Rosalía, Bad Gyal, Arca, Cardi B : depuis quand la culture du nail art a infiltré celle de la musique ?

Écrit par Flora Santo
Photo de couverture : ©DR
Le 15.07.2021, à 10h34
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Écrit par Flora Santo
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En 2021, de Bad Gyal à Rosalía, en passant par Billie Eilish ou Cardi B, le nail art est porté fièrement par une nouvelle génération d’artistes qui prônent une féminité fluide, forte et moderne.

« Bad Gyal, como te lias los porros con esas uñas ? » Brandis par ses fans lors de ses concerts, ces écriteaux reviennent à la façon d’un running gag. « Bad Gyal, comment est-ce que tu roules tes joints avec ces ongles-là ? » En effet, ces derniers sont voyants, imposants, brillants, presque architecturaux. Sans ses faux ongles en acrylique, le look de la chanteuse espagnole serait incomplet. Sur scène, ils accentuent ses mouvements, soulignent son caractère affirmé, lui donnent une stature féline. Si sa manucure XXL est l’un de ses traits distinctifs, depuis une dizaine d’années, les ongles des femmes et des hommes de tous âges et du monde entier s’allongent, se colorent, et leurs mains s’embellissent. Reflet d’inégalités sociales, d’expression culturelle et de standards de beauté, la pratique du nail art a bien des histoires à raconter.

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Arca

De l’Égypte antique jusqu’au Bronx

Avant d’arriver aux mains de Bad Gyal, le nail art a parcouru les époques et les civilisations pendant près de sept millénaires. De 5000 à 3000 ans av J.-C., les femmes d’Égypte antique et d’Inde se peignaient déjà les mains et les ongles au henné, tandis qu’à Babylone, les hommes enduisaient leurs ongles de kohl noir ou vert pour se préparer à partir à la guerre. C’est ensuite en Chine, à l’ère de la dynastie Ming au XIVe siècle, que les premiers faux ongles auraient vu le jour, ornant les mains de la famille impériale de longues protections en métal incrustées d’or et de pierres précieuses. Sous le règne des reines égyptiennes Néfertiti (1370-1333 av. J.-C.) et Cléopâtre (69-30 av. J.-C.), qui portaient leurs ongles rouge foncé, les citoyens pauvres n’étaient autorisés à porter du vernis que s’il était d’une couleur claire.

En effet, pendant des siècles et à travers les différentes cultures, avoir les ongles longs indiquait un statut social élevé et privilégié, symbolisant le fait de ne pas avoir à accomplir de travail manuel et de mener une vie de loisirs. Adopté sous différentes formes par les femmes et les hommes au fil du temps, le monde occidental adopte réellement au nail art au début du XXe siècle, quand les premiers vernis sont commercialisés, puis popularisés par des vedettes américaines comme Joséphine Baker, Rita Hayworth ou Farrah Fawcett. Leurs ongles sont portés courts, sobrement peints de rouge, couleurs pastel ou nacre. Si la manucure a longtemps été un service coûteux réservé aux femmes aisées, la vague d’immigration vietnamienne aux États-Unis des années 1970 voit l’ouverture en masse de salons de beauté bon marché. La prothésie ongulaire prend alors son envol, adoptée, inventée et réinventée à travers les pays et les communautés : ongles 3D au Japon, ongles noirs pour les punks ou encore french manucure pour les plus sobres.

Alors qu’ils deviennent monnaie courante dès les années 1980 au sein de la communauté afro-américaine, les faux ongles en acrylique sont popularisés par des artistes telles que Missy Elliott, Lil’ Kim, La Toya Jackson ou encore l’athlète Florence Griffith-Joyner, connue pour avoir battu des records mondiaux de sprint avec, à ses doigts, des ongles longs de 10 centimètres aux couleurs du drapeau américain.

« Pour nous, le nail art était vraiment une culture », explique Bernadette Thompson, nail artist américaine, à l’origine des faux ongles faits de billets de banque que Lil’ Kim porte dans le clip de « Get Money » aux côtés de Notorious B.I.G. « Dans les quartiers, si on ne pouvait pas se payer une Mercedes ou vivre dans une villa, on s’exprimait à travers nos ongles, nos cheveux, nos vêtements, détaille-t-elle. C’était aussi un symbole de statut social : en gros, plus tes ongles étaient longs et plus il y avait de strass, plus tu avais réussi. »

