Djerba, nouvel Eldorado électronique

Écrit par Sylvain Di Cristo
Le 21.10.2014, à 21h24
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Écrit par Sylvain Di Cristo
Le 23 octobre prochain, le festival musical et culturel tunisien Pop In Djerba ouvrira ses portes pour sa seconde édition.

Depuis la “Révolution de la dignité” et les événements de 14 janvier 2011 à Tunis, c’est un véritable printemps de manifestations culturelles qui se vit au pays. Et le public, toujours de plus en plus grand, est au rendez-vous. La donne en terme de musique a changé, les oreilles se sont affinées, l’ouverture d’esprit, élargie ; Internet a été le catalyseur d’une gigantesque ruée vers la connaissance en matière de culture, et tout particulièrement en musique électronique. Cette seconde édition de Pop In Djerba est l’occasion de faire le point sur cette scène musicale, et plus largement, culturelle tunisienne encore trop méconnue des Français. Pour nous en parler, nous avons rencontrés certains de ses acteurs comme Kamel Salih, programmateur du festival ; Mehdi aka Dirty Vega, DJ programmé et membre fondateur de Frd & Friends (association issue d’un collectif d’artistes œuvrant pour les échanges culturels internationaux) ; ou encore la team azuréenne de Panda Production, curateurs de l’onde de choc nationale des Dunes Électroniques de ce début d’année.

Du murmure au bruit

En Tunisie, les choses changent, et changent très rapidement. L’ouverture au monde depuis le départ de Ben Ali et l’accès à l’Internet libre a été la carte d’invitation pour nombre de protagonistes, nationaux comme étrangers, de faire de ce pays une plateforme culturelle nouvelle. Vu de la France, le festival des Dunes Électroniques, en plus d’avoir été un franc succès, a été un énorme coup de projecteur sur ce secteur, celui de la fête, de l’événementiel, de l’art et de la musique.

La team de Panda Production nous raconte que sur les 2000 festivaliers prévus, 9000 (majoritairement Tunisiens) se sont retrouvés à Nefta, l’ancien site de tournage de Star Wars. Grandement relayé sur la Blogosphère, les Dunes fût pour la population tunisienne “le premier événement financièrement accessible, ouvert à un large public et en plein air.” 

“Ils nous ont même demandé d’être plus pointu sur le line-up pour la prochaine édition !”

Alors qu’ils pensaient avoir affaire à un public pas franchement initié aux musiques électroniques et plutôt habitué à un clubbing disons “populaire”, la surprise fût gigantesque : “Ils nous ont même demandé d’être plus pointu sur le line-up pour la prochaine édition !” Le festival proposait alors des artistes comme Pachanga Boys, Para One, Acid Arab, Sound Pellegrino, Nicolas Masseyeff, Oxia et, comme ils l’ont eux-mêmes indiqué, “la nouvelle vague électronique tunisienne”.

Les Dunes Électroniques 2014 @ Nefta (©Youssef Belkhir) Les Dunes Électroniques 2014 @ Nefta (©Youssef Belkhir)

“Les Tunisiens ont changé, tout a changé, il y a un retour d’une diaspora de jeunes, une envie de reconstruction et un retour au pays.”

Et chacun y met du sien pour faire de la Tunisie une destination culturelle de choix. “Depuis les Dunes, nous avons vu une explosion du nombre d’événements culturels, bons comme mauvais” continue la team de Panda Production. “Le EPHEMERE Festival, par exemple, fait partie des meilleurs. Il a donné la chance aux mecs sur place qui gravitent autour de l’electro de se représenter.” Programmation pointue, performances artistiques et arts visuels, localisation paradisiaque (Hôtel La Playa à Hammamet), encore un beau succès et un bel effort unanimement applaudi.

djerba EPHEMERE Festival @ La Playa Beach Club

Casser les codes

Et pourtant, ce n’était pas gagné. Mehdi aka Dirty Vega, DJ au line-up du festival Pop In Djerba, gérant du Carpe Diem Club de Tunis et témoin et acteur de cette scène électronique tunisienne de part son implication au sein du collectif Frd & Friends, nous parle de l’avant et de l’après du clubbing local : “Ce phénomène a connu un virage après les événements du 14 janvier, surtout par le fait que les Tunisiens ont eu accès à Internet, il n’y a plus eu aucune censure. Avant, les clients des boites de nuit et des bars se contentaient de ce qu’on voulait bien leur donner. Depuis, le client est devenu pointu. Il connait les labels, il suit les DJs, et les soirées sont toujours blindées.” “Il y a eu une évolution fulgurante dans ce domaine. Les mentalités ont changé, la façon de faire la fête aussi. Même la façon de s’habiller, de consommer… Tout a changé ! Les DJs tunisiens représentants de cette culture locale, tous on été obligé de se mettre à la page.

“Avant, les clients des boites de nuit et des bars se contentaient de ce qu’on voulait bien leur donner. Depuis, le client est devenu pointu.”

