[Enquête] Pourquoi la scène underground roumaine a-t-elle autant la cote ?

Écrit par Antoine Miclea
Le 27.04.2016, à 18h12
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©Valeriu Catalineanu
Écrit par Antoine Miclea
À l’occasion du festival Sunwaves, qui fête sa 19e édition ce week-end du 28 avril au 2 mai, la rédaction de Trax a enquêté sur l’évolution de la scène underground roumaine, qui depuis dix ans se propage en Europe et rameute les foules à force de hit-hat, de clap et autres bass line rondelettes dont seuls ses producteurs ont le secret.

Barac @ Sunwaves 18, août 2015.

Inspirée des premiers morceaux tech-house des années 90 et de la scène minimale allemande dont sont à l’origine les labels Kompakt, Minus et bien sûr Perlon (label fondé par Zip & Markus Nikolaï en 1997), la scène underground roumaine délivre un son cyclique, cadencé, sobre mais efficace et avec pour seul mot d’ordre le groove.

Cette musique minimaliste, à la fois légère et mentale, se concentre avant tout sur le rythme et la répétition, bien plus que sur des mélodies à progression linéaire. Et les artistes qui la produisent reprennent des codes aussi vastes que pointus, allant du jazz à la techno de Detroit.

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B2B entre Raresh, Rhadoo et Pedro @ Into the Valley.

Une scène nouvelle et en avance sur son temps

Sont à l’origine de ce mouvement les trois amis Raresh, Rhadoo et Petre Inspirescu, dont la réputation n’est plus à faire et qui, après avoir fondé leur label [a:rpia:r] en 2007, ont parcouru tous les DJ booths d’Europe jusqu’à se tailler la réputation qu’on leur reconnaît aujourd’hui. Ces trois mousquetaires à la technique impeccable avaient pour seul objectif la mise en perspective, à travers leur label, du travail de jeunes et talentueux producteurs locaux, encore inconnus du public. “Cela fait déjà plus de dix ans que Rhadoo, Raresh et Petre jouent un rôle essentiel dans le développement de notre scène musicale, ils sont les fondements de la pyramide”, affirme Ada Kaleh, DJ et producteur majeur de la scène roumaine actuelle.

Leur complémentarité les a très vite hissés au rang des meilleurs DJ’s internationaux, si bien qu’un certain Ricardo Villalobos, fasciné par leur musique novatrice et généreuse, les prend sous son aile dans le courant de l’année 2006. L’énergie qu’ils dégagent et l’enthousiasme qu’ils suscitent sont étonnants : adeptes des extended sets, les trois acolytes œuvrent pour l’impression globale, le sentiment d’une infinie continuité à l’intérieur de laquelle s’entremêlent différents tracks millimétrés – des pistes pouvant durer jusqu’à 20 minutes – et autres morceaux unreleased des copains.

B2B légendaire entre les RPR et Ricardo à Ibiza.

“Une sorte de musique hybride : ni trop house, ni trop techno.”

De cette collaboration sont donc nés des dizaines d’autres artistes, aujourd’hui devenus de redoutables producteurs aux multiples influences, mais au son unique. “Notre musique est différente des autres styles, d’abord parce que notre pays est différent. Nous nous sommes, en quelque sorte, réapproprié ce qui se faisait déjà en Europe de l’Ouest, à notre manière, pour donner à cette musique un groove nouveau. Ici, nous sommes certainement plus en lien avec la nature, et ça se ressent dans nos productions, explique Ada Kaleh. Mais ce style reste très difficile à définir. Il faut s’imprégner de cette musique pour la comprendre et être transporté dans ces différents univers que nous voulons créer.”

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Barac, en studio. © Valeriu Catalineanu

Selon Brice Coudert, directeur artistique de Concrete, “c’est juste une approche un peu spécifique d’aborder la musique, en l’épurant au maximum, en jouant sur la répétition et la durée, sur les rythmiques, sur le coté deep et hypnotique, tout en restant toujours dans la sobriété. Une sorte de musique hybride : ni trop house, ni trop techno”, explique-t-il. “Les Roumains ont un côté hyper geek dans le domaine de la production et des machines, tout comme dans le digging de disques qu’ils poussent vraiment à son paroxysme.” Avant de poursuivre : “En plus, ils ont cette passion pour les fêtes prolongées et ont développé une super connaissance de la psychologie d’un dancefloor. Ils ont compris qu’il n’y avait pas besoin de faire crier les gens pour leur faire passer un bon moment et qu’on peut construire une atmosphère super solide avec une musique très deep.”

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Barac en studio. © Valeriu Catalineanu

Barac – Sun, And Following, sorti en 2015 sur MOMENT (MMNT002).

