Dijon : souvenir de l’An-Fer, club mythique des 90’s aux nuits endiablées

Écrit par Emma Buoncristiani
Photo de couverture : ©Julio Morgado
Le 10.07.2020, à 16h24
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©Julio Morgado
Écrit par Emma Buoncristiani
Photo de couverture : ©Julio Morgado
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Dijon. Dans cette ville de province aujourd’hui calme, l’An-Fer a fait résonner la musique électronique pendant plus de 10 ans. Laurent Garnier, les Daft Punk, Bob Sinclar, Jeff Mills, Vitalic, Derrick May, Manu le Malin… La liste des DJ à être passés derrière les platines du club est longue. Situé au premier étage d’un petit immeuble du centre-ville, ses murs ont accueilli une atmosphère nouvelle, souvent inexprimable pour ceux qui en parlent aujourd’hui tant elle était spéciale. Au fil des témoignages, retour sur l’histoire de ce club mythique à l’origine d’une transe collective inédite.

Dimanche 14 juillet 2002, soirée “Special History”. Son nom en dit long. Elle marque la fermeture de l’An-Fer, club situé au coeur du centre-ville de Dijon. DJ Tonio et Jack de Marseille s’occupent d’un dancefloor en folie, qui profite des derniers instants d’un club mythique sous les jeux de lumières. Quelques personnes arborent des t-shirt floqués « Merci l’An-Fer» en signe de reconnaissance à ce lieu qui a rythmé les soirées dijonnaises au son de la musique électronique pendant plus de dix ans. Après dix jours de fête où se sont succédés Laurent Garnier, Scan X, Vitalic ou encore David Guetta, ce soir-là marque la fermeture définitive du club et le début de la nostalgie pour certains, comme Vitalic, qui reconnait avoir éprouvé « beaucoup de peine » après cette ultime soirée.

De son côté, Mickaël Pauchard, employé du club à l’époque, n’a pas oublié non plus ce grand baroud d’honneur de l’An-Fer : « Le dernier soir, je me suis amusé à démonter le carrelage des toilettes au pied de biche. Les WC de l’An-Fer était un endroit mythique, avec ce damier rouge et noir sur les murs et absolument aucune séparation entre les hommes et les femmes. Je mettais les morceaux du carrelage dans un gros saladier et je les distribuais dans le club. Certains me demandaient même de les signer. Beaucoup de gens sont repartis de cette soirée comme ça, avec des morceaux du club : le tapis de l’entrée floqué “An-Fer”, la boule à facette, des cadres du carré VIP… Il y a même quelqu’un qui a par la suite racheté l’enseigne. Tout le monde voulait avoir un bout de l’An-Fer chez soi ».

L’enseigne culte de l’An-Fer dans le centre-ville de Dijon © David Lagon

Si ce lieu a tant marqué les esprits, c’est surtout grâce à son atmosphère si singulière, qu’on ne vit qu’une fois dans sa vie. Sur l’un des murs du club, pour ces dernier soirs de 2002, chacun était libre d’écrire un dernier mot en forme d’au revoir. Au milieu des gribouillis, des signatures et des adieux de Laurent Garnier ou David Guetta, le DJ belge Charles Schillings a simplement inscrit le titre d’un morceau de Talking Heads qui résume finalement un peu tout : « Once in a lifetime ».

Naissance d’un mythe

Tout commence en 1984. À cette époque, Fredéric Dumélie et sa famille sont propriétaires d’un restaurant dans le quartier du futur club, près de la place de la République à Dijon. « Je commençais déjà à m’occuper un peu de la musique dans la cave de l’établissement », explique-t-il. À l’époque, à la place de ce qui deviendra l’An-Fer, l’ancienne discothèque du Moonlight est alors à vendre au plus offrant. « Mon beau père a remporté la vente et nous avons dans un premier temps rebaptisé ça le Byblos, comme à Saint-Tropez, car ma mère en était fan ». L’aventure dure jusqu’en 1989, jusqu’à ce que Frédéric et son frère prennent la direction du club et donnent naissance à l’An-Fer : « On s’est dit qu’il fallait être davantage en accord avec ce qui se faisait dans les grandes villes ».

S’amorce alors un changement radical de l’apparence du club, situé au premier étage d’un bâtiment du centre-ville de Dijon. « Au niveau de la décoration, on a été très influencé par un gros concert de Prince à Amsterdam, à l’époque de son album Sign o’ the Times. Toute une ambiance de fer, avec des lumières bleues. On a tout refait en posant de la dalle façon métro par terre. C’était une des première fois où l’on mettait ce revêtement dans une discothèque. D’habitude c’était plutôt du parquet ou de la moquette ». Des grilles dans l’escalier, des sièges et des tables en fer, une énorme piste de danse avec des murs de son de chaque côté donnent à l’endroit un nouvel élan. Plus futuriste. Moins classique. À l’avant-garde.

