Dharma Techno : À quoi ressemble l’insolite retraite silencieuse des ex-Spiral Tribe

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©D.R.
Le 20.05.2019, à 16h16
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La techno, une musique de drogués ? Dharma Techno cherche à prouver qu’on peut l’apprécier en empruntant des chemins parallèles. Le concept est simple mais l’appliquer l’est un peu moins : cinq nuits de retraite dont quatre jours de silence et de méditation ponctués d’un live techno de plusieurs heures. En mai 2017, nous sommes partis faire l’expérience de cette étrange retraite au fond de la Drôme. La première édition du festival Dharma Techno, un dérivé de ces rassemblements, aura lieu quant à elle du 30 mai au 2 juin prochain.

Cet article est initialement paru dans le numéro 203 (juin 2017) de Trax Magazine.

Par Noëmie Vermoesen

Jour 0 :… Et le silence fut

Le chemin qui mène de Grenoble à Lus-la-Croix-Haute offre un spectacle vertigineux. Les montagnes semblent impassibles au bruit du train qui les traverse. Si les sons des chemins de fer ont inspiré de nombreux producteurs de musique électronique, ces samples trahissent aussi une réalité plus âpre : le bruit de l’homme est de plus en plus invasif et affecte notre écosystème. Un récent rapport publié par la revueScience a montré que la pollution sonore affecte les espèces jusque dans les aires protégées. La planète nous parle et on ne l’écoute pas.

Une fois arrivée au gîte où se déroulera la retraite, Debbie (aka Pheen X) m’accueille pour les formalités. Elle est à l’initiative de Dharma Techno mais elle est surtout une des cofondatrices de Spiral Tribe. Fondé en 1990 à Londres, ce sound-system est à l’origine du mouvement free party en Europe. Depuis, la tribu a pas mal évolué. En 2010, les membres se sont regroupés sous le nom SP23, se démarquant des free parties organisées dans la nature.

« Nous allons commencer le silence. Vous êtes invités à ne pas parler pendant quatre jours. Le troisième soir, il y aura la musique. Le lendemain, nous reprendrons le silence jusqu’au quatrième soir. » Denis, le seul qui a le droit de parler.

Debbie a créé la plupart des éléments graphiques de Spiral Tribe. Aujourd’hui encore, elle fait du VJing. Mais en trente ans, beaucoup de choses se sont passées. « J’ai eu deux accidents de voiture en 1994 et en 2000. Ces deux évènements m’ont forcée à repenser mon mode de vie. Rester éveillée pendant des heures en prenant des drogues n’était plus possible. J’ai commencé à faire de la méditation et j’ai notamment fait une retraite Vipassana, c’est-à-dire 10 jours de méditation et de silence. Ça a véritablement ouvert un nouveau chemin que je ne parvenais pas à combiner avec ma passion pour la musique. Je commençais à éprouver du ressentiment pour ma famille techno, ce qui n’était pas bon ! Alors j’ai rencontré Denis et nous avons imaginé Dharma Techno. »

Je rejoins ensuite tous les participants dans la salle de méditation. Assis face à nous en position de lotus, Denis nous explique le déroulement de la retraite : « Nous allons commencer le silence. Vous êtes invités à ne pas parler pendant quatre jours. Le troisième soir, il y aura la musique. Le lendemain, nous reprendrons le silence jusqu’au quatrième soir. » Il nous guide alors pour une première séance de méditation qui en annonce bien d’autres. Et le silence fut.

Jour 1 : Laisser de la place pour l’espace

Désormais, tous se taisent. Sauf Denis. Mais sa parole est rare et ses mots soigneusement choisis. Cet enseignant est le cofondateur de l’association Dharma Nature. Avant chaque phrase, il prend une lente et profonde inspiration. La respiration est un des éléments clés de la méditation, comme l’est également l’écoute. On est assis, allongé, voire debout, et on écoute. Ce qui semble être du silence l’est alors moins. Mille sons se révèlent et c’est parfois vertigineux. Mais l’écoute méditative nous invite également à interroger ce rapport aux sons. Pourquoi le bruit d’un pet ou d’un ronflement (oui, l’immobilité fait des ravages) nous affectent-ils différemment que le chant d’un oiseau ? En méditation, on doit pouvoir accepter tous les bruits, même celui d’une tronçonneuse. Lors d’un autre cours, Denis nous parle de la musique indienne, une véritable pratique spirituelle largement basée sur l’improvisation. « Pour jouer ensemble, les musiciens laissent de la place pour l’espace. Ils s’écoutent. » Denis utilise cette métaphore pour nous faire réfléchir sur le besoin de distance dans la vie.

