Deux églises, un musée, un immeuble de banque : bienvenue au Rewire Festival

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Maurice Haak
Le 14.04.2016, à 15h31
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©Maurice Haak
Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Maurice Haak
Les 1, 2 et 3 avril, La Haye au Pays-Bas accueillait la sixième édition du festival Rewire. Lakker, Animal Collective, JLIN, Ben UFO ou Lena Willikens, les artistes qui composaient ce classieux line-up avaient aussi les plus belles scènes de la ville pour se produire : deux églises, une chapelle, deux salles de concert, un musée et un ancien immeuble de banque. On vous raconte. Par Noëmie Vermoesen. Photos dans le corps de texte par Ed Jansen.

Il y a toujours une sorte de moment de pause avant qu’un chef d’orchestre ne lance la musique du bout du bras. Comme le nageur tend ses muscles avant de plonger ou le journaliste hésite avant de rédiger. Nous sommes un vendredi en début de soirée face à un ensemble d’orchestre et les premières notes de la bande son d’Under the skin résonnent sur les parois de la grande église de La Haye. Adapté du roman de Michel Faber, Sous la peau, et réalisé par Jonathan Glazer, le film met en scène une femme (Scarlett Johansson) séduisant des hommes avant de les faire disparaître. La bande-son (pardon, l’excellente bande-son) est composée par Mica Levi (de Micachu & The Shapes) et récompensée par un European Film Award. 

En écoutant l’interprétation de l’ensemble Stargaze, il apparaît presque que ce n’est pas la bande-son d’un film que l’on écoute, mais au contraire que ce film était la mise en image d’une composition musicale. Under the skin serait moins le récit d’une histoire que la peinture d’une ambiance. D’ailleurs, des extraits du film sont projetés sur un grand écran. Il y a quelque chose de délicieusement étrange à deviner la silhouette de Scarlett Johansson déshabillant un homme au sol sur un fond rouge sang au beau milieu d’un bâtiment religieux. En accord avec la musique, quelques rares faisceaux de lumières magnifient discrètement l’église. Interprétation minutieuse et stupéfiantes mises en scène : ce concert est comme un souffle céleste et en retenue, annonçant un week-end qui sera ponctué de beaux moments musicaux.

Les 1, 2 et 3 avril, La Haye accueillait la sixième édition du festival Rewire. L’événement ressemble à l’un de ces festivals citadins qui réunit les clubbers curieux, les lecteurs de The Wire et tout une faune relativement hétéroclite de mélomanes. Typiquement, quelques débats, workshops et autres échanges éclairés sont proposés. Par exemple, le vendredi, Thomas Burkalter s’entretenait avec Mikael Seifu et Yannis Kyriakides au sujet de leurs différentes stratégies de remix. Burkalter est le fondateur de Norient, plateforme essentielle pour les découvertes de musiques de partout et surtout d’ailleurs. Ce réseau a récemment publié Seismographic Sounds, et le festival CTM en début d’année avait également consacré plusieurs conversations et une exposition autour de ce même thème. D’ailleurs, peut-être que les live reports de ces festivals urbains et créatifs intégreront bientôt ces échanges dans leur appréciation – Propos convaincant ? Qualité de la présentation ? Réaction de l’audience ?

La performance de Yannis Kyriakides aux côtés d’Andy Moor a en effet constitué une des plus belles surprises du week-end. Alors que ce dernier torture sa guitare électrique, le Chypriote s’affaire à ses machines, manipulant notamment des extraits de musiques pop turques et grecques à partir desquels le live est constitué. Sur ces souvenirs mélodiques se mêlent en tension rythmes granuleux et stridences électriques.

La productrice JLIN est, à juste titre, une des récentes sensations de la presse musicale. Sur le papier comme à l’écoute, sa musique fortement inspirée du footwork est à la fois hyper convaincante et à des années-lumière du cadre house/techno qui monopolise nos clubs européens proprets. Pourtant, en janvier 2016, JLIN avait bouleversé le Panorama Bar de Berlin qui avait dansé, sué et souri comme rarement. Ce vendredi d’avril à La Haye, la performance est encore une fois impeccable et le public est encore une fois conquis. Mais avec cette scène en hauteur, l’audience semble cantonnée dans un rôle de public de concert.

Originaire de Los Angeles et affilié à Fade to Mind, Total Freedom (aka Ashland Mines) organise des soirées (Wildness) et est surtout un redoutable DJ. Ses sets sont une généreuse collusion de styles, rythmes et vitesses. Grime agressive, house percussive, clin d’œil kuduro, échappée jungle et, bien sûr, notre Rihanna revisitée. La tentation est grande de faire des jeux de mots avec un nom de scène qui tient toutes ses promesses, tout en évitant soigneusement l’effet “collage”. Je ne sais pas comment l’écrire mieux ou autrement que comme ça : Total Freedom est ce qui peut vous arriver de mieux dans un club en 2016.

Amnesia Scanner poursuit sur cette lancée, promenant notre cerveau dans ses recoins les plus étranges. Piochant dans un héritage musical insoupçonné, le duo produit des déflagrations futuristes. Alors qu’Amnesia Scanner postait depuis plus d’un an des morceaux sur son SoundCloud, un premier EP vient de sortir sur Young Turks. AS est une expérience d’écoute intense et vivement conseillée, mais qui serait incomplète si vous ne visitez pas leur site ou si vous n’explorez pas l’œuvre (si, si) qu’ils ont imaginé avec Bill Kouligas, à la tête du label PAN.