L’histoire atypique du succès de Frd & Friends illustre parfaitement ce dynamisme explosif, cette “évolution fulgurante”, cette rupture des codes du clubbing tunisien qui consistait principalement à écouter de la dance et du r’n’b autour d’une table avec une bouteille d’alcool.

Une soirée Frd & Friends @ Carpe Diem (Tunis) Une soirée Frd & Friends @ Carpe Diem (Tunis)

Dirty Vega raconte : “C’est un collectif qu’on a monté à trois en 2010 dans la banlieue de Tunis. On s’est rencontré là bas puis on a remarqué que lorsqu’on sortait, on se faisait toujours chier. Du coup on a ramené tout ce qu’il fallait de Paris pour faire nos propres soirées dans nos maisons. La petite communauté internationale est venue rapidement. Avec le bouche-à-oreille, nos soirées ont pris de l’ampleur jusqu’à être sollicités pour animer des soirées privées. Et les clubs eux-mêmes ont fini par nous appeler.” Aujourd’hui, en terme de qualité de clubbing et de musique, la demande est forte, et l’offre, fleurissante. Autour de son club, le Carpe Diem, Mehdi a vu se construire une petite dizaine de nouveaux dancefloors, “de nouvelles soirées aux line-up électroniques étranges, ça il y en a beaucoup maintenant, mais ce qui manque encore, ce sont les concerts.”

Pop In Djerba, l’ouverture populaire

Rassembler autour de lives, voilà le créneau de cette nouvelle édition du festival Pop In Djerba qui propose le next level de la culture clubbing tunisienne, n’oubliant cependant pas le chemin précédemment parcouru, à savoir un line-up intelligent et une ouverture aux performances et aux arts visuels.

Pop In Djerba édition 2012 ©Nessrine Cheikhali Pop In Djerba édition 2012 ©Nessrine Cheikhali

Kamel Salih, programmateur du festival, en résume d’ailleurs les checkpoints : “Ils n’étaient peut-être majoritaires, mais certains Tunisiens étaient déjà à l’écoute des courants musicaux avant la Révolution. En 2005 il y a eu un avènement de la house, ça a pris tout l’espace ici. En 2009, grosse vague minimal qui s’est répandue dans le sud de l’Europe. Ça groove encore vachement ici, et depuis un an environ, le son s’est durcit. Je ne sais pas si c’est grace ou à cause du climat politique actuel, mais il y a comme un désenchantement par rapport à la Révolution.”

“Ce qui marche en France en ce moment, c’est ce qui va marcher l’année prochaine ici.”

Les concerts sont comme la suite logique de ce parcours. Kamel sent que c’est le bon moment pour présenter ce nouveau format de consommation de la musique. Cela couplé avec un line-up entre pop et electro : “Danton Eeprom pour le mélange des genres, Marc Houle c’est mon kiff personnel, Claptone c’est le DJ qui marche un peu partout, le mec chaud du moment… En fait, il faut comprendre que ce qui marche en France en ce moment, ici c’est une découverte, et c’est ce qui va marcher l’année prochaine.”

Pop In Djerba édition 2012 ©Stephanie Toussaint Pop In Djerba édition 2012 ©Stephanie Toussaint

À la suite de la programmation, on retrouve également Elisa Do Brasil, Tic & Tac, Alice Lewis, Yasmine Hamdan, Sun Jun, Loïc Minel, Sam’t, Dirty Vega donc, et toute une scène tunisienne de plus en plus demandée. Kamel Salih nous la déroule en exemples : DJ Raf c’est un mec d’ici qui a commencé à jouer de la house en 1992 ! Il a même sa propre émission de radio. DJ Nakata, lui, joue de la deep house à Djerba. Il a plus de 60 000 fans sur Facebook, a un agent suisse et un job de stewart en même temps. TIIKI est le promoteur des soirées électroniques Fabrika à Paris. Elles s’adressent principalement à la communauté tunisienne dans la capitale et sont très éloignées des clichés que l’on peut avoir des soirées communautaires. C’est fou !”

“Mais vous savez pourquoi on ne voit jamais de DJs tunisiens en Europe ? Parce que les visas sont très difficiles à avoir !”

Pop in Djerba, teaser :

Djerbahood

Enfin, le climax culturel de ce festival pourrait être la performance de la chanteuse Nawel Ben Kraiem et de la danseuse Sandra Dachraoui au cœur de Djerbahood, surnom donné au village d’Erriadh à Djerba après le passage de plus d’une centaine de street artistes de trente nationalités différentes (BomK, Liliween, Shoof, Roa, C215, Faith47, Know Hope, Herbert Baglione, eL Seed…) Immense musée à ciel ouvert, le projet a été fondé par la Galerie Itinerrance, responsable de la Tour Paris 13 et véritable institution en matière de street art dans la capitale. https://www.youtube.com/watch?v=EK650n8yDQE Kamel conclu notre entretien sur ces mots : “On est un festival humble, on veut faire plaisir à tout le monde, passer un bon moment sur Djerba. Ça va être cool !”

Djerbahood Djerbahood

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