Qu’est-ce que le “drift phonk”, ce phénomène internet qui mêle hip-hop, ados russes et street racing

Photo de couverture : ©DR
Le 24.01.2022, à 12h42
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Qu’obtient-on lorsqu’on mélange le rap du sud des États-Unis, le street racing japonais et des adolescents russes dans le grand shaker d’Internet ? Un sous-genre de musique électronique qui rend complètement fous les TikTokeurs, les pays de l’Est, et les OG du hip-hop de Memphis.

Sur un circuit de course, une Nissan Silvia S14 et une BMW M3 E30 contre-braquent côte à côte dans un virage. Carrosserie rabaissée, aileron arrière, pneus inclinés, sponsors sur le pare-brise : les deux bolides impressionnent. Une épaisse fumée blanche s’échappe de leurs pneus et, sous leurs pare-chocs, le mot « PHONKY » est affiché en grosses lettres roses. La cover de la mixtape DRIFT PHONK MIX #1, premier résultat proposé par YouTube à la recherche des mots « drift phonk », sent clairement l’huile de moteur et la gomme surchauffée. Cumulant plus de 2 millions de vues, la vidéo propose vingt minutes de drift phonk, un genre de musique électronique né sur Internet, qui croise Memphis rap, grosses cylindrées japonaises et bedroom producers adolescents en Russie. Kamoulox ? Même pas. Ce phénomène viral inonde déjà les réseaux comme TikTok ou Instagram, fédère une importante communauté de jeunes auditeurs et de producteurs, tout en commençant même à intéresser les grandes maisons de disques américaines. Mais comment diable a émergé ce sous-genre aussi furieux que rapide ?

From Memphis to Tokyo

Avant de se plonger dans une définition précise de la niche qu’est le drift phonk, il est nécessaire de revenir sur les bases de sa généalogie : le Memphis rap. Né dans les années 1990 dans les ghettos de la capitale du Tennessee, il a été popularisé par des artistes comme Kingpin Skinny Pimp, DJ Zirk, Project Pat et tous les membres de galaxie Three 6 Mafia dont les plus célèbres restent peut-être DJ Paul et Juicy J. Le Memphis rap se caractérise par un minimalisme qui s’explique par des moyens de production assez pauvres. « Il faut reconnaître que les artistes originaires de Memphis n’avaient pas le meilleur équipement audio », replace Ryan Celsius, propriétaire d’une chaîne YouTube qui fait désormais référence dans l’univers du phonk et de ses sous-genres, confirmant l’origine de la qualité lo-fi de ce son. « Certains des éléments utilisés en témoignent, en particulier le sample de cowbell (NDLR : le son de cloche). La machine qu’ils utilisaient avait un son de cowbell très particulier, qui pouvait être accordé et désaccordé pour créer différents effets… et pas beaucoup d’autres sons intéressants », s’amuse-t-il. « Ils ont donc été très créatifs avec ce seul son et l’ont systématisé à tel point que vous le retrouverez sur toutes les vieilles cassettes de Memphis rap. C’est ça qui donne à cette musique cette sonorité unique, sale et granuleuse. » À la même époque, les côtes Est et Ouest des États-Unis se font la guerre pour savoir qui de Los Angeles ou de New York sera considérée comme la capitale du rap. Plus underground, la scène de Memphis refuse de rentrer dans cette course, mais pose discrètement les bases d’un héritage musical puissant fait de genres et de sous-genres. À commencer par le phonk.

Dans les années 2000, les nostalgiques de la grande époque du Memphis rap relancent la tendance et font évoluer le genre. Leurs instrumentaux reprennent la fameuse cowbell des productions originales, et y plaquent des samples de rappeurs originaires de Memphis, mais aussi d’autres grandes villes du Sud, comme Atlanta, Miami ou Houston. Les vocaux sont filtrés, hachés, déformés, ralentis, de sorte que les voix perdent leur fonction lyrique pour devenir un instrument supplémentaire. Le phonk est né. Dans les années 2010, le sous-genre explose sur SoundCloud sous l’impulsion d’artistes comme SpaceGhostPurrp, membre du Raider Klan, ou le duo $uicideboy$ qui s’en inspire très largement. Avec des morceaux générant parfois des millions de vues sur YouTube, le phonk sort définitivement de son underground natal pour se lover dans les charts : une belle revanche pour le Memphis rap. « Il y a plein de sortes de phonk différentes. Certains aiment l’aspect vraiment propre de cette musique, avec des voix ralenties et des samples jazzy. D’autres préfèrent le son super grinçant et lo-fi, avec un aspect sombre, tordu et démoniaque, très influencé par Three 6 Mafia », décrit Ryan Celsius. « Tout ça est réuni sous une même chapelle appelée “phonk”. Les artistes du milieu des années 2010 ont eu un tel succès que ces sons sont aujourd’hui eux-mêmes ramifiés avec  leurs propres sous-genres. »

