Deux sociologues comparent la free party à “l’anomalie” de Matrix

Écrit par Simon Clair
Photo de couverture : ©Marjolaine Casteigt
Le 27.08.2019, à 14h44
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©Marjolaine Casteigt
Écrit par Simon Clair
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Il est devenu un personnage aussi célèbre que le punk ou le hippie. Au fil des années, le teufeur a colonisé les imaginaires, au point de promener désormais son treillis militaire aux quatre coins de la pop culture. Le musicologue Guillaume Kosmicki et le sociologue Lionel Pourtau ont tous deux tapé du pied à ses côtés. Rencontre croisée pour parler camions, soundsystems et Calvin Klein.

Cet article a été initialement publié en juin 2019 dans le Trax n° 222, disponible sur le store en ligne.

Comment est née la figure du teufeur ? Et quels ont été vos premiers contacts avec elle ?

Guillaume Kosmicki : J’ai rencontré la free party et les raves aux alentours de 93-94. La culture était déjà plus ou moins constituée au niveau des looks, des pratiques, du vocabulaire. Il y avait aussi déjà ce jeu du chat et de la souris avec la police. Quand je suis arrivé, la free party et le mot « teuf » étaient donc déjà bien présents mais on ne parlait que de « raveurs », même si certains d’entre eux étaient un peu bizarres, clandestins et subversifs dans leur mode d’organisation. Dans la free party, il y avait un investissement plus fort, de l’ordre du communautaire. Il y avait dans ces fêtes quelque chose d’encore plus alternatif, où tout était très horizontal. Dans la rave subsistait tout de même une petite séparation entre le public et les artistes. Alors que chez ceux qu’on allait appeler « les teufeurs », il n’y avait pas de barrière, pas de début ni de fin. Ils représentaient la contre-culture de la rave.

Lionel Pourtau : Je suis arrivé dans ce monde en 1997, à une période où le teufeur commençait à être une figure établie. C’est à ce moment que sont d’ailleurs apparus les slogans comme “Fuck Boréalis” (l’un des premiers festivals techno français, ndlr) qui montraient bien que cette culture se construisait alors contre la rave. Elle revendiquait la free party comme garante d’une forme de liberté, de pureté et d’autonomie. Et à partir du moment où le lieu de fête a commencé à être un peu plus isolé, il y a eu un besoin pratique d’avoir un camion ou des vêtements comme un treillis permettant de ranger le PQ, la clé de douze ou le bout de shit. Ensuite, forcément, la forme crée le fond. 

Le fait de fuir la société via la musique ou les drogues n’a rien de nouveau. Qu’est-ce qui rend le teufeur singulier par rapport aux générations précédentes ?

G.K : Il y a des tas de différences qui se font ressentir, aussi bien dans les espérances et les utopies qui accompagnent ce mouvement que dans les réponses aux problèmes sociaux de leur époque. Par exemple, par rapport à la génération de Woodstock, la culture free party n’a jamais fait la révolution sexuelle. Il n’y avait pas un hédonisme débordant à ce niveau-là, peut-être à cause des années post-sida. Mais il y a aussi des choses qui pourraient se rapprocher des années 60 et 70. À l’époque hippie, les instruments et les outils technologiques de pointe étaient largement utilisés : les guitares électriques, les pédales d’effets, les synthétiseurs. Les teufeurs des années 90 revendiquaient aussi l’utilisation à outrance de la technologie, mais pas uniquement les outils informatiques et numériques de leur temps. Ils avaient un sens de la récupe. C’était une période où l’espoir d’un lendemain positif s’était affaissé et on récupérait donc dans les poubelles les restes de la société de consommation. Il y avait là une esthétique très do-it-yourself, héritée du punk.

Quand et pourquoi la culture de la free party s’est-elle tournée vers une forme de nomadisme ?

