En 2020, de plus en plus de DJ désertent les grandes capitales

Écrit par Marion Adrast
Photo de couverture : ©D.R
Le 17.08.2020, à 14h40
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Écrit par Marion Adrast
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Depuis que l’épidémie de Covid-19 a mis le secteur de l’événementiel à l’arrêt, la vie culturelle dans les capitales s’épuise. Les artistes, qui acceptaient le coût de la vie dans ces métropoles pour profiter professionnellement de leur effervescence, n’y trouvent plus forcément satisfaction. Ils continuent de créer, mais ailleurs…

« Le fait de payer des loyers hors de prix à Paris n’est plus possible pour les artistes. La source de revenus de base à Paris pour l’instant est en suspens. » Myako, DJ française installée à Paris depuis près d’une dizaine d’années après avoir habité à Berlin fait bien sûr référence aux concerts et DJ sets, annulés en série face aux restrictions sanitaires. Elle qui habite à Belleville dans le 20e arrondissement de Paris a décidé de déménager au Pays Basque en septembre, une région dans laquelle elle et son ami se sentent bien : « Je pense que mon énergie sera plus productive ailleurs et je préfère y revenir [ à Paris ] de temps en temps parce que ça reste une ville riche où il se passe plein de choses, où l’on fait plein de rencontres… Mais j’ai besoin de me nourrir de nature plus que de ville en ce moment ».

Myako envisageait déjà cette option avant la pandémie, mais le confinement a confirmé ce choix. À Paris, le prix moyen du mètre carré a dépassé la barre symbolique des 10 000 € en 2019 selon Le Figaro, plaçant la capitale comme la 3e ville la plus chère du monde, devant Dubaï et Londres. Note d’espoir : une récente étude menée par la société de conseil immobilier PriceHubble indique néanmoins que les prix des locations ont baissés de 0,4 %, ce qui n’était pas arrivé depuis 2014. Toujours est-il que la capitale perd environ 12 000 habitants chaque année, selon le dernier rapport de l’Insee. Les DJ et musiciens y trouvaient néanmoins leur compte : à Paris, ils pouvaient rester au contact de la scène et des lieux de diffusion, la plupart des grands clubs et collectifs spécialisés en France se trouvant dans la capitale. Privés de revenus et de contact physique avec le public depuis la mi-mars, une partie d’entre eux fuient désormais la ville lumière.

Direction le Sud

Dans ce contexte, Myako souhaite retourner à des choses plus essentielles, à des circuits plus courts, tant au niveau de son cadre de vie que de la musique : « même si c’est un peu cliché, c’est une réalité », concède-t-elle. « Tenter d’avoir une vie saine et équilibrée tout en payant des loyers exorbitants et en courant constamment après l’argent, ça n’est pas compatible avec la volonté de bien-être et la création ». Son statut d’intermittente du spectacle, dont elle bénéficie depuis deux ans, lui permet cette mobilité : la musicienne se laisse un an, le temps de voir si sa nouvelle vie lui plaît. Elle continue ses projets musicaux pour des films et des clips vidéos, et ses collaborations sur de livres sonores avec la maison d’édition Supernova, qu’elle peut réaliser depuis son studio, « dans le fin fond du Pays Basque ».

Malgré quelques dates maintenues à la rentrée, Myako reste dans l’incertitude : « Je souhaite que la situation que les DJs vivent actuellement se dégage un peu. J’aimerais que des solutions politiques soient amenées, mais au vu des allers-retours des décisions gouvernementales… c’est compliqué de se projeter. C’est pourquoi il faut se projeter ailleurs et prendre le temps de réfléchir à comment nous voulons proposer les choses dans ces contextes, dans le monde musical et culturel ». Elle, souhaite prendre un peu de recul : « Je sais que beaucoup de musiciens ont très envie de jouer, ou qu’il existe une urgence économique pour d’autres mais la perspective de jouer dans ces conditions est stressante et angoissante. Cette atmosphère qui plane au-dessus de nous tous nous prive de la sérénité nécessaire au partage, qui est fondamental dans ce type d’événements », confie-t-elle.

Dans une enquête publiée par le magazine Tsugi, Ouais Stéphane, producteur de musique français qui s’est fait connaître grâce à son live parodique du festival Cercle depuis le parc France Miniature en mai 2019 et son ami Luufa, musicien aussi, confiaient également leur souhait de quitter la capitale : « Je devais m’occuper de la régie pour Ouais Stéphane sur toute la saison. J’avais aussi un autre travail qui allait démarrer juste avant le confinement. J’allais être plus blindé financièrement, mais c’est fini ! Maintenant, je pense plutôt aller voir ce qu’il se passe à Marseille ou Nice, selon ce que je peux trouver, car les loyers sont vraiment moins chers », avoue Lufaa.