Kingpin Skinny Pimp©DR

C’est parmi ces ramifications que se trouve une branche aux caractéristiques à la fois sonores et visuelles bien spécifiques : le drift phonk. Côté son, les BPM sont plutôt élevés, les a capella de Memphis rap sont ralentis et tellement filtrés qu’on ne comprend plus un mot, les basses grésillent de façon exagérée et la qualité audio est volontairement la plus lo-fi possible. Côté visuel, vous l’aurez deviné : grosses cylindrées, jantes chromées, ailerons tranchants et dérapages contrôlés. Toute l’iconographie accompagnant le genre correspond à la culture du street racing et du tuning. Et il faut dire que le combo fonctionne à merveille. De cette musique, tout comme de cette discipline automobile, se dégage finalement la même sensation d’agressivité et de vitesse, mais surtout le même caractère euphorique, aussi abrutissant qu’exaltant. Le traitement très granuleux du son comme des images rend le tout lourd, poisseux, à la limite du mauvais goût, mais cultive du même coup l’attrait irrésistible de n’importe quel guilty pleasure… Mais comment s’explique la fusion de cette musique électronique aux origines hip-hop avec le monde automobile et l’imaginaire Fast & Furious ? Il faut, pour la comprendre, rembobiner quelques mixtapes YouTube.

Musique électronique et car culture 

Peu de temps avant l’émergence du drift phonk, la sphère internet voit apparaître une autre tendance mélangeant esthétique lo-fi, nostalgie des années 1990 et passion voiture : la vaporwave. Parmi les nombreux éléments qui définissent et nourrissent cet univers propre à internet, on retrouve la fusion d’un son très filtré (en l’occurrence une sorte de synthwave lo-fi) avec des visuels liés à l’ère post-Internet et au Japon : des personnages d’animé, des paysages en 3D aux couleurs fluorescentes et des Toyota Supra ou des Nissan Skyline R32 roulant sur un bitume sans fin vers un soleil couchant. « Le concept derrière tout ça, c’est la grande nostalgie d’une esthétique japonaise rétrofuturiste qui existait au début des années 1990 », explique Celsius, qui a été témoin du rapprochement des esthétiques vaporwave, trap et phonk en observant la popularité croissante de sa série de vidéos « Trappin in Japan » (des mix de morceaux expérimentaux de phonk, trapwave et hip-hop lo-fi compilés sur des vidéos de conduite à travers le Japon, d’extraits d’animé et de paysages tokyoïtes).

Autour de 2018, les contenus de ce type se multiplient sur le web, et on voit apparaître un nombre croissant de vidéos se concentrant spécifiquement sur l’aspect automobile. Essentiellement de marques japonaises et datant des 90’s, les voitures qui défilent dans ces clips sont parallèlement liées à une autre spécialité nippone : le touge, un type de courses automobiles se déroulant sur des routes de montagne sinueuses aux abords des grandes villes japonaises. Il se dit même que ces courses illégales seraient en partie à l’origine de la technique du drift. C’est d’ailleurs cet aspect illicite qui vient définitivement sceller la fusion de la vaporwave et du hip-hop dans le drift phonk, cristallisant l’essence subversive et prohibée du rap de Memphis dans cette esthétique japonisante. « Je pense que c’est ce qui a vraiment plu aux gens », analyse le propriétaire de la chaîne YouTube. « Le truc des voitures permettait au genre de conserver la street cred’ du phonk, sans pour autant tomber dans quelque chose de trop sombre. Pour une partie du public, c’était plus facile de s’identifier à ces courses illégales qu’à l’univers macabre et violent du Memphis rap. » Il n’en fallait pas plus pour que les habitués d’Internet succombent définitivement aux joies du drift phonk.