G.K : Ça s’est fait en deux temps. La culture techno a d’abord été fascinée par ce qu’on appelait les « New Age travellers », un mouvement alternatif anglais né dans les années 70. Il a été fermement combattu par Thatcher mais revendiquait déjà le nomadisme dans des habitats multiples allant du véhicule à la yourte en passant par le tipi. Ce sont aussi eux qui ont commencé à établir des fêtes à des dates symboliques, pour les solstices, les équinoxes ou les pleines lunes. Les acteurs du mouvement rave anglais de la génération suivante ont adopté les méthodes de cette culture lorsque les raves ont connu une vague de répression. Mais au lieu de se décrire comme des New Age travellers, ils se sont définis comme des techno travellers. Il y avait cette idée d’être en mission et d’aller répandre la bonne parole techno en partant voyager partout en Europe. Ça a donné des idées aux premiers soundsystems francais.

L.P : Ce dont il faut bien se rendre compte, c’est qu’en France, ces gens-là n’ont jamais été extrêmement nombreux. Quelques centaines de personnes, c’est le maximum. On voyait les mêmes camions d’un rassemblement à l’autre. Le mimétisme avec les Anglais s’est donc fait sur la forme, mais pour une itinérance plus régionale. On se déplaçait du Tarn à l’Hérault, du Gers et à la Dordogne, avec l’idée qu’un jour ou l’autre, on deviendrait des vrais travellers. Mais ce qui compte, c’est que ce milieu a donné une sorte de respectabilité à des personnes qui étaient dans la déstructuration. Aux États-Unis, on les qualifierait de “hobos”, ici on parle plutôt de SDF ou de punks à chien allant de festival en festival. Le sociologue François Chobeaux les appelle “les nomades du vide”.

Comment le teufeur est-il devenu l’homme à abattre pour les autorités ? 

L.P : Un dispositif de loi visant à réprimer les free parties a été mis en place en 2002. Mais dans un premier temps, ces amendements ont participé au renforcement de l’identité du teufeur. Pour lui qui se veut rebelle et en marge, le fait que la société ou les policiers le décrivent comme un problème, un danger ou une menace ne fait que le conforter dans ses choix.

G.K : De tous temps, les mouvements de la jeunesse ont inquiété. Les parents estiment toujours que la musique écoutée par leurs enfants n’est que du bruit. À une époque, les guitares saturées et distordues étaient considérées comme tel. Aujourd’hui, c’est rentré dans les mœurs, il n’y a aucun problème. À l’époque des free parties, le « boum boum » de la techno était jugé comme absolument insupportable par les parents. Il y a aussi le look. Les vêtements des jeunes ont toujours dérangé. Là, ce sont des treillis, des vestes paramilitaires, sales, adaptées à la réalité du terrain mais pas du tout au monde du travail. Et puis il y a la crainte de tout ce qui est subversif, dangereux. Évidemment, quand on fait des fêtes dans des propriétés privées, on viole la loi. Il y a aussi de la musique trop forte qui peut gêner le voisinage, des rites un peu secrets qui semblent impénétrables pour quelqu’un qui ne fait pas partie de cette culture.

L.P : La question de la critique se fait toujours dans un triangle qui est celui de la santé publique, de la morale et de l’ordre public. En gros, chacun de ces pôles nourrit les deux autres. Tant que les questions n’apparaissent pas dans l’espace public, elles ne déclenchent pas de réaction morale. Si vous prenez votre cocaïne chez vous et que ça n’apparaît pas dans la sphère publique, ça ne dérange personne. Les réactions morales se déclenchent lorsqu’il y a un problème d’ordre public. Dans le cas des free parties, c’est de la drogue qui se voit et qui se prend en créant un désordre à l’ordre public lié au volume de la musique. 

Politiquement parlant, où se place le teufeur en termes d’idées ? Est-il intégré, déconnecté ou en opposition au monde politique ?

G. K :Le monde de la free party est en général assez imperméable à la politique. Dans ce mouvement, le mot « politique » est un gros mot. Les teufeurs ne supportent pas de l’entendre car il renvoie aux partis politiques, aux associations militantes, ce genre de choses. Mais il y a derrière tout ça quelque chose de libertaire. Encore aujourd’hui, certains teufeurs sont des nomades qui vivent selon les saisons, en consommant parfois beaucoup moins que la moyenne. Ils ont appris cette vie au contact des free parties et ils continuent à la vivre complètement. C’est une vie qui est un engagement. Je l’ai vécue pendant deux ans et elle implique de se faire parfois réveiller à 6 heures du matin par la police, d’avoir systématiquement des regards négatifs de la part de tout le monde. Mais c’est aussi une vie qui amène à inventer une nouvelle générosité, de nouveaux liens sociaux, de nouvelles manières d’échanger. C’est très politique, à mon sens. 

