[DOCU] MoskoBeat : au cœur de la scène électronique de Moscou

Écrit par Jean Paul Deniaud
Le 19.10.2015, à 17h25
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©Thomas Gras, réalisateur du documentaire, en interview sur Trax
Écrit par Jean Paul Deniaud
Du début des années 1990 à aujourd’hui, le documentaire MoskoBeat revient sur l’évolution de la scène électronique de la capitale russe à travers les témoignages de ses principaux acteurs, dont Natasha Abelle (Arma17), Ildar Zaynetdinov (GOST Zvuk) et Ilya Voronin (MixMag).Réalisé par Romain Travaillé, Manon Masset, Thomas Gras, et en partenariat avec Le Courrier de Russie, nous avons voulu en savoir plus sur cette scène électronique Russe, apparemment en plein boom. Interview avec Thomas Gras.

Présentation de Moskobeat, à Moscou, le 15 octobre. De gauche à droite : Romain Travaillé, Manon Masset, Thomas Gras. Crédits : Sacha Kos.

Tu es rédacteur en chef du site Internet du Courrier de Russie, qui n’est pas du tout un média de musique électronique. D’où t’es venue l’idée de réaliser ce documentaire ?

L’idée originelle vient de notre troisième camarade, Romain Travaillé, qui sentait que quelque chose était en train de bouger sur cette scène. Manon, journaliste au Courrier, et moi-même, avons décidé de se lancer dans l’aventure car, s’il est vrai que ce n’est pas le premier thème du Courrier de Russie, la culture a toutefois une grande place dans notre journal et j’apporte énormément d’attention à traiter tous ses aspects : de l’électronique au folklorique en passant par le nouveau son sibérien (je vous conseille mes radios Sibérie Sound System)

Revenons au film : en Russie, depuis fin 2014, les grands titres culturels moscovites et russes (comme Afisha) aiment titrer que « La nuit moscovite » est morte. Cette conclusion hative se basait sur la fermeture de plusieurs grands clubs de la capitale comme le Arma17, le Gipsy (qui a rouvert depuis trois mois) et le Solianka. Pourtant, à côté de tout cela, de nouveaux acteurs naissaient. D’un côté, le collectif Gost Zvuk qui veut promouvoir à 100% les DJs russes et a choisi d’utiliser le cyrillique pour le nom du label et toutes ses chansons. D’ailleurs, selon son co-fondateur Ildar Zaynetdinov, Nina Kraviz aurait pu décider de faire la même chose avec son label Trip après leur rencontre à Outline 2014.

De l’autre, les mecs du feu Arma17, ont décidé de relancer d’énormes raves en plein cœur de Moscou à travers leur projet saisonnier Manufactura. Une rave par mois, quatre au total, environ 4000 personnes sur 48h non stop. Puis l’incroyable édition d’Outline 2015. Ils doivent ouvrir un nouveau lieu prochainement.

En bref, le clubbing de Moscou ne mourrait pas, mais changeait totalement d’aspect. Du glamour, il devenait un élément à part entière de la scène techno house internationale. La preuve, avec l’arrivée de Boiler Room. Et il était temps d’en parler !

Tu as contribué au documentaire MoskoBeat sur la scène électronique à Moscou. En regardant le film, on a l’impression que Moscou a, quelque part, la même histoire du clubbing que Paris : les raves (après la chute de l’URSS), dont a émergé un clubbing assez vite formaté, et un gros retour aux grandes fêtes et à l’underground ces dernières années. Est-ce exact ?

La question de l’underground est toujours très sensible. Outline n’est pas du tout underground. L’underground, c’est l’electro sibérien : des mecs qui jouent devant quelques dizaines de gars à Krasnoïarsk et que le reste de la population prend pour des fous. Ici, le mouvement s’inscrit totalement dans une optique de « rattrapage ». La Russie se développe et grandit très, très rapidement. C’est incroyable. Il y a encore quatre ans, ces types (Saver par exemple) jouait du hardcore. La techouse a connu une véritable explosion ces dernières années, qui l’a faite sortir de l’underground. Et l’onde de choc a touché la Russie et a poussé les Russes a surfé sur cette vague. Et j’estime qu’ils s’en sortent bien.

Concernant cette comparaison avec Paris, la Russie a connu exactement ce même type de mouvements. Les raves comme Gagarin Party étaient tout à fait mainstream. En revanche, il y avait des grosses raves dans le sens français du thème – la transe a réellement marché en 2000, comme partout en Europe de l’Est d’ailleurs.

