Enquête : Mais qui sont ces gens qui vont en festival pour rester au camping ?

Écrit par François Brulé
Le 24.07.2019, à 17h02
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Écrit par François Brulé
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L’été est arrivé avec une enfilade de festivals en plein air. Nombre d’entre eux offrent la possibilité de dormir sur place après, avant, voire pendant les concerts. Une option qui ravit les adeptes du camping, au point que certains d’entre eux ne voient pas un concert du week-end. Rencontre avec ces amoureux de la chaise pliante, du planter de sardines et de la bière tiède.

Cet article est initialement paru dans le numéro 221 de Trax Magazine, toujours disponible sur le store en ligne.

« En six éditions de Vieilles Charrues, on n’a pas vu un seul concert », assument Pierre et Louis. Si les deux potes de 25 ans se rendent régulièrement en festival, ce n’est pas pour la musique mais plutôt « pour l’ambiance et la beuverie » du camping. Même refrain pour Enzo. Depuis ses 17 ans, il n’a « presque » jamais loupé une édition de Panoramas à Morlaix et des Charrues à Carhaix. « C’est un délire différent en termes de taille. Mais à chaque fois, mon lieu favori reste le camping », celui qui affiche aujourd’hui 23 ans. De leur côté, Maxime et Yoann observent un phénomène semblable : « Dans ces festivals, tout se passe dans les campings ! De la Route du Rock à Saint-Malo jusqu’à Visions, à l’Ouest de Brest. » Ce dernier se déroule à la pointe bretonne, sur la commune de Plougonvelin, dans une atmosphère bien plus intimiste que la grosse cylindrée des Vieilles Charrues.

Musicalement plus pointu, Visions draine un public restreint. Ce qui ne l’empêche pas de mettre en place un camping avec une vue sur la mer imprenable. Sûrement l’une des raisons qui pousse Thomas à y rester tout le long du week-end. Depuis 2016, il n’a pas manqué une seule édition. « Et une fois là-bas, je passe 90 % de mon temps au camping », confie le Rennais. Sillonnant les rassemblements musicaux, tous ces habitués de la tente 2 Seconds ne prennent même pas la peine de jeter un œil à la programmation. Ils sont déjà sûrs de passer un bon week-end. 

« Sur le camping, il existe une simplicité et une spontanéité qu’on ne retrouve pas dans le festival. Sur le site, tu restes en groupe pour ne pas te perdre. Et quand t’es perdu, tu cherches tes potes ! »

Pour Loïg, autre habitué de Visions, c’est la mixité qui explique la bonne ambiance du camping. « On est tous issus de scènes différentes. On retrouve les mecs dark de l’indus, des weirdos de l’ambient, des bénévoles bons vivants et puis toute la Techno Nation. Le mélange fonctionne bien », estime le Quimperlois, qui réitère l’expérience chaque année. « Les râleurs de la nuit finissent par rigoler quand ils voient les mecs qui sont sur une horloge leur proposer une bière au petit matin. Il n’y a aucun mépris de classe envers le voisin qui crie « APÉRO » à 9 heures. » Quant à Thomas, même s’il vient avec ses potes de l’autre bout de la Bretagne, il a toujours le sentiment d’avoir déjà croisé la plupart des festivaliers : « Le public de Visions, c’est une grande famille. Tout le monde se connaît plus ou moins. Ça apporte de la proximité et de la convivialité. Les gens qui ont envie s’arrêtent à notre campement boire un coup ou discuter un peu. »  

Une bulle sans barrières sociales

Aux Vieilles Charrues, l’échelle est multipliée par dix. Après plusieurs années de camping, Yoann, étudiant en sciences politiques, en est arrivé à des conclusions similaires. « L’atmosphère reste spéciale parce que plein de gens aux styles différents cohabitent le temps d’un week-end. Tout le monde se fout de ta dégaine, on est tous dégueu. Tu peux croiser ton banquier torse nu sur une table en train de chanter La Marseillaise. C’est une expérience sociale hors du commun. Ceux qui sont trop organisés sont souvent ceux qui s’emmerdent le plus. » Avec une dizaine de campings, le site des Vieilles Charrues ressemble à « une soirée de quatre jours avec 50 000 personnes ». C’est comme ça que le voit Maxime, 23 ans, qui pose régulièrement sa tente près du campement d’Enzo, presque inconsciemment. « Au fil des éditions, tu retrouves les mêmes voisins de camping. Ça fait un an que t’as pas vu leurs têtes mais tu sais que tu vas passer une bonne soirée », complète Enzo. 