On a l’impression qu’il y a énormément de contradictions qui agitent le teufeur ?

G.K : Beaucoup. En 2001, quand les discussions ont commencé au sein des autorités pour savoir s’il fallait légiférer sur les free parties, certains soundsystems m’ont demandé de les représenter. Je me suis retrouvé, avec Lionel, dans ce panier de crabes. Il y avait ceux qui voulaient envoyer balader tout le monde, ceux qui voulaient se structurer de façon plus institutionnelle. Il y avait tout le panel des opinions mais aucune voix commune, aucun message, aucune union derrière tout ça. J’ai assez vite démissionné. Lionel a eu le courage de rester plus longtemps et s’est fait davantage détester.

L.P :J’ai beaucoup souri quand j’ai suivi l’actualité des Gilets jaunes, avec ces malheureuses personnes qui essayaient de prendre des responsabilités au sein du mouvement et que je voyais se faire littéralement défoncer. J’avais l’impression que ces pauvres gens revivaient ma vie de porte-parole des free parties de l’époque, avec les menaces de mort, les insultes et ceux qui disent vouloir changer les choses mais refusent toute structuration. Il y avait une incapacité du mouvement des free parties a s’organiser parce qu’il n’était pas fait pour ça. Sa nature ne le lui permettait pas. Mais après tout, le mouvement existe toujours, même sans être allé sur cette voie-là. Nous avions donc peut-être tort de vouloir le faire évoluer dans ce sens. Une autre contradiction est celle du rapport à l’écologie. Il y a un discours axé sur le retour à la nature, l’idée que la ville, l’industrie, la chimie sont des choses nocives. On se dit : « Vite, fuyons les discothèques pour se retrouver dans la nature ! » Mais il faut voir à quoi ressemble la nature au petit matin… Elle n’est pas contente et elle a bien raison. 

G.K :Dans le peu de manifestes, de devises et de slogans apparus dans ce mouvement, il y avait l’association de la technologie et de la nature. C’est Spiral Tribe qui avait dit ça dès le début. À l’origine, les fêtes se terminaient donc toujours très proprement. Mais évidemment, ça a dérivé vers des décharges absolues, des gens qui faisaient leur vidange à même le sol, des choses abominables. De 1998 à 2002, on disait que le teufeur était un peu comme Attila : là où il passait, l’herbe ne repoussait pas.

L.P :C’est pareil avec le bio et la dénonciation systématique des lobbies pharmaceutiques. Il ne faut pas exagérer quand même. En 1999, J’étais dans un teknival pour faire des entretiens pour ma thèse. Dans ce contexte, c’est difficile de dormir à cause du bruit. Donc un matin, je me réveille en prenant un cachet d’aspirine et un comprimé de Guronsan. Devant moi, un jeune homme était en train de se préparer un Calvin Klein, c’est-à-dire un mélange de cocaïne et de kétamine. Il me regarde et me dit très sérieusement : « Encore de l’aspirine ? Mais tu en as déjà pris hier. C’est pas bon, tu sais. Fais attention avec les médicaments. » Et hop, il sniffe sa ligne. Pour lui, il n’y avait rien d’anormal.

La free party répond à un besoin social. Elle permet au teufeur de mieux vivre des moments où il ne se sent pas forcément en accord avec le modèle dominant.

Lionel Pourtau

Pour le teufeur, que se passe-t-il après ? Est-ce qu’il y a des schémas dans sa manière de réintégrer la société ?