Longtemps associés aux milieux défavorisés et considérés comme trop extravagants ou vulgaires, les ongles en acrylique finissent par être adoptés par des stars de la pop comme Lady Gaga ou Katy Perry. Dès le milieu des années 2010, à mesure que le hip hop évolue et devient le genre musical le plus écouté dans les pays occidentaux, la mode des faux ongles en acrylique conquiert un public élargi, menant de nombreuses personnalités à être accusées d’appropriation culturelle. « Je me rappelle que, quand Katy Perry a porté des “money nails”, les magazines en parlaient comme un truc exceptionnel, comme si elle les avait inventés », raconte Bernadette Thompson. « À aucun moment ils n’ont parlé de qui avait lancé cette mode. » Bad Gyal, de son côté, reconnaît s’inspirer des rappeuses américaines pour ses manucures. « C’est elles qui ont toujours porté leurs ongles très longs, avec des bijoux. Au début je n’en mettais pas autant », rappelle-t-elle. « C’est surtout venu quand Cardi B est arrivée avec son style très bling-bling. »

Se réapproprier les standards féminins

En 2021, les faux ongles brillants XXL en gel ou en résine sculptent les doigts de toute une nouvelle génération d’artistes qui prône une féminité fluide, forte et moderne, de Bad Gyal à Rosalía, en passant par Billie Eilish. Si Bad Gyal voit ses ongles comme « délicats, jolis », comme « quelque chose auquel il faut faire attention », Rosalía, elle, se plaît à les décrire comme « une arme », un outil d’empowerement qui l’aide à se sentir puissante. Selon Maritza Paz, nail artist attitrée des deux chanteuses espagnoles et propriétaire du salon Dvine Nails, à Barcelone (à qui Rosalía rend hommage dans sa chanson “Aute Cuture”), toutes deux « ressortent de la manucure avec un boost de confiance, en se sentant revigorées et sûres d’elles. C’est d’ailleurs un sentiment qui est partagé par toutes les femmes qui sortent du salon ».

Selon Samantha Kwan, chercheuse à l’Université de Houston, experte en sociologie du corps et en question de genre, de belles mains et des ongles soignés renvoient traditionnellement une image de bonne santé, de jeunesse et de vivacité. Mais plus qu’un simple élément esthétique, le nail art d’aujourd’hui pourrait être une façon de se réapproprier les codes traditionnels féminins occidentaux, ainsi qu’une forme de résistance intériorisée à des standards de beauté dépassés. « La résistance intériorisée, soit-elle intentionnelle ou non, correspond au rejet d’idéaux mainstream et de ce qu’ils représentent, comme un idéal de beauté imposé par les personnes blanches, l’hétérosexisme ou tout simplement un style jugé trop ennuyeux », explique Samantha Kwan. « Le fait de rejeter une esthétique plus sobre en faveur d’ongles extrêmement longs, très décorés, en acrylique ou en gel, peut être une façon de s’affirmer comme unique et non conventionnel. »

©Natalia Cornudella

Sachant qu’une pose de faux ongles peut parfois prendre jusqu’à quatre heures, lorsqu’une femme entre dans un salon de manucure, il est également question de socialisation. « J’adore la relation avec les clientes. On est face à face, on discute, on reprend la conversation là où on s’était arrêtées… », raconte Maritza Paz. « Un lien est tissé. Tu finis par être un peu comme une psy ». Rosalía, dans une interview accordée à Clique, parle de Maritza comme d’une « amie » : « On discute beaucoup, car ça prend du temps, il faut être patient, c’est comme un rituel (…). J’aime passer ces moments avec elle. Je reçois son énergie, car elle me tient les mains pendant des heures. » Dans de nombreuses interviews, Cardi B parle de sa nail artist, Jenny Bui, comme de sa « deuxième mère ». Ce contact si particulier, Bernadette Thompson le ressent également avec ses clientes. « Faire les ongles de quelqu’un est ultra personnel. Je touche cette personne, il y a quelque chose de psychologique qui se passe », raconte-t-elle. « Je ressens sa personnalité, son humeur, et je sais alors quel dessin et quelle couleur choisir pour lui remonter le moral. Parfois, comme ça a été le cas avec Madonna, il faut que j’insiste. Mais la cliente finit toujours par me remercier et se sentir bien en partant. »

Depuis 2017, les fameux money nails de Bernadette Thompson créés pour Lil’ Kim sont exposés au MoMa, à New York. Entourés d’autres symboles du XXe siècle, comme la bague Tiffany, les boxers Calvin Klein ou les lunettes Ray-Ban, ils symbolisent l’innovation, la modernité, le point de départ d’une nouvelle mode. Après des millénaires de tradition et d’évolution, l’art de l’ongle, dans toute sa créativité, son universalité et sa capacité d’empowerment, semble bien être là pour durer.

Dans la même veine, le numéro 232 de Trax Magazine se consacre au “Radical Reggaeton”, et dresse les portraits de ces nouvelles figures liant émancipation féministe, culture latine et dembow bouillant : Arca et Bad Gyal . Il est disponible dès maintenant en kiosques et sur le store en ligne.

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