me permettait aussi d’explorer d’autres choses : des sons différents, des structures alternatives, un nouvel équilibre, aussi… Et je peux aussi proposer au public un autre type de performance live.

Tout ce qui entoure la musique, c’est cela qui est politique.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

La première fois que nous nous sommes vus, c’était dans un “love hotel” de Jakarta. Nous avions déjà sympathisé sur internet. En fait ce “love hotel” appartenait à sa belle-mère. Nova m’avait demandé de la rejoindre là-bas pour un concert, c’était en 2008. Ce concert était dingue ! Il y avait plein de gens de tous les styles : du hip-hop underground de Jakarta, du punk, du rock… Le plus drôle, c’est qu’il n’y avait pas d’électricité dans la salle ou nous nous produisions. En même temps, elle était presque tout inondée. Pour que tout fonctionne il y avait un gros générateur, qui était placé juste entre le public et moi (rire). Tout le monde s’en foutait ! Les gens dansaient, faisaient la fête ! Quand Nova a pris le micro et a commencé à chanter, tout le monde s’est arrêté pour l’écouter. C’est là que je me suis dit que cette fille était spéciale. Elle a ce truc qui fédère les gens, même les plus différents, et elle est à l’aise avec tout le monde, comme moi. En plus de tout ça, c’est une artiste complète.

Tu travailles aussi beaucoup avec les images, comme dans ta série de clips Abandon. Chacun d’eux expose un métier spécifique (ferrailleur, mineur, laveur, employé de bureau). Qu’as-tu voulu montrer avec ces clips ?

J’aurais pu mettre en lumière d’autres boulots ; ce n’est pas vraiment la question d’un travail particulier qui m’intéresse, mais plutôt celle du travail dans son ensemble. En tout cas, j’ai choisi ces métiers pour montrer l’asservissement auquel ces gens sont confrontés, les conditions dans lesquelles ils exécutent leurs travaux. En particulier pour les mineurs et les ferrailleurs. La danse joue aussi un rôle très important dans ces clips. C’est un moyen de communication universel, très impactant.

Je voulais parler des laveurs aussi, de ce métier invisible et sous-payé. Même s’ils sont là, tout le monde se fout de ces personnes. Ces gens sont comme des fantômes aux yeux des autres. Les hommes de bureau me font penser à comment nous sommes devenus des travailleurs “digitaux”. Si tu te rappelles, dans le milieu des années 90, presque personne n’utilisait les ordinateurs, hormis une toute petite classe de gens. Tout le monde s’occupait d’une autre façon pendant son temps libre. C’est incroyable de penser que maintenant, nous passons autant de temps connectés. Et c’est exactement ça que je voulais montrer : ce moment exact où nous sommes devenus des travailleurs pour l’ordinateur.

Des travailleurs pour l’ordinateur ?

À chaque fois que tu prends ton téléphone et que tu vas sur Facebook par exemple, tu es train de travailler. Tu es en train de travailler pour Mark Zuckerberg, tu fais gagner de l’argent à Facebook. En somme, leur travail ne signifie pas grand-chose, ils ont juste créé une plateforme. C’est nous qui faisons tout le boulot ! C’est exactement le même principe avec YouTube et toutes ces “plateformes”. Ils ne travaillent pas, nous le faisons ! Ce qui est assez ironique quand on y en pense ; même lorsque nous nous relaxons, nous travaillons pour eux.

Qu’est-ce qui rend ta musique politique ?

La vraie question serait plutôt : est-ce que la façon dont je fais de la musique est politique ? En tout cas, c’est ce que je crois. La musique seule n’est que l’addition d’une mélodie à des sons. Ce qui rend politique ma musique, ce sont les sons que je choisis, comment je les enregistre, quelle histoire je raconte à travers mes vidéos, mes illustrations, la façon dont nous présentons notre travail. Finalement, tout ce qui entoure la musique, c’est cela qui est politique.

Les endroits où tu joues ta musique comptent pour toi ?

Oui, beaucoup. Je veux partager ma musique avec le plus de gens possible. Pas seulement les mieux lotis, c’est pour ça que je suis allé à Calais. Ni même avec ceux à qui ma musique pourrait plaire directement. C’est également pour ça qu’avec Nova nous avons joué dans divers endroits d’Asie et du monde. On ne veut pas que notre musique entre dans la catégorie world music. À mon sens, la world music n’est qu’une somme d’idées romantiques d’endroits exotiques, assemblés en un album. Un genre de production qui rentre dans les standards occidentaux, pour y être vendu. Nous, ce que nous voulions, c’est aller partout, réaliser un projet world music au sens littéral du terme. Pouvoir ensuite retourner dans ces mêmes endroits, montrer le fruit de notre travail : une sorte d’effet boomerang.

Comment êtes-vous accueillis dans ces endroits ?

À chaque fois, l’ambiance est dingue. Ce sont vraiment les meilleurs concerts que nous faisons. Le plus marquant même, c’était à Calais. Mais je préfère ne pas trop m’étendre là-dessus, je veux garder cela pour moi.

Filastine à la “jungle” de Calais © Ivan Gallego

Quels sont tes prochains projets ?

En ce moment, nous préparons une performance live très risquée. En plus des éléments visuels forts de la performance précédente, nous avons décidé d’intégrer de nouvelles disciplines comme le théâtre et la narration. Nous devons donc tout calibrer pour que cela tienne en une heure. C’est un gros challenge pour nous. Pour y arriver, nous travaillons avec une équipe beaucoup plus grosse que celle avec laquelle j’ai l’habitude de bosser. Nous présenterons cette nouvelle performance à partir de mai. Il y aura de nombreuses dates, en partant de l’Espagne pour aller jusqu’en Asie et en Amérique. La tournée durera deux ans.

Drapetomania sortira le 28 avril prochain sur Jarring Effects.

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