Le développement de la scène locale

Avant de franchir le seuil des plus grands clubs européens, la scène roumaine s’est d’abord propagée de façon conséquente sur ses terres, ce que nous confirme Ada Kaleh : “Le festival Sunwaves a été déterminant dans le développement de notre musique à l’intérieur de nos frontières. Puis cet événement a reçu beaucoup de soutien de l’étranger, si bien qu’aujourd’hui, il est l’un des lieux-clés de la scène musicale européenne.” Depuis une dizaine d’années, les artistes de la scène locale partagent les platines avec de grands noms du genre (Ricardo Villalobos, Zip, Seth Troxler pour ne citer qu’eux) et ce deux fois par an, lors d’afters interminables devenus leur marque de fabrique. Ce festival était considéré comme une sorte de plateforme locale et a permis à de nombreux jeunes d’éclore au grand jour.

“Le festival Sunwaves a eu cette intelligence de vraiment garder ses artistes au centre de la programmation.”

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Photo @ Sunwaves 17. © Valeriu Catalineanu

Crihan @ Sunwaves 18, août 2015.

“Je connais très bien les gars derrière le Sunwaves, et ils m’ont pas mal inspiré sur la manière dont ils se servent de leurs événements pour faire grossir leurs artistes, un peu à la manière du Berghain”, nous confie Brice Coudert. “Faire venir les gens en Roumanie, c’est déjà difficile, mais là, on parle de Mamaia, une ville qui est facile à 200 km de l’aéroport de Bucarest. Pourtant, les gens y vont pour écouter les artistes locaux, qui sont vraiment l’attraction principale du festival. Le Sunwaves a eu cette intelligence de vraiment garder ses artistes au centre de la programmation. Ajoutez à ça une stratégie de quasi silence radio au niveau des interviews, pour cultiver une part de mystère. Ils ont définitivement très bien mené leur barque pour développer leur scène locale, et c’est vraiment joli à voir à une époque où la plupart des promoteurs de festivals ne se contentent que d’inviter le top 20 de Resident Advisor sans se soucier des artistes locaux”, poursuit le DA de Concrete.

Thomas Franzmann aka Zip @ Sunwaves 15.

“Les rares disques que nous sortons ne sont qu’un échantillon de ce que nous sommes capables de faire.”

Leurs DJ sets, lors desquels le temps semble perdre de son emprise, sont très surprenants et pour cause : ces producteurs jouent deux voire trois morceaux à la fois, ne laissant aucune place au hasard, et sont dotés d’une technique au cordeau. Même s’ils sont pour la plupart de fervents défenseurs du disque vinyle, ils jouent beaucoup sur CDJ des morceaux unreleased, sortes de jam sessions produites en studio : “Lorsque l’on joue de la musique, on peint une nouvelle toile à chaque fois, et les rares disques que nous sortons ne sont qu’un échantillon de ce que nous sommes capables de faire”, nous rappelle Ada Kaleh. La légende voudrait même que les productions sorties en vinyle soient celles dont les producteurs se sont lassées, les pépites n’étant conservées que pour être jouées en live pour, et par ce microcosme. “Nous partageons notre travail entre nous car ici, nous sommes tous amis, il n’y a aucune compétition et nous nous supportons les uns les autres en permanence.”

Cette spécificité roumaine, qui consiste à sortir un disque plusieurs années après l’avoir produit, semble donc porter ses fruits. Selon Brice Coudert, “garder des morceaux unreleased leur permet surtout d’avoir un stock de morceaux inconnus du public pour mieux les surprendre. Mais globalement, les gros morceaux finissent toujours par sortir à un moment ou à un autre”.

SIT – Angels, sorti dans le troisième volet du LP Sideways en 2016.

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Petre Inspirescu @ Sunwaves 18, août 2015. © Valeriu Catalineanu

L’engouement français

Forte de son succès, la scène roumaine s’est très vite propagée hors de ses frontières, jusqu’à arriver en France, où les trois RPR font salle comble depuis plus de cinq ans. Brice Coudert a été l’un des premiers à les inviter, lors des after TWSTED. “Je les avais vus en 2010 au festival Kazantip en Ukraine faire un set de plus de 24 heures non-stop, et je m’étais vraiment pris une grosse claque. Du coup, quand on a commencé les afters Twsted en 2011, j’ai très vite essayé de booker Rhadoo et Praslea. Leur agent m’a fait confiance, Rhadoo a beaucoup aimé la Twsted et un vrai rapport de confiance et d’amitié s’est créé entre nous.”