Paris-Nantes

Originaire de Nantes, le DJ et producteur Simo Cell a lui aussi décidé de quitter Paris, où il résidait depuis 5 ans. Un choix mûri depuis quelques mois, la crise sanitaire ne faisant qu’accélérer son départ. Juste avant le confinement, il a quitté son studio de production. Le DJ a envisagé un moment de sous-louer son logement parisien à des personnes de confiance pour pouvoir revenir au cas où les choses s’amélioreraient. Simo Cell a finalement rendu son bail pour retourner vivre chez ses parents, à Nantes, et a racheté un peu de matériel pour monter son propre studio chez eux : « Dès février, on s’est posé la question de quitter Paris avec ma copine. La situation se dégradait, il y avait très peu de perspectives pour cette année et l’année prochaine. En plus, la situation devenait insoutenable à Paris avec le prix des loyers ». Simo Cell se considère privilégié grâce à son statut d’intermittent, qui lui assure une sécurité financière jusqu’en août 2021, le temps de réfléchir, comme Myako, à de nouveaux projets.

Ne plus être au cœur de l’agitation culturelle parisienne n’est pas préjudiciable au Nantais. En cinq ans, il a eu le temps de se faire un nom grâce à une Boiler Room et des EP sur Livity Sound ou BFDM, et il est aujourd’hui moins dépendant du milieu parisien : « Ce n’est pas très compliqué de faire des aller-retours Paris-Nantes si j’ai besoin ». Pour l’avenir, Simo Cell ne se ferme aucune porte, même s’il préfère ne pas trop espérer, afin de ne pas être déçu. Ses dates ont quasiment toutes été annulées. Les seules maintenues, jusqu’à nouvel ordre : une mi-septembre au Sarcus festival dans le château-monastère de la Corroirie en Touraine, une autre fin septembre pendant la nuit du VAN à Nantes et une dernière à Aix-en-Provence, en octobre. Il réfléchit à mettre en place une master class dans laquelle il donnerait des cours de production sur le logiciel Ableton Live.

Taïwan calling

Berlin, où le dernier bar punk de la ville vient, lui, d’être chassé définitivement de son emplacement et où le plus célèbre club techno Berghain a fermé temporairement ses portes le 11 mars dernier à cause de la crise sanitaire, le coût de la vie n’est pas aussi cher que dans d’autres capitales. Pourtant, le DJ Willis Anne a également décidé de quitter cette mégalopole pour une autre, à l’autre bout du monde : Taipei, à Taïwan. Dans la capitale allemande, qui abrite la plus grande scène électronique au monde, le nombre d’événements programmant des DJ et producteurs est en chute libre, pour des raisons sanitaires. Et la concurrence est rude : « J’adore vivre à Berlin mais je manque vraiment de possibilités et d’opportunités de carrière fixe et à long terme. En parallèle, j’ai le sentiment qu’il y a vraiment trop de créateurs par rapport à l’offre professionnelle. C’est sympa pour mener à bien des projets, mais au final, les collaborations, ce n’est pas ce que je préfère, » confie Willis Anne. « Dès qu’une offre d’emploi est publiée, des centaines de personnes y répondent dans la seconde. Beaucoup d’artistes sont prêts à travailler gratuitement. Ce n’est pas exactement la situation rêvée pour moi. Je ne peux pas changer ce fait, mais moi je peux changer ».

Bien sûr, à cause de la pandémie, Willis Anne a dû abandonner son projet de tournées prévues aux États-Unis, mais il estime ne pas avoir à se plaindre : « À la maison, je me focalise sur le piano, et ça me rend heureux. J’en ai découvert plus au sujet de mon art, et ce que je fais actuellement me stimule. Maintenant je vais de l’avant et suis heureux de peut-être pouvoir bientôt me produire à nouveau. Faire mon propre truc me rend heureux et je suis ravi de le partager avec ceux qui seraient intéressés ».

Pour Willis Anne, attiré par Taïwan pour ses films et plus récemment, pour son festival de musique Organik, l’atmosphère à Berlin est plutôt détendu malgré la crise sanitaire, mais la vie culturelle se précarise et change. « La pandémie a transformé les loisirs dans la ville, les gens ne vont pas en boîte mais en forêt. Il reste néanmoins encore quelques clubs ouverts à Berlin. Hormis le port du masque, du respect des distances de sécurité dans les supermarchés, les transports publics et certains sites urbains, honnêtement, ça n’est pas très contraignant », reconnait le DJ.

Willis a accepté depuis bien longtemps les hauts et les bas de la vie d’artiste, mais espère toujours pouvoir vivre aisément de sa musique et de ses films par la suite. Après une pause, il s’est replongé dans la musique électronique et a sorti le tout nouveau label LAN009, rejoint par d’autres artistes. Il a également un projet de live et de pièce de théâtre audiovisuelle dans laquelle il joue du piano et du synthé. Avec cette pièce, il espère pouvoir repartir bientôt en tournée, comme beaucoup.

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