L.P : La teuf est une école de la deuxième chance. Elle a donné une voie à des gens qui n’étaient pas forcément les meilleurs de leur classe. Elle leur a trouvé une deuxième vie, les a mis en contact avec des choses qu’ils ont pu ensuite réinvestir dans leurs biographies professionnelles : la technologie, l’organisation de spectacle, la communication, l’informatique. Donc le jour où cette vie de bohème s’est terminée, ils ont pu récupérer et réinvestir dans des activités professionnelles plus classiques ce qu’ils avaient appris pour régner dans le monde de la free party. Il y avait déjà eu un transfert de capital économique et social. Même s’ils étaient partis quelques années dans la techno, c’étaient des petits-bourgeois qui se sont retrouvés petits-bourgeois avec les avantages de la petite bourgeoisie le jour où ils ont voulu se rétablir. Certains qui étaient issus de milieux très modestes ont même pu accéder à un ascenseur social à travers cette voie-là. Et dans l’autre sens, certains ont été détruits par les drogues, la violence, la criminalité. Mais ce n’est pas une majorité.

G.K : Quand j’ai fait des entretiens pour mon livre Free Party en 2010, je me retrouvais souvent face à des gens qui avaient beaucoup de remords et de tristesse. Ils disaient qu’ils avaient rêvé d’un nouveau monde et que tout avait foiré, que les fêtes étaient mieux avant. Lionel a très bien étudié cet aspect en expliquant que l’émotion que l’on ressent lors de la première fête ne sera jamais retrouvée car c’est l’émotion de la première fête. Que le reste sera toujours un peu plus fade. Pendant mes recherches, je demandais aux teufeurs ce qu’ils devaient à la free party dans ce qu’ils faisaient aujourd’hui. Je voulais savoir ce que la free party leur avait apporté. C’était très fort, très puissant émotionnellement, avec des gens qui se mettaient à pleurer. Mais ils trouvaient tous une logique à ce passé de teufeur. Ça allait du berger décroissant qui vit sans eau ni électricité jusqu’au chef d’entreprise. La free party est une école de la vie, vraiment. 

Qu’en est-il aujourd’hui ? L’époque est-elle propice aux teufeurs et aux free parties ? 

L.P : J’ai arrêté de suivre ce mouvement depuis presque dix ans. Mais lors de mes petites intrusions de retour dans ce monde-là, je suis toujours surpris de voir qu’il a extraordinairement peu bougé. Sur l’âge, le style, le mode de vie ou la mentalité. Ce que j’observe c’est que sa réduction – qui ne veut pas dire sa disparition – l’a rendu plus discret et lui permet de moins avoir à réagir et à muter d’une façon ou d’une autre en fonction des institutions qui l’entourent. 

G.K : Je suis assez d’accord. Il y a par contre de nouvelles manières de s’organiser. Par exemple, le collectif Pas-Sage programme des fêtes autour de Paris avec des listes Facebook d’invités fixés à l’avance. Si l’on vient avec des gens qui ne sont pas prévus, on risque d’être blacklisté pour les prochaines fêtes. Ce sont vraiment des méthodes complètement nouvelles.

L.P : Tout ça pour dire que le cas du teufeur entre finalement dans ce qu’on appelle – sans jugement moral – la sociologie de la déviance. On peut penser que le teufeur est la preuve que la société ne peut pas tout contrôler et que donc se créent ces poches de résistance et de différence. On peut aussi se dire que c’est justement comme ça que la société s’en sort, en produisant des alternatives qui ne sont peut-être qu’une illusion mais qui rendent le tout tenable. Si je devais faire une comparaison, ce serait avec le cas de l’anomalie dans Matrix. Est-ce qu’elle est là pour détruire le système ou au contraire pour faire en sorte qu’il fonctionne ? On peut considérer qu’elle est justement là pour permettre au système de tenir, qu’elle aide les gens à accepter l’ensemble en leur faisant croire qu’il pourrait y avoir d’autres possibilités. La free party répond à un besoin social. Elle permet au teufeur de mieux vivre des moments où il ne se sent pas forcément en accord avec le modèle dominant. Même si, à la fin, il le rejoint toujours.

Lire : Guillaume Kosmicki, Free Party : Une histoire, des histoires, 2010, éditions Le Mot et le Reste
Lionel Pourtau, Techno, Voyage au coeur des nouvelles communautés festives, 2009, et, Techno, une subculture en marge 2014, CNRS Editions

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