“Personne ne comprenait comment des gars issus d’une ex-dictature pouvaient se faire remarquer par Ricardo Villalobos himself, et faire le tour du monde des meilleurs clubs et festivals.”

À Paris, certes les soirées se multiplient, mais selon lui, l’engouement n’est pas nouveau. “À l’époque, on n’était vraiment pas aussi nombreux qu’aujourd’hui à écouter de la musique électronique à Paris, mais la popularité de RPR était assez dingue. Encore plus forte qu’aujourd’hui : tout le monde voulait les voir. Je me rappelle d’un des premiers passages de Raresh au Rex pour la teuf de D’Julz. Le club était plein et je connaissais facilement la moitié des gens sur le dancefloor”, explique-t-il, avant d’enchaîner : “Il y avait beaucoup de mystère autour des Roumains à l’époque. Plein de choses se disaient, dont pas mal de légendes urbaines. Personne ne comprenait comment des gars issus d’une ex-dictature pouvaient se faire remarquer par Ricardo Villalobos himself, et faire le tour du monde des meilleurs clubs et festivals. Où avaient-ils bien pu trouver des disques aussi pointus, particuliers et bons ? Et comment avaient-ils pu affiner des goûts aussi précis et fins depuis la Roumanie ?”

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Raresh @ Sunwaves 16, août 2014. © Valeriu Catalineanu

Mihai Popescu – Th Body, souvent joué par Raresh et sorti sur le label roumain Soulsity en 2015.

Alors, depuis quand cette scène se démocratise-t-elle ? “On a franchi un palier lors de leur set matinal au Weather festival en juin 2015, où ils ont vraiment mis tout le monde d’accord. Je pense que ça a pas mal assis leur réputation à Paris”, explique Brice. “Mais honnêtement, ces gars ont un fan club assez impressionnant en Europe depuis pas mal de temps. Il y a des gars de tous les pays, dont pas mal de Français, qui font régulièrement des pèlerinages au Sunwaves en Roumanie, au Robert Johnson à Offenbach ou au Club Der Visionare à Berlin, juste pour voir ces artistes jouer.” 

Raresh joue “Acid Breakfast” de Melodie, au Weather 2015, disque à paraître sur le label Almanah prochainement.

“L’étiquette Roumanie ne garantit rien. Il ne suffit pas d’être Roumain pour profiter de cette aura.”

Néanmoins, le public français grandit et se diversifie, rameutant toujours plus de monde. Ce qu’ont très bien compris les organisateurs, qui invitent ces artistes de plus en plus régulièrement. Aujourd’hui, ce ne sont plus simplement les RPR, mais toute la “nouvelle génération”, fraîchement débarquée de Roumanie qui fait parler d’elle hors de ses frontières (Cristi Cons, Vlad Caïa, Barac, Ada Kaleh, Gescu, Mahony, Arapu, etc.).

Les soirées “roumaines” se multiplient donc, mais leur public reste atypique. “Musicalement, on est vraiment dans une niche et un univers super pointu. Pareil au niveau du public : il est assez nombreux et se développe de plus en plus, mais reste tout de même assez spécifique. Autant la techno arrive à toucher un public assez large, autant j’ai de gros doutes que la même chose se passe avec cette scène. Mais à mon avis, c’est la dernière chose qu’ils recherchent.”

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Cristi Cons & Vlad Caia (SIT)

Si, comme le pense Brice Coudert, “Raresh, Petre Inspirescu et Rhadoo peuvent te remplir un club”, c’est beaucoup moins vrai pour le reste de leur scène. N’en déplaisent aux promoteurs, qui surfent sur les clichés pour remplir leurs soirées, “l’étiquette Roumanie ne garantie rien. Il ne suffit pas d’être Roumain pour profiter de cette aura. Croire que la Roumanie est un eldorado où tous les artistes jouent des tracks unreleased produits selon une certaine formule magique locale, et que tout ce petit monde cartonne, c’est une idée totalement fausse. La réalité est que les artistes qui réussissent vraiment sont ceux qui bossent dur, sont des gros diggers et/ou ont un son particulier.”

Car aujourd’hui, “le son roumain”, comme on l’entend vulgairement, n’existe plus, c’est en tout cas ce dont est convaincu le directeur artistique de Concrete : “Si vous écoutez les dernières sorties de Petre Inspirescu, SIT ou Barac, vous verrez qu’ils tapent tous dans des univers différents et je ne vois pas comment on peut toujours tous les mettre sous la même étiquette musicale. Pareil pour le tube “Acid Sunday” de Mélodie, on est vraiment loin des clichés du son roumain.”

Mélodie – Acid Sunday, sorti sur Metereze en 2015.