Pour l’instant, le silence – même s’il est relatif – a quelque chose d’oppressant. Je pars explorer le petit village calme entouré de montagnes. Sur le panneau, j’apprends que Grimone dépend de la commune de Glandage. Je ris toute seule en pensant que ça correspond plutôt bien à l’ambiance. J’aimerais faire rire quelqu’un d’autre mais c’est impossible. Et puis il n’y a aucun réseau. Je suis tentée par l’idée de sortir mon casque et d’écouter de la musique en cachette. Comme un besoin de combler le vide. Impossible de me souvenir de la dernière fois où j’ai passé plus de 24 heures sans écouter de musique. Je me ravise, trop curieuse à l’idée de savoir ce que cette abstinence va produire en moi.

Cet après-midi-là, il y a une session de sauna. Sous le toit en bois, le bruit de la pluie résonne comme une symphonie. Je sors prendre une douche froide et le tonnerre retentit à quelques centaines de mètres. Ce n’est pas la peur qui me foudroie mais le plaisir : à côté de ça, le sound-system du Berghain est ridicule ! Une épiphanie similaire me prend lors d’un de nos yatras, les promenades méditatives. Alors que nous marchons en silence et en chenille, je repense à la phrase du fondateur du Loft, David Mancuso, qui prétendait avoir appris le groove en écoutant la nature. Ça m’avait toujours paru cliché mais là, dans cette forêt, chaque bruissement semble divin.

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Jour 2 : La rave réinventée

Nous sommes aussi initiés à la méditation Metta, censée développer la capacité à la bienveillance. On souhaite le meilleur à ceux qu’on aime, à soi-même mais aussi à ceux avec lesquels on a des rapports conflictuels. Après quelques séances guidées, notre compassion semble exacerbée. Plus tard, je surprends une étreinte silencieuse entre deux participants. On dirait une montée de MDMA mais sans l’arrière-goût d’artificialité.

Au fur et à mesure, d’autres idéaux de la rave se révèlent. Par exemple, chaque matin, nous sommes invités à faire du « karma yoga », c’est-à-dire effectuer des tâches ménagères en méditant. Pendant une heure, j’épluche des légumes tandis que d’autres désherbent ou passent le balai. Le fonctionnement de la communauté dépend de notre participation, de la même manière que la réussite d’une fête dépend de la contribution de chacun.

Ces gestes permettent aussi de conserver un tarif de base abordable. Outre le prix minimum qui couvre les frais élémentaires (210 €), nous sommes invités à faire des donations qui rémunèrent les organisateurs. Comme Flow par exemple, qui prête le son. Mais on donne ce que l’on veut et peut. En d’autres termes : c’est un fonctionnement free ! Et justement, c’est par leur quête de liberté et de spiritualité que se rejoignent la méditation et la techno, deux univers a priori éloignés. Pour Seb (alias 69db), Dharma Techno est comme une manière de pousser plus loin les premières ambitions de la free : « On pensait que parce qu’on faisait des soirées gratuites, on était meilleurs que les autres. On était assez gonflés ! Mais on s’est vite rendu compte que le mouvement ne nous a pas menés vers la terre promise. Si prendre des drogues pouvait vraiment changer le monde, ça ferait longtemps qu’on s’en serait rendu compte. »

« Il faut absolument qu’ils continuent Dharma Techno ! Savoir qu’on peut vivre ces sensations avec la musique sans se démonter la tête, c’est important pour les jeunes. Ça va sauver des vies ! » La voisine de chambre

Jour 3 : « Si j’avais su qu’un jour, je mangerais du quinoa dans la Drôme avec 69db. »