Rewire Festival
Lakker

Le premier beau moment musical du samedi a eu lieu avec Lakker. Quelques heures avant leur performance, les membres (Irlandais et Berlinois) racontaient l’histoire de leur prochain EP à paraître chez R&S. Résultat d’un projet commissionné par RE :VIVE, Emerge & Struggle fut produit à partir d’enregistrements liés à l’eau et inspiré par l’impact et la symbolique de cet élément aux Pays-Bas. Alors que 1/6 du pays se trouve en-dessous du niveau de la mer, de nombreux scientifiques sont mobilisés pour l’empêcher de disparaître sous la montée des eaux. En 1953, un raz-de-marée avait causé d’importantes inondations qui demeurent dans l’imaginaire collectif comme une catastrophe naturelle sans précédent. Les deux producteurs ne se sont pas seulement aventuré dans une vaste bibliothèque de samples, mais aussi dans cette histoire d’un pays qui vit sur et à travers l’eau.

La Haye, et Rewire en particulier, semblent constituer le décor idéal pour présenter Struggle & Emerge. Et si le duo est connu pour produire des gros morceaux de techno, Arad (aka Dara – l’autre membre étant Eomac aka Ian) a aussi toujours enrichi leurs lives avec des visuels et animations. Ici, leur performance intégrait des vidéos d’archives liées aux enregistrements à partir desquels ils ont travaillé. Sans ce contexte live et sans l’histoire associée à l’EP, on ne perçoit pas vraiment l’idée d’eau dans leur production… Bien que cela reste un EP convenable de Lakker.

Il y a dix ans, peu de choses auraient autant excité les indie kids, leurs réseaux sociaux et leurs journalos, qu’un nouvel album d’Animal Collective. En 2016, l’annonce de la sortie de Painting With a excité les grands festivals pop et quelques médias aux abonnés nostalgiques. D’ailleurs, à l’écoute, cet album semblait tantôt morne, tantôt agaçant. Mais un résidu de curiosité demeure tout de même. La salle est comble et souriante quand nos quatre vieux amis montent sur une scène bigarrée prétendument dada et concrètement à mi-chemin entre une décoration Desigual et un total look tie and die. Et pourtant… Après quelques morceaux, il apparaît presque que ce genre de contexte (un concert) soit le seul qui sied à Painting With. Non pas qu’Animal Collective soit un stupéfiant groupe de scène (ça se saurait), mais force est de constater que tout est en place et qu’au sein de ce laboratoire, leurs morceaux sonnent à la fois plus riches et plus clairs. Indie Amnesty ? Même pas !

Rewire Festival

Dans l’autre salle, la soirée se poursuit avec le set de Gebben, figure centrale de la scène musicale de La Haye, à l’initiative notamment du site Wichelroede. C’est via cette plateforme que Beatrice Dillon a récemment mixé la face d’une cassette sur laquelle figure également Ben Ufo. Cette cassette, comme celle qu’elle avait mixée pour Trilogy Tapes en 2013, témoigne de la vaste culture et des goûts précis de la musicienne britannique. Celle-ci a justement repris les platines après Gebben, ravissant la salle avec une sélection éclectique et impeccable. Sans se préoccuper de caler ses disques, Beatrice Dillon navigue pourtant avec aise entre reggae, dub, jazz, musique africaine et le meilleur de l’actualité UK (de Parris à Tessela en passant par Minor Science). Alors qu’elle fait récemment une apparition timide sur les line-up, cette musicienne britannique a déjà fait de multiples collaborations, remix et productions solos. Un petit bout de femme fascinant que l’on aimerait avoir la chance de voir plus souvent.

Le samedi se terminera entre les mains aguerries de Ben UFO, clôturant après une Lena Willikens toujours aussi convaincante. Même pour les auditeurs qui écoutent religieusement le DJ londonien tous les jeudis soirs sur Rinse FM – et ils sont nombreux ! –, chaque set en club de Ben Ufo continue à réserver quelques surprises. Attentif à son audience, le DJ parvient à maintenir un incroyable niveau d’énergie et de cohérence, tout en se permettant quelques échappées – du GQOM au beau milieu du set et un morceau de drum’n’bass pour finir. À ce stade de sa carrière, Ben Ufo est probablement le DJ dont tous les programmateurs de festival aventureux (entre autres) rêvent pour clôturer leur événement, tant sa curiosité demeure insatiable et ses mix plaisants.

Si le Rewire festival n’excelle pas quand il s’agit de présenter des musiques de club, la majorité des lieux surprennent de par leur qualité : les cadres sont exceptionnels, la sonorisation est presque toujours impeccable et tout est à proximité. Sur le chemin du retour, je constate par la fenêtre du train les canaux qui quadrillent les champs, puis de l’avion, j’observe ces sentiers d’eaux qui sillonnent le territoire. Repensant aux propos de Lakker mais aussi à tout l’héritage musical de La Haye (à voir le reportage When is sold my soul to the machine et à lire l’ouvrage Mary Go Wild), je prends congé avec ravissement d’un pays qui semble danser les pieds dans l’eau en écoutant les tympans au sec.

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