Sur le dancefloor de l’An-Fer © David Lagon

L’élan Garnier

Au commencement, l’influence musicale penche vers le rock. Mais quelques années plus tard, les frères Dumélie partent en voyage en Italie, à Rimini. « Nous étions dans une grosse boîte qui s’appelle le Baia Imperiale, en train d’écouter un son nouveau que nous n’avions jamais entendu auparavant. Là, je dis à mon frère : “C’est ça qu’il nous faut”. Par chance, à côté de moi, il y a un journaliste qui connaît très bien le DJ qui est en train de mixer : Laurent Garnier. Je demande s’il est possible de prendre contact avec lui et en rentrant du voyage, je lui écris en lui envoyant des photos du lieu. Aussitôt, il me répond et me propose directement de faire une première soirée à l’An-Fer. Il avait adoré l’endroit et il trouvait même que le club faisait plus New-York que province ». Et cette province, Laurent Garnier ne l’a jamais méprisée, contrairement à beaucoup de DJ ne jurant alors que par les grandes villes.

Laurent Garnier à l’An-Fer au début des années 90 © Julio Morgado©Julio Morgado

Sa première soirée à l’An-Fer, a lieu en juin 1990. Des flyers sont imprimés pour l’occasion, offrant à leurs heureux détenteurs la possibilité d’entrer gratuitement dans le club. « Forcément, ce soir-là, on fait un monde de fou au début parce que c’est gratuit », se rappelle Frédéric. « Jusqu’à 890 personnes montent les marches de 22h à 00h30. Sauf qu’à 1h30, il n’en reste que 110. Personne ne comprend. Ils me disent : “Vous êtes cinglés ? La musique est trop forte et on à l’impression que c’est le même disque toute la nuit” ». Malgré le flop de cette première tentative, Garnier décide d’insister. Fred le suit : « On avait décrété avec mon frère que le premier vendredi du mois, ce serait notre soirée, celle qui nous ferait plaisir ». Le DJ revient donc à la rentrée de la même année et début sa résidence à l’An-Fer, le premier vendredi de chaque mois. Son nom : “New Age”, comme les soirées au Palace à Paris à la même époque. Petit à petit, Garnier est de plus en plus connu et le club prend de l’envergure. La résidence dure jusqu’en 1994 et porte différents noms au fil du temps : “Trax”, puis “Wake Up” la dernière année. « Laurent Garnier nous a donné la notoriété et nous a présenté tout le monde : Jeff Mills, Derrick May, Marshall Jefferson… », reconnaît l’ancien gérant, qui considère encore aujourd’hui le Français comme le « meilleur DJ du monde ».

Jeff Mills aux platines de l’An-Fer © Julio Morgado©Julio Morgado

Daft Punk et la grande famille

Le temps passe et c’est au tour des Daft Punk de se produire à l’An-Fer. Alors inconnu, le duo vient pour la première fois en 1995, à visages découverts. « Le soir où ils ont fait leur live, il y avait une énergie du tonnerre qui se dégageait dans tout le club », se souvient Frédéric. Une année s’écoule et pour rôder son premier album Homework, le duo parisien décide de débarquer par surprise à l’An-Fer et d’y jouer gratuitement, « juste parce qu’ils avaient eu un bon feeling la première fois, » raconte le patron des lieux. Cette fois-ci, Daft Punk est casqué, alors qu’au même moment, le tube « Around The World» est sur toutes les radios. « Ils sont passés en première partie d’un Américain qui s’appelait Cashmere, les gens ont halluciné ».

À Dijon, des boutiques étaient même spécialisées dans la vente de fringues pour sortir à l’An-Fer

Mickaël, ancien employé du club

Les années 1990 marquent l’apparition de la musique électronique en France. « On était une seule grande famille » continue Frédéric. « Il n’y avait pas de “moi je suis house, moi je suis techno, moi je suis hardcore”. » Refusant les guerres de chapelles, l’An-Fer propose aussi bien de la French touch avec Ludovic Navarre (alias St Germain), que du hardcore avec Manu le Malin. « On n’était pas beaucoup à croire en la musique électronique ». Luc Deren, que tout le monde surnomme “P’tit Luc”, faisait partie de ces aficionados. C’est cette passion qui l’a poussé à créer Risk Party, un crew dijonnais organisant des événements électroniques. Il se remémore cette époque où internet n’en était qu’à ses balbutiements : « Si je voulais réécouter après la soirée un morceau que j’avais aimé, je n’avais rien pour le faire. Alors j’attendais la semaine d’après et je retournais à l’An-Fer en espérant que le DJ repasse le même morceau ». Sans possibilité de communiquer par le biais des réseaux sociaux, c’est tout un univers qui se met à graviter autour du club. « On allait chez le disquaire, on récupérait les flyers là-bas et on n’hésitait pas à faire 2 ou 3 heures de route pour aller voir un DJ », se souvient Ben Unzip, alors jeune DJ en herbe et originaire de Nancy à deux heures de Dijon. Au même moment, les bars de la ville commencent à organiser des before en posant des platines là où ils peuvent. « À Dijon, des boutiques étaient même spécialisées dans la vente de fringues pour sortir à l’An-Fer », raconte en souriant Mickaël, ancien employé du club.