Le troisième jour se déroule comme les précédents sauf qu’il se terminera par le fameux live de 69db. Membre de SP23, Seb improvise en live depuis 1991 et se produit aujourd’hui un peu partout. Vers 18 heures, nous nous retrouvons en position de méditation et Denis nous guide vers la musique de la même manière que pour les autres sessions. « Donnons-nous la chance de l’écouter comme si on entendait de la musique pour la première fois de notre vie. » Alors le silence. Puis des sons. Et enfin la musique, sans qu’on ne sache vraiment quand elle a commencé. La première heure est ambient mais quelques corps lévitent déjà. Certains d’entre nous ont assisté aux cours de mouvements donné par Kynsie. Ceux-ci permettent de détendre le corps et sont inspirés par le yoga, la méthode pilate mais aussi la danse contact ou les techniques de derviches pour entrer en transe. Toujours en silence, Kynsie nous a invités à prendre conscience du corps dans l’espace : « Quand on ferme les yeux, qu’est-ce qu’il se passe ? »

Les six heures passeront très vite et la transe laissera peu de traces dans ma mémoire. Je me souviens de m’être dit que c’était probablement une des danses les plus exquises que j’ai jamais éprouvées, que ce contexte et cette audience étaient peut-être les meilleurs qu’un DJ puisse imaginer. « Ici, je me sens beaucoup plus libre que dans les free parties, qui étaient l’endroit libre il y a vingt-cinq ans », nous confiera 69DB par la suite.

Vers minuit, ma voisine de chambre et moi-même rejoignons nos lits, tremblantes et extatiques. Impossible de dormir, on se met alors à chuchoter. « Si j’avais su qu’un jour, je mangerais du quinoa dans la Drôme avec 69db ! » À 37 ans, elle a longtemps pratiqué la free et elle m’en parle avec un mélange de fascination et d’amertume. « Je me suis un peu perdue là-dedans… Surtout dans les drogues. Il faut absolument qu’ils continuent leurs projets avec Dharma Techno ! Savoir qu’on peut vivre ces sensations avec la musique sans se démonter la tête, c’est important pour les jeunes. Ça va sauver des vies ! »

Jour 4 : Un hameçon à teufeurs

Au petit-déjeuner, on échange des sourires timides en silence. J’ai en mémoire les corps en transe de la veille. Il y avait plus d’énergie et de sincérité sur cette piste de danse que dans les fêtes les plus trippées. Je ne connais toujours pas ces gens, je ne sais pas d’où ils viennent ni quel est leur rapport à la musique mais désormais, quelque chose nous lie.

Debbie nous expliquera ensuite que cette retraite avait été imaginée pour  initier les gens de la rave à la méditation. « La méditation était perçue comme un truc de hippies. Le live était en quelque sorte un hameçon pour faire venir les teufeurs. Mais ce projet est devenu bien plus que ça. » Le format n’a pas seulement séduit les mélomanes. Les « hippies » ou simplement les curieux de méditation se sont aussi laissé séduire par cette musique introduisant un rapport nouveau à leur pratique.

Jour 5 : Écouter et autres responsabilités

Le dernier jour, nous formons un dernier cercle pour partager nos impressions. Nous nous écoutons, attentifs, responsables et surtout émus. L’une d’entre nous remarque à quel point nous nous sentons connectés alors que nous n’avons ni portable, ni Internet. Un autre pleure en confiant qu’il est désormais décidé à arrêter de fumer du cannabis. Une troisième chante pour nous remercier. Nous avons tous vécus ces moments d’intense communion en allant en festival ; mais pour la première fois, je ne ressens pas le blues plus ou moins léger qui nous colle après ce genre d’évènements.

Dans le train du retour, une participante se connecte sur Internet : « Vous voulez une mauvaise nouvelle ? Des chercheurs viennent d’établir qu’en 2026, il fera +1,5 °C sur la planète, en 2040, +2 °C et en 2060, +3 °C. » Silences interloqués. Retour à la réalité. « Je suis convaincue, ajoute-t-elle, que vivre en communauté est la seule chose qui pourra nous sauver. Vivre comme on l’a fait, là. En cultivant pour nous, en consommant moins mais surtout ensemble. » Et en écoutant.

Plus d’informations sur la première édition du Festival Dharma Techno, un dérivé de ces retraites silencieuses, sur la page Facebook de l’événement.

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