Du gabber et des fleurs : les Berlinois de Brutalismus 3000 font ce qu’ils veulent

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Marc Krause
Le 20.07.2022, à 10h40
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©Marc Krause
Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Marc Krause
En convoquant la techno hardcore, le gabber et un furieux esprit punk, le duo berlinois Brutalismus 3000 est en train de faire sa place au sein de la nouvelle génération des musiques électroniques vénères. Leur désir d’indépendance leur permet d’être conviés à jouer dans les clubs de toute l’Europe, sans jamais chercher à s’épuiser ou à se trahir. De nos jours, ça n’est pas rien.

Par Brice Miclet

Le Nexus est flambant neuf. Situé à Pantin, proche banlieue Est parisienne, le club s’est, en six mois d’existence, taillé une jolie réputation dans la capitale grâce à sa scénographie et aux grands écrans qui encerclent rigoureusement le dancefloor. Il est 22h, le lieu est encore vide. Mais à voir la file d’attente qui se forme déjà à la porte, ça ne sera clairement plus le cas dans une petite heure. Ce soir, le collectif Newtrack investit le lieu pour une soirée Riot !, tendance gabber, techno hardcore et industrielle. À l’extérieur, deux jeunes gens modernes se fraient un chemin au milieu de la foule tout juste naissante. Ils sont vite reconnus, vite félicités et encouragés. « C’est fou, la France est notre quatrième plus gros réservoir d’auditeurs », confie Theo Zeitner. Sa comparse Victoria Vassiliki Daldas ajoute : « Et le second, c’est le Chili. Va comprendre… » Le premier, bien sûr, c’est leur patrie, l’Allemagne. Couple dans la vie et dans la musique, les deux membres de Brutalismus 3000 se produisent pour la deuxième fois dans l’Hexagone. Leur réputation les précède : ce soir, ça va être violent.

Looks : Ninamounah©Marc Krause

Theo et Victoria incarnent cette nouvelle génération qui se bute aux rythmes effrénés, souvent entre 150 ou 160 bpm, pas moins. Leur techno hardstyle imbibée de gabber et de punk est tranquillement en train de faire une volée d’émules, attirant les agences de booking de toute l’Europe. « On pourrait tourner encore beaucoup plus, assure Theo. Mais on n’a pas envie de faire trop de concerts. C’est épuisant, on est assez stressés par l’avion. Victoria travaille à côté, moi je suis à la fac. » Il étudie le montage vidéo à Berlin, leur ville de cœur et d’adoption. « Mais je ne veux pas travailler comme un dingue pendant vingt ans pour finir à réaliser des putains de téléfilms ou je ne sais quoi. La musique, ça marche mieux. » Pour eux, c’est certain.

« Musique pour crackheads »

Brutalismus 3000 a percé sur Soundcloud en 2020 grâce à l’EP Amore Harcore et au titre « No Sex With Cops »qui en est issu. Les hurlements de Victoria couplés aux productions sanguinaires de Theo ont vite attiré l’attention de quelques médias indépendants allemands, comme Techno Germany, qui leur a offert une belle visibilité. Mais étant donné le style de musique pratiqué, l’intelligentsia et les puristes autoproclamés, qui ont toujours détesté le gabber trop adolescent, leur sont tombés dessus d’emblée. « Il y avait une belle baston dans les commentaires, raconte Victoria avec un grand sourire. Certains trouvaient ça génial, d’autres disaient que c’était la pire merde qu’ils aient jamais entendue. » Theo abonde : « Mon préféré, c’est celui qui nous qualifiait de “musique pour crackheads”. » Pourtant, les tourtereaux sont plutôt du genre doux, attentionnés et amicaux. Les artistes qui ne ressemblent pas à leur musique, c’est un classique, et toujours une bonne surprise.

Leur son émerge donc de leur petit appartement berlinois. Mais les Brutalismus 3000 sont originaires de Bavière. Le père de Victoria est Grec, sa mère est Slovaque. En 2018, ils se rencontrent sur Tinder, entament une idylle amoureuse, puis se mettent à faire de la musique chez eux, pour déconner. « L’idée était de partir d’une base gabber très rapide, ce qui n’était pas encore très populaire, et d’y ajouter du punk et de la new wave allemande, explique Theo. Au début on ne sortait rien, on faisait ça comme ça, sans passer par la case studio, en mettant une chaussette sur le micro pour avoir un son correct. Le premier track qu’on a publié, c’est “Pentagramm”. C’est là qu’on a remarqué qu’il y avait la possibilité de faire quelque chose de plus grand. »