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« Quand tu passes la sixième alors que tu n’as que cinq vitesses » ; « J’écoutais ça en allant me coucher et mon lit s’est mis à drifter ! » ; « Ça, c’est le premier truc que j’écouterai quand j’aurai une voiture »… La section commentaires de la vidéo DRIFT PHONK MIX #1 sur YouTube regorge de memes et de références à la car culture. En y regardant de plus près, on comprend rapidement que les amateurs de drift phonk sont surtout des lycéens ou de jeunes étudiants, âgés de 16 à 25 ans, et qu’ils constituent, peut-être sans le savoir, une micro-communauté de car enthusiasts d’un nouveau genre. Dans un article du magazine automobile Hagerty paru en 2020, le chroniqueur Sajeev Mehta analysait déjà le lien entre les musiques lo-fi comme la synthwave ou le phonk et la car culture. « Je suis tombé sur une foule de vidéos mettant en scène des voitures de toutes sortes, de la Nissan 240SX à la BMW E36, en passant par la Corvette C4 ou la Mazda RX-7, le tout agrémenté de musique électronique. Il ne s’agit pas d’un coin obscur d’Internet, mais d’une véritable sous-culture automobile », écrit-il. « D’après la popularité du phonk sur SoundCloud, il s’agit de la meilleure bande-son pour les amateurs de drift. » Il semblerait donc que le phonk soit non seulement devenu la vaporwave de la Gen Z, mais qu’il constitue désormais une porte d’entrée dans la culture automobile pour toute une nouvelle génération d’amateurs de voitures, influencée par les jeux vidéo comme GTA ou Need For Speed, fascinée par la vitesse et les bolides des années 1990. Sajeev Mehta voit même en elle la relève de la car culture : « Il y a de bonnes raisons de croire que la génération Z va elle aussi se passionner pour l’automobile. Le phonk ne ment pas. »

Moscow drift

Comme tout bon phénomène internet, la popularité du drift phonk n’a pas de frontières. Mais s’il y a bien un endroit qui concentre un maximum d’amateurs du genre comme de fans de dérapage contrôlé, c’est bien la Russie et la Communauté des États indépendants (CEI, collectivité de neuf des quinze anciennes républiques soviétiques). En fouillant le web à la recherche de contenus sur le drift phonk, on constate rapidement que l’immense majorité des vidéos, mixtapes, comptes Instagram ou forums associés au genre sont décrits et commentés en cyrillique. Côté production, c’est aussi là que tout se passe : les producteurs de drift phonk qui cartonnent vivent tous en Russie. Mais malgré leur popularité florissante, les artistes comme Pharmacist, Lxst Cxntury, Ghostface Playa, Jidanofu, Nissan Playa ou Rhodamine n’ont pas vraiment le profil de stars du beatmaking. Pour la plupart, la musique est une activité secondaire : âgés de 16 à 23 ans environ, ils sont souvent étudiants et vivent à Moscou, Vologda, Stavropol, Tyumen ou dans de petits villages du centre du pays. La majorité d’entre eux n’ont même pas le permis. « Je suis mineur et je n’ai pas le droit de conduire un véhicule », lâche Nissan Playa quand on lui demande s’il a déjà touché un volant de voiture de drift. Tous ont commencé le beatmaking dans leur chambre, sur des logiciels comme FL Studio, parfois aidés de tutoriels sur Internet. Pourtant aujourd’hui, des morceaux comme “North Memphis” de Pharmacist atteignent facilement la vingtaine de millions de vues sur YouTube.

Pas loin de chez moi, il y a un hypermarché avec un grand parking vide la nuit. Tous les soirs, des adolescents s’y rassemblent et commencent à drifter dans de vieilles voitures tunées.

Kaito Shoma

Parmi les producteurs de drift phonk les plus en vogue du moment, Kaito Shoma est sans doute celui qui a le mieux rodé le phénomène dans lequel il s’inscrit. Nommé Kirill dans le civil, ce jeune Russe n’a que 23 ans, mais il est déjà ingénieur en balistique et en hydro-aérodynamique, diplômé de la faculté d’aérospatiale de l’Institut d’aviation de Moscou, l’une des universités les plus prestigieuses de Russie. Composé pendant son temps libre, son titre “Scary Garry” a franchi les 2 millions d’écoutes sur SoundCloud, lancé la tendance « Flash Warning », reprise plus de 600 000 fois sur TikTok et même atteint le top 50 de Shazam dans le monde entier (ainsi que le top 1 dans certains pays). « C’est très difficile d’expliquer ce succès », reconnaît Kaito Shoma. « Le drift phonk est une musique unique, c’est un phénomène et je ne sais toujours pas comment il attire autant d’auditeurs. » Comme Kirill, personne n’est tout à fait capable de s’accorder sur l’origine d’un tel triomphe.