La Russie partage la même histoire que Paris car Moscou, c’est une culture européenne. Certes, les choses prennent un tout petit peu plus de temps à arriver, mais elles arrivent toujours. Et c’est ce qu’on voulait montrer. Que Moscou n’est pas un trou comme beaucoup se l’imaginent mais une ville européenne tout à fait standard avec une scène tout à fait respectable.

Pour autant, comment la scène moscovite se distingue-t-elle ? Quelle est sa spécificité, moins en terme de musique que d’organisation ou d’esprit de la fête, d’initiative ?

Jusque récemment, la vie nocturne moscovite était très marquée par un esprit « Face Control/Dress Code » très strict et incompréhensible. Désormais, comme on dit en Russie, tout devient plus « démocratique ». Les contrôles sont moins regardants sur l’apparence et on se retrouve moins souvent renvoyés à destination. Moscou regarde énormément vers Berlin, et est tentée de copier. Ce qui ne correspond pas tout à fait à sa scène et sa population. Monasterio par exemple, qui se voulait le Berghain de Moscou, n’a pas duré un an. Les Russes sont différents. Contre tout cliché, leur consommation d’alcool est très faible par rapport aux niveaux européens et l’ambiance est moins électrique. Lors de grosses soirées, ils n’hésitent pas à se promener pour regarder les installations artistiques dans la salle.

Au festival Outline 2014, il n’y avait pas une goutte d’alcool pour 48 heures de techno non stop ! Certains ralaient un peu, mais buvaient ensuite sans problème du café et du Late Club (très populaire). A l’édition 2015, il y avait de l’alcool, mais la consommation de café et de thé était juste incroyable ! Puisqu’on touche à la techno, il faut également souligner que la drogue est presque absente des grands rendez-vous électroniques.

Après, c’est la Russie, il y a une autre folie, du monde, de l’intérêt, des hipsters. On danse, on se respecte. Côté organisation, il faut tout de même souligner un reste des années glamour 1990 : la présence de zones VIP dans la plupart des clubs ou festivals. Car c’est cool de payer plus.

C’est compliqué de monter des événements techno/house à Moscou ? De France, le pouvoir russe paraît omniprésent, autoritaire et inégal, est-ce que cela se ressent sur les fêtes de musiques électroniques ?

C’est un cliché qu’il faut dépasser et c’est un des objectifs de MoskoBeat. Le pouvoir russe ne fait rien. Il s’en fout. La seule question réside dans les autorisations. Pour faire ci ou ça, il faut se mettre d’accord. À quel point verse-t-on des pots de vin ? Aucune idée. Pourquoi un club ferme subitement après une descente des flics ? Doit on y voir forcément la main invisible des hauts fonctionnaires ? Difficile à dire.

Ces questions peuvent se poser en France également. En Russie règne de toute manière une certaine liberté. Ce sentiment d’être la base, au début d’un mouvement. Gost Zvuk est le premier label de ce type. Ils ont ouvert un club, y font jouer qui ils veulent. Ce sont des pionniers. Très peu de restrictions administratives, de licenses. Tout se passe vite. Tout est plus intense. Tout est plus existant.

Quel est ton sentiment général sur la scène locale en terme de productions ? Une nouvelle génération, ou des anciens qui se voient enfin découverts ?

Globalement, tout est toujours nouveau. La Russie a 25 ans à peu près, il ne faut pas l’oublier. Les pionniers sont là. Arma, le label est là. Nina Kraviz vient de là. Natasha Abelle, qui est dans notre film, est là depuis le début : elle a monté Arma17, mixe, a fait venir les plus grands à Moscou, participe à l’organisation d’Outline… En ce qui concerne la techouse, il y a un réel intérêt depuis quatre ans. Tous les types qui faisaient du rock/hardcore/dnb se tournent vers ce style. C’est porteur. Les types ont moins de 30 ans. Ils pourraient encore plus produire sans les fluctuations de la monnaie qui font grimper le prix du matos et du pressage de vinyle. Toute l’Europe presse en Russie.

Enfin, comme disait un ami, il y a aujourd’hui un intérêt grandissant pour la Russie. L’actualité internationale a jeté un coup de projecteur sur ce pays. Un ami musicien de Sibérie (hmot) me disait récemment encore : « C’est comme avec la musique africaine dans les années 1990. Les gens se disent : Wow ces ivrognes de Russes qui chevauchent des ours sur des lacs glacés savent faire du son ! » La Russie, c’est exotique aujourd’hui.

Penses-tu que le succès international de Nina Kraviz a permis à une nouvelle génération de producteurs d’émerger et d’envisager une carrière internationale ?

Peu de gens en parlent. Nina vit en Allemagne. Elle cartonne. Ils la respectent parce qu’elle a réussi et vient souvent en Russie. Mais je ne pense pas du tout qu’elle ait lancé un mouvement.

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