Eartheater : l’ange démoniaque qui mêle musique éléctronique et folk, sexe et religion

Écrit par Isma Le Dantec
Photo de couverture : ©Sam Clarke
Le 02.05.2022, à 10h35
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©Sam Clarke
Écrit par Isma Le Dantec
Photo de couverture : ©Sam Clarke
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Alexandra Drewchin, aka Eartheater, est multi-instrumentiste, compositrice, chanteuse… Phoenix : Flames Are Dew Upon My Skin, son quatrième album paru en octobre 2020, en pleine pandémie, a achevé de l’asseoir sur le podium des grands artistes. Tout en composant un cinquième opus, elle fera halte au WE LOVE GREEN, à Paris, le samedi 4 juin prochain. L’occasion de découvrir en live cet ovni musical violent, tendre, résistant avec ferveur à toute tentative de classification.

Avachie sur la couverture zébrée de son sofa, Alexandra Drewchin baigne dans la lueur suave d’un néon rose où se reflète le latex du corset métallique qui enserre sa poitrine. Elle s’extasie du printemps, des arbres qui bourgeonnent sous les fenêtres de son appartement new-yorkais. Elle se lève pour ouvrir la fenêtre, disparaît du champ de la caméra. « Je suis totalement claustrophobe », s’excuse-t-elle en se rasseyant. Sous ses airs d’oiseau de métal tout droit sorti d‘un jeu vidéo post-apocalyptique, Alexandra Drewchin ne se laisse pas mettre en cage.

Eartheater (qu’on pourrait traduire par mangeuse de terre), c’est le nom qu’a choisi cette Pennsylvanienne de 33 ans, il y a une dizaine d’années. « Je faisais beaucoup de vélo à l’époque, j’avais peu d’argent, un mode de vie frugal et cela me laissait beaucoup de temps pour penser. Eartheater, c’est à la fois cosmique, une planète ou une galaxie qui pourrait avaler la Terre. Mais aussi très ancré dans le sol, comme un ver de terre qui se nourrit du compost et l’alimente. C’est le plus grand et en même temps le plus petit, ça résonne bien plus avec ce que je suis que le nom que mes parents ont choisi de me donner », explique l’artiste, le regard dans le vague. Lorsqu’elle remonte le fil de ses souvenirs, on devine en arrière-plan l’imaginaire visuel de ses clips et pochettes d’album, tantôt fait de ruines et de flammes, tantôt épuré et féerique.

« La musique électronique, c’est un champ de possibilités infini, un peu comme les sextoys »

Sur la pochette de Phoenix : Flames Are Dew Upon My Skin (Les flammes sont de la rosée sur ma peau, en français), Eartheater nous offre son dos en contre plongée, paré d’ailes de chauve-souris. Écartant les jambes pour laisser jaillir un feu d’artifice, l’artiste tourne le regard vers l’objectif avec un air fougueux. « J’ai composé les 13 morceaux à Saragosse, en Espagne, entourée de terre rouge, de piment chaud sur ma langue, d’épices, de poussières et de roches », énumère-t-elle. 

Si les guitares acoustiques de certains morceaux pourraient donner envie aux plus hâtifs de ranger l’artiste dans un répertoire folk, elle leur tord le cou dès la track suivante à coups de beats electro-pop. Une dualité dont elle aime filer la métaphore : « La musique électronique, c’est un champ de possibilités infini, un peu comme les sextoys, tu peux choisir où ça vibre, quels nerfs tu touches, à quelle intensité. Quand je joue un morceau acoustique, le toucher de la corde, la simplicité… ça me ramène plutôt à l’aspect organique, originel des sonorités. J’aime explorer ce spectre émotionnel ».

 « J’ai toujours eu un orchestre dans la tête »

Eartheater a grandi à la campagne, dans une famille très orthodoxe. « Les personnes que je fréquentais le plus étaient des nonnes et des moines, on priait plusieurs heures par jour, jeûnait plusieurs mois par an », se souvient-elle. Un univers mystique que l’on retrouve aussi dans ses clips, notamment celui de Faith Consuming Hope, où la chanteuse, tantôt grimée en nonne, tantôt en domina, susurre et se tord lascivement dans un Moscou brumeux. « C’est en dormant dans le monastère que j’ai fait de nombreux rêves. Certains, dont je me rappelle le caractère assez sexuel, préfiguraient d’une vie dont je n’aurais jamais pu imaginer la teneur », raconte-t-elle au sujet du morceau. Le sexe et l’église jalonnent son jardin musical sans fausse provocation, avec l’honnêteté entière et naïve de l’enfant qu’elle est toujours. Petite, ses parents mélomanes l’emmenaient souvent à l’opéra et à la philharmonie. Lorsqu’elle évoque ce souvenir, Eartheater retrouve « la sensation des jambes nues sur les grands fauteuils en velours rouge, les instruments qui entraient en moi et jouaient à l’intérieur ». 

 « J’ai toujours eu, d’aussi loin que je me souvienne, un orchestre dans la tête. Ces voix et mélodies enchevêtrées sont dans chacun de mes morceaux, j’espère qu’on les entend, comme des fantômes. Même quand je produis quelque chose de plus épuré, ces couches musicales que j’ai choisi de ne pas mettre sont présentes, en creux », développe-t-elle. Eartheater et son orchestre intérieur voguent d’album en album entre les éléments. En 2019, Trinity explorait la thématique de l’eau, jalonné des voix sous-marines d’une polyphonie de sirènes enchanteresses. Phoenix mène son auditeur des flammes aux cendres, puis de cette destruction à la renaissance.

 « Pour mon prochain album, je suis concentrée sur la décomposition, au sens physique du terme, quand les miettes deviennent si petites, comme de la poudre, qu’elles peuvent se transformer en tout autre chose. Les réactions, je crois que c’est ce qui m’intéresse. Et cela vaut aussi pour les relations entre individus : si on se laisse être totalement égoïstes, sans faire aucun effort, est-ce que la magnitude finit par nous rapprocher à nouveau ? ». En attendant cet opus prometteur, le public français aura la chance de découvrir Eartheater sur la scène du festival WE LOVE GREEN, le samedi 4 juin prochain.

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