»Distinguer le rap des musiques électroniques est une absurdité »

Écrit par Tschani Boulens
Le 15.07.2019, à 16h11
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Écrit par Tschani Boulens
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Que les architectes sonores regroupés sous la bannière de « l’électro » se rapprochent aujourd’hui des rimeurs les plus aguerris du game n’a rien d’anormal. C’est même logique : à l’heure où le concept « d’étiquette » est anachronique, où Internet a rendu les frontières plus poreuses que jamais et où Kanye West veut devenir président des États-Unis, les DJ’s font du pied aux porteurs de grillz. Les deux genres musicaux étant cousins – frères ? –, c’est même sous la grande table familiale que l’un frotte la cheville de l’autre, le plus naturellement du monde.

Cet article est initialement paru dans Trax n°187, toujours disponible sur le store en ligne.

Par Antoine Laurent

Le mariage entre rap et musique électronique n’est, en vérité, même pas légal. Car consanguin. Personne ne peut prétendre le contraire : dans la jeune histoire du rap, l’organique n’a que peu de place. Oui, dans sa genèse, le rap a surgi de l’entrecuisse de deux platines qui, utilisées tour à tour, permettaient d’allonger les breaks des disques de funk. Sur ces mêmes breaks, les moins farouches s’essayaient à l’art de la rime. Merci Kool Herc. Mais une fois le son trouvé, les pionniers de ce nouveau genre n’ont pas attendu bien longtemps avant de trouver une alternative à cette ultime débrouille. Les premiers beats conçus pour le rap naissent, et les musiques électroniques – qui n’en portent même pas le nom à l’époque – s’en retrouvent généreusement samplées. Quand Afrika Bambaataa extrait la mélodie de « Trans-Europe Express » de Kraftwerk pour créer Planet Rock en 1982, peut-on considérer qu’il met en place la première collaboration rap/électro de l’histoire ? Non, il pioche seulement des éléments sonores d’un même courant dont émergent divers sous-genres, lie le tout avec une boîte à rythme et crée un tube interplanétaire. Rien n’a changé aujourd’hui.

Plus encore que platines et MPC, c’est bien l’ordinateur, à égalité avec les mots, qui demeure l’instrument majeur du rap, à l’heure de la révolution opérée par les home studios. Les toiles de fond sonores sur lesquelles dessinent les peintres du verbe sont tissées par biais électroniques. « Distinguer le rap des musiques électroniques est une absurdité. Dès lors qu’on utilise des instruments électroniques pour faire un morceau, c’est de la musique électronique », appuient Phazz, le producteur lyonnais affilié à Nowadays Records, Soulection ou encore Mad Decent. C’est en cela que le rap et l’électro ne sont pas foncièrement opposés. C’est surtout les univers qui découlent des deux sous-genres qui ont longtemps été éloignés. Le rapprochement auquel on assiste est ainsi plus culturel que musical.

Brassage bâtard

Brodinski, qui a invité une grosse dizaine de trappeurs d’Atlanta sur son album Brava, n’est pas surpris par ce brassage. « J’ai 28 ans et je me retrouve avec des gamins de 18-20 ans qui ont tout compris, qui ne font plus trop la différence et qui n’ont jamais vraiment appris à la faire. Pour eux, la limite entre les deux mondes n’existe plus vraiment. Je me retrouve donc en face de gens pour qui c’est extrêmement naturel. C’est l’une des périodes les plus intéressantes pour le rap, même si plein de gens disent le contraire. En termes de production, de sons et de gens qui font ça plus ou moins instinctivement, c’est une période incroyable. »

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« Je n’aime pas trop parler de type de musique, explique le Perpignanais Everydayz, auteur de l’EP Almeria avec Phazz, justement. C’est comme la trap, pour moi, ça ne veut plus dire grand-chose. Je préfère parler de musique actuelle. Je fais de la musique bâtarde de 2015, mais je ne vois pas vraiment de genre en particulier. » La tendance a changé et elle ne fait définitivement pas dans la restriction. « Les codes évoluent avec leur temps, approuve Phazz. Les technologies aussi. On dispose aujourd’hui d’énormément de choses pour créer tout un tas de timbres différents, et tout ça en trois clics. Si tu as envie de faire un beat de crunk de 2002 en rajoutant des synthés dubstep de 2005, tu auras sûrement le prochain beat grime de Skepta, par exemple. Le lien s’est fait parce que le matériel à disposition permet aux gens d’avoir des idées. »

L’heure des retrouvailles

Alors que la boulimie musicale est de mise sur le Web, se pose une autre question : que cherche-t-on à travers la musique ? Aujourd’hui plus qu’à n’importe quelle époque, elle se consomme en masse, quotidiennement, à chaque instant. Les créatifs, autant dans le rap que dans l’électro, piochent – à leur tour – dans tout ce qui peut se faire pour créer une composition nouvelle, marquante, qui leur permettra de se distinguer dans cet océan sonore infini. Les mélomanes des deux univers recherchent, au final, la même chose. « Je pense aussi que c’est une question d’énergie, pas forcément de musique, d’image ou de personne. Les gens peuvent ressentir la même énergie à un concert de Travi$ Scott que dans une soirée avec un DJ. Ils recherchent davantage cette énergie, plutôt que de s’attacher à des morceaux », estime Brodinski.

Les deux univers s’entrechoquent, les collaborations se multiplient, les publics se mélangent et tout semble parfaitement miscible. Ne parlons pas de passade ou d’amourette estivale : entre hip-hop et musique électronique, c’est bien l’heure des retrouvailles.

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