Alors qu’il vient avec tous ses amis, Enzo aime s’adonner à des virées nocturnes en solitaire dans le camping. « L’année dernière, au moment des concerts, certains de mes potes commençaient à bouger vers le site », se souvient le garçon de 22 ans aux racines corses. « Dans le camping, il y avait de la musique et un bon mood. J’étais bien entouré, donc autant profiter du moment présent plutôt que d’aller se mêler à la cohue devant les scènes. J’avais un peu trop bu, ça joue aussi. Mais sur le camping, il existe une simplicité et une spontanéité dans les rapports qu’on ne retrouve pas dans le festival. Les gens se parlent plus facilement. Sur le site, tu restes en groupe pour ne pas te perdre. Et quand t’es perdu, tu cherches tes potes ! » Le camping de festival apparaît alors comme une bulle dénuée de barrières sociales. Un retour à l’insouciance semblable à une immense cour de récréation pour grands enfants. « Tu deviens pote avec tout le monde. Une année, j’ai passé ma nuit à déambuler avec un inconnu. Il avait un ghetto-blaster. On a fait le tour des campings en prenant des apéros à chaque campement ! 

L’alcool en duty free

On y arrive… Une des motivations principales des campeurs du festival : la boisson ! Dans la plupart des campings, le verre est interdit. Alors les festivaliers s’adaptent. Glacières, bouteilles en plastique, gobelets, canettes. Bien que surveillée, la consommation d’alcool n’est pas tarifée dans les campings. Contrairement aux sites des festivals, il est autorisé, voire conseillé, de venir avec sa potion sur le campement. Une liberté qui peut vite trahir les excités de la bouteille. « Lors de mon premier festival, le dernier soir, j’avais un peu trop forcé sur la consommation. Résultats des courses : mon dernier souvenir remonte à 18 heures, explique Enzo. C’était le dimanche. En revenant des concerts vers 4 heures, mes potes me réveillent. Je pensais que c’était pour aller voir les concerts. C’était trop tard. Tout était fini. Il fallait rentrer à la maison. » Pierre et Louis non plus ne se sont jamais pointés aux bars officiels : « On n’a jamais acheté de tickets pour les concerts. Quand on vient en festival, on préfère prendre l’apéro sur le camping. » 

Cette manière alternative de vivre son week-end est acceptée par les organisateurs de festival. « Nous sommes conscients de ce phénomène. Le camping est un véritable petit village à lui tout seul. Même si, à la base, il est réservé aux détenteurs de place », rappelle Jérôme Tréhorel, directeur général des Vieilles Charrues. Pour éviter tout conflit, à La Route du Rock, à Saint-Malo, les organisateurs proposent un pass 3 jours uniquement destiné au camping à hauteur de 5,50 €. « Nous avons mis ça en place en 2016 pour pouvoir gérer la jauge et améliorer les conditions d’accueil du festival », explique Alban Coutoux, programmateur. 

Une solution qui séduit les campeurs invétérés comme Thomas. « À Visions, j’adore mettre en place le campement. Installer les tentes, les tables et les transats sur le meilleur emplacement. Ça me met de bonne humeur. » Malgré le cadre idyllique en bord de mer, il décolle rarement de sa chaise. « Mon moment préféré arrive avec le deuxième jour. Vers 20 heures, les potes reviennent de la plage. Le soleil commence à descendre. On lance l’apéro. Il y a toujours une atmosphère particulière. C’est le leitmotiv de mon festival : passer du temps avec mes potes. »  À la fin de ces week-ends éprouvants, que reste-t-il dans les têtes ? « Ça peut m’arriver d’aller voir deux ou trois concerts. Mais mes meilleurs souvenirs de festival sont obligatoirement liés au camping, estime Enzo. Il y a un mec aux Vieilles Charrues, ça fait cinq ans que c’est mon voisin de tente et je ne sais même pas comment il s’appelle ! Mais chaque été, je le retrouve et on fait la fête. » 

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