L’éternel dilemme

Même après la sortie de leur second EP très remarqué, Liebe in Zeiten der Kola, ils continuent de fonctionner un peu en autarcie, sans trop se mêler à la grande famille musicale électronique berlinoise, comme l’explique Theo : « On a rencontré quelques personnes grâce aux soirées et aux concerts, mais on n’a jamais réellement connecté avec le milieu. » Comme beaucoup de jeunes artistes d’aujourd’hui, la crise sanitaire a eu un impact sur leurs débuts dans le game. « On a compris que les musiciens n’avaient pas nécessairement besoin de gros label, remarque Victoria. Nous, on n’a pas envie que quelqu’un décide quoi que ce soit pour nous, on se débrouille. Nous sommes nos propres patrons, on fait de la musique quand on veut et à nos propres conditions. » Appelez cela l’indépendance ou le DIY, pour eux, c’est juste une façon de faire ce qu’ils aiment.

On n’a pas envie que quelqu’un décide quoi que ce soit pour nous, on se débrouille.

Brutalismus 3000

Le duo est tout de même un peu tiraillé entre l’envie de sortir des tracks régulièrement et le besoin de prendre son temps, de dicter son propre rythme. Évoluer sans pression n’empêche pas d’être confronté à la réalité du marché de la musique. « Si on ne signe pas, c’est parce qu’on n’a pas envie qu’une structure nous dise : “Ok, on va faire quatre ou cinq tracks ensemble, et s’ils nous plaisent, on les sortira dans six mois” », assène Theo. « Quand je fais un morceau, j’ai envie de le sortir tout de suite. Parce qu’il est tout à fait possible qu’il ne me plaise plus deux semaines plus tard. Je suis content qu’on ait fonctionné comme ça dès nos débuts, que certains titres soient déjà là parce que je ne les aurais probablement jamais sortis aujourd’hui. “No Sex With Cops”, que le public aime beaucoup, ne sortirait pas de notre appartement en 2022. D’un autre côté, quand tu publies un morceau, tu vois les DJ qui se mettent à le jouer en soirée. Mais le public est tellement focalisé sur les DJ que les artistes qu’ils jouent ne ressentent parfois aucun impact positif. Et trois mois plus tard, personne ne le joue plus. Ce qui veut dire que pour exister, tu dois produire. » Éternel dilemme, donc.

S’inspirer du passé

Le Nexus se remplit tranquillement. La masse humaine qui s’y agglutine est au carrefour des influences, s’arme d’outfits colorés, d’inventivité. Il y a quelques jours, Netflix balançait le dernier épisode de la seconde saison de la série Euphoria. Difficile de ne pas faire le rapprochement esthétique, des styles aux attitudes. Un peu après 2h, le chant de Victoria, en allemand, en anglais ou en slovaque, retentit sur la scène, les rythmes pachydermiques de Theo se faisant toujours plus véhéments, toujours plus guerriers. Il fait chaud, très chaud. On se croirait presque dans un résumé de notre époque et de ses grandes tendances. S’ils font les choses dans leur coin, les Brutalismus 3000 ne sont en rien coupés du monde. Dès leurs débuts, ils reversaient l’intégralité de l’argent récolté grâce à leur single “Horíme” à des associations venant en aide, entre autres, aux personnes trans. « Ce morceau est sorti en plein mouvement Black Lives Matter, se souvient Theo. On avait déjà fait le track “No Sex With Cops”, qui était plus punk que politique, mais on avait cette envie de contribuer à quelque chose de plus large. Il n’y avait pas beaucoup d’argent, certes, mais c’était une bonne façon de l’utiliser. »

Looks : Ninamounah©Marc Krause

Victoria accepte volontiers le terme « féministe » pour qualifier certains de ses textes comme celui de « Good Girl ». Tous les styles de musique ont besoin d’un bon coup de poliche féministe, ça n’est pas un scoop. Le gabber ou la techno hardcore ne font pas exception. « Dans ces musiques, les paroles sont très sexistes en général. Les morceaux sont géniaux, mais dès que la voix arrive… Aaaaaaah ! » Jeunes gens modernes, donc, le duo a sorti un nouvel EP en 2022, Eros Massacre, référence au film Eros + Massacre du japonais Yoshishige Yoshida sorti en 1969, traitant d’anarchisme et de militantisme féministe. On peut être moderne en s’inspirant du passé. En musique comme dans ses valeurs, les Brutalismus 3000 incarnent cette idée à merveille.

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