Le disque vinyle, témoin du développement de la scène underground roumaine

Reconnus mondialement pour leur talent de production, ces artistes ont déjà sorti, depuis leurs débuts à la fin des années 2000, des centaines d’EP sur différents labels, roumains ou non (Amphia, Metereze, Moment, All Inn Records, [a:rpia:r], etc.). Aujourd’hui, leurs disques, souvent distribués à faible tirage et en vinyl only, sont très prisés. “En deux ans, ça s’est énormément démocratisé, c’est devenu un style à part entière”, raconte la direction de Techno Import, disquaire parisien et témoin privilégié de l’essor de cette scène. “Du coup, on vend bien plus de minimale roumaine qu’avant : aujourd’hui, si [a:rpia:r] ou Amphia sort un disque, on peut faire le plein de copies parce qu’on est sûr de les vendre rapidement.”

SIT – Feel that way, issu du 2ème volet du LP Sideways.

Il est de coutume que les labels roumains distribués par Ourown (le distributeur roumain le plus reconnu) vendent leurs releases neuves plus chères – d’au moins 3 euros – que la moyenne des disques sur les sites spécialisés (decks, juno, deejay). Un constat étonnant que Mazen, patron de Techno Import, tente d’expliquer : “Il y a différentes possibilités. Soit les licences de ces artistes coûtent cher au distributeur parce qu’ils ont un nom, soit c’est une question de marge. Mais pour l’exemple du label Metereze [label de Raresh, ndlr] c’est aussi un problème de tirage. Puisque ces disques ne sont jamais ré-impressés, le distributeur doit s’assurer de récupérer le fric investi d’un seul coup.”

“Aujourd’hui, si [a:rpia:r] ou Amphia sort un disque, on peut faire le plein de copies parce qu’on est sûr de les vendre rapidement.”

Ainsi, de nombreuses releases de la scène underground roumaine – mais pas seulement – voient leurs prix grimper en flèche sur Discogs, la faute à un tirage souvent trop faible au regard de cette demande en perpétuelle hausse. “La spéculation sur les vinyles n’existe pas que pour ces disques. Mais il est vrai que certains artistes roumains sortent de bons disques, voire très bons, et qu’ils arrivent à créer une vraie demande en les jouant un peu partout, et en faisant traîner la date de sortie. Pour, au bout du compte, en presser une quantité inférieure à la demande”, nous rappelle Brice Coudert.

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Cinquième sortie sur Metereze, Vincentiulian – Four Quarters EP, 2015.

Une aubaine donc pour les spéculateurs, ces “disc-dogs”, comme les surnomment la communauté, qui n’achèteraient ces disques que pour les revendre à prix d’or. “Pas mal de mecs font vraiment de la spéculation sur les disques de minimale roumaine”, raconte Mazen. “Ils les achètent 10 euros à leur sortie, puis les mettent en vente sur Discogs à des prix exorbitants. Parfois, des disques qui sont encore disponibles au shop sont déjà à 60 ou 70 euros sur Internet.” Pour Ada Kaleh, “ces gens-là sont des businessmen, pas des amoureux de musique”.

Et bien qu’il soit persuadé que “la hype Discogs reste artificielle et sans importance”, certains producteurs de cette scène semblent tout de même tirer profit de cette démarche. C’est en tout cas ce dont est convaincu Mazen : “Les mecs aiment bien avoir des grosses cotes, pour nous montrer que leurs vinyles ont de la valeur. Du coup, certains sortent volontairement leurs disques à 300 exemplaires, pour faire exploser les cotes et créer de la rareté, c’est un business de nos jours.”

Ada Kaleh – Noapte Albastra, issu de l’album Dene Descris.

Si cette scène, dynamique et prometteuse, s’est très largement démocratisée ces cinq dernières années – la preuve avec les ventes de vinyles et la multiplication des soirées –, elle n’a jamais eu ni la prétention, ni la volonté de plaire au plus grand nombre. Au contraire, cette musique cyclique, qu’il faut digger pour comprendre, gagnait en réputation en restant méconnue du grand public. Et plus que la nationalité – comme si elle pouvait être gage de talent –, ces artistes sont surtout unis mais par une culture commune, celle d’une scène musicale développée tardivement, la faute à un lourd héritage politique, dont elle s’est émancipée avec difficulté mais qui l’a incité à se développer jusqu’à atteindre ce rayonnement international amplement mérité.

OdD – Lignum Vitae (Barac remix)

Discret Popescu (Crihan) – Te stiu de undeva EP

Actiune – Petre Inspirescu

rprRaresh, Rhadoo et Pedro en B2B. 

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