@leahchyan_

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♬ Scary Garry – Kaito Shoma & DJ Paul & Kingpin Skinny Pimp

Selon Pharmacist, ce sont les blogs et vidéos de critique automobile, hyper répandus dans la CEI, qui auraient popularisé le drift phonk dans cette région de l’Europe. Selon Ryan Celsius, c’est à sa similitude avec d’autres genres de musique très appréciés par les Russes qu’il doit son succès dans cette zone de l’ex-URSS. « Le drift phonk utilise le même type de samples que la dark wave et la witch house : des 808 désaccordés, les bruits de bourdonnement en arrière-plan… Beaucoup des nostalgiques de ces sons, en grande partie un public russe, ont retrouvé tout ça dans le drift phonk, qui est très similaire à ces genres, mais en plus moderne car il inclut l’influence hip-hop », retrace-t-il. Enfin pour Kaito Shoma, la popularité du drift phonk auprès des Russes s’explique par leur attachement à la street culture. « Je ne sais pas ce qu’il en est dans les autres pays, mais les événements de rue, le skateboard, les graffitis, le drift ont toujours été populaires en Russie. » Interviewé par emails, Kaito Shoma explique d’ailleurs que tandis qu’il rédige ses réponses, il peut entendre en fond sonore des crissements de pneus provenant de la rue passant en bas de sa chambre moscovite. « Pas loin de chez moi, il y a un hypermarché avec un grand parking qui se vide la nuit. Tous les soirs, des adolescents s’y rassemblent et commencent à drifter dans de vieilles voitures tunées. Et c’est le cas presque partout en Russie. Ça peut sembler ridicule, mais c’est ce que j’entends au quotidien quand je vais me coucher. »

Bien que tardive, l’arrivée en Russie des grandes plates-formes comme TikTok en 2019 ou Spotify en 2020 a permis à l’odeur de gomme surchauffée de traverser l’Atlantique. Séduits par le phénomène, certains membres de l’industrie musicale américaine comme Ryan Celsius et Tyler Blatchley, fondateur du label Black 17 Media, ont attiré l’attention des créateurs du phonk originel comme DJ Paul et Juicy J, de Three 6 Mafia, ou Kingpin Skinny Pimp sur ces jeunes artistes russes. « Ils n’avaient absolument pas conscience de ce qui se passait et ne se doutaient pas une seconde de la force de persuasion de la communauté phonk », raconte Ryan. « C’est simple, ils ont kiffé. » Après quelques démarches pour mettre en relation les producteurs de drift phonk avec les rappeurs de Memphis, certains ont même signé des accords commerciaux pour se partager les droits des morceaux utilisant des samples. Distribués sur les plates-formes de façon officielle par de grosses maisons de disques, des morceaux comme “Scary Garry” de Kaito Shoma ou “ODIUM” de Lxst Cxntury bénéficient désormais d’une visibilité sans pareille et du crédit officiel, à côté de leur propre nom, des immenses DJ Paul ou Kingpin Skinny Pimp.

« Je pense que de plus en plus de gens réalisent que ce genre de comportement est bénéfique pour eux, non seulement sur le plan financier mais aussi sur le plan créatif », continue Ryan Celsius. « Maintenant, leur son est diffusé auprès de publics différents. » La rumeur court même que DJ Paul, qui avait pourtant refusé de mettre les pieds en Russie dans les années 1990 par crainte d’un « climat trop extrême », envisagerait aujourd’hui d’y rendre visite à ses successeurs pour d’éventuelles collaborations…

Jake “Rio” Possemato©DR

En attendant de collecter suffisamment de royalties pour s’offrir la Nissan 180SX de ses rêves, Kaito Shoma continue à produire ses morceaux dans sa chambre, bercé par les crissements de pneus venus du parking d’à côté. Demain, il osera peut-être rejoindre la bande des drifters fous de l’hypermarché. « Un jour, je m’achèterai une vieille voiture japonaise à propulsion arrière pour expérimenter ce genre d’émotions. Malheureusement, je n’ai jamais conduit de voiture de drift. Ma voiture est une simple traction avant, elle ne peut pas faire ça. En hiver, dans la neige, je peux peut-être tirer sur le frein à main et faire des dérapages, mais c’est une autre histoire… »

Écoutez la playlist drift phonk de Charlotte Calamel Duprey ici.

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