Bob Sinclar aux platines de l’An-Fer © Julio Morgado©Julio Morgado

Smiley, fluo et sifflets

Reflets du sentiment de liberté qui règne dans le lieu, les tenues vestimentaires ont d’ailleurs une importance capitale. « La fête commençait déjà à la maison, explique Ben. On s’habillait avec des smiley, du fluo, on portait des sifflets… ». P’tit Luc s’en rappelle aussi : « J’avais ma tenue pour aller danser. Je mettais des hauts hyper moulants à manches longues, un énorme baggy et des grosses chaussures de basket. Toujours avec du fluo quelque part. C’était des habits que je ne mettais que pour sortir. Je ne m’habillais pas du tout pareil en temps normal ». Vers 1993, les drag queens font également leur apparition à l’An-Fer, renforçant cette esprit débridé de fête libérée. À cela s’ajoute un brassage impressionnant de personnes en apparence opposées, mais qui entre ces murs, se côtoient avec aisance. « Par exemple, dépeint Frédéric, on pouvait avoir un avocat avec un travesti ou un skater avec un rappeur. Tout le monde était mélangé, c’était une question d’état d’esprit. Je pense que c’est ce qui a fait 95% du succès. Ces gens-là étaient ouverts à quelque chose de nouveau comme pouvait l’être la techno ».

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©Julio Morgado

Enfants de l’An-Fer

Lieu de rencontre, l’An-Fer a contribué à créer des vocations. « J’étais jeune DJ à l’époque, raconte le Nancéien Ben Unzip, et on faisait aussi du réseau là-bas. L’idée, c’était de se retrouver. Pour moi, ça a largement contribué à créer une vocation et à en faire mon métier ». Même son de cloche pour le producteur Vitalic, originaire de Dijon, qui avant de devenir DJ, a commencé comme runner pour le club : « J’allais chercher les DJ à l’aéroport. Je le faisais pour rendre service, avec les artistes que j’aimais bien. Je me suis par exemple occupé de Rolando à l’époque de son tube “Jaguar” ». Pour Vitalic, le déclic s’opère lors d’un live des Daft Punk à l’An-Fer en 1995. « Ils avaient réussi le mélange que j’adore de la techno avec une énergie rock. J’ai vécu un moment incroyable. On était sur quelque chose de nouveau et je me suis dit: “C’est ce que j’ai envie de faire” . Après ça, j’ai pris la décision de vraiment m’équiper. » De son côté, P’tit Luc du collectif dijonnais Risk Party s’est lui aussi découvert une vocation dans le club du centre-ville de Dijon : « J’ai dû passer des dizaines de soirées le nez rivé sur les platines, à regarder comment faisaient les passeurs de disques. J’ai compris comment mixer comme ça. L’An-Fer m’a tout appris ».

Le temps d’une nuit

« Tout s’est gâté lorsque le bâtiment s’est fait racheter par un promoteur immobilier, président du club de basket de la ville à l’époque, explique Frédéric. Il a tout de suite fait des plans pour créer des appartements à la place de l’An-Fer ». Souvent perçu comme un fauteur de troubles, l’An-Fer ne trouve pas vraiment de soutien du côté de la municipalité. « À la fin, le promoteur nous a filé un tout petit billet, rien du tout par rapport à ce que ça valait. Il a fallu fermer. » Juste le temps d’organiser dix jours de fêtes inoubliables pour un départ en fanfare.

Si la fin de l’An-Fer sonne comme une blessure pour beaucoup, Frédéric considère l’existence du club comme une chance. « Quand on organise une soirée, on veut rendre les gens heureux le temps d’une nuit. Mais si la musique ou les rencontres humaines permettent de prolonger encore un peu plus ce bonheur, c’est encore mieux. C’est vraiment pour ça qu’on a fait ce club. Certainement pas pour gagner de l’argent car on n’a pas gagné grand-chose dans l’histoire. Mais au moins, on a rendu les gens heureux », se satisfait-il avec bienveillance. Un pari réussi qui aujourd’hui encore laisse des souvenirs indélébiles dont on ne parvient pas à se défaire. À l’image de ces vieux morceaux de carrelage rouge et noir que certains gardent encore précieusement chez eux comme un trésor. Pour ne jamais oublier ce qui s’est passé dans les nuits de l’An-Fer.

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