Dans son atelier, JL Dierstein dissèque les machines de Daft Punk, Vangelis ou Radiohead

Écrit par Charlotte Sarrola
Photo de couverture : ©Jacob Khrist
Le 20.12.2021, à 12h04
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©Jacob Khrist
Écrit par Charlotte Sarrola
Photo de couverture : ©Jacob Khrist
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Depuis la fin des années 1960, Jean-Loup Dierstein dissèque des machines. L’analogique n’a plus de secret pour cet homme qui jongle avec les composants électroniques aussi facilement qu’il se balade sur les lignes des circuits imprimés qu’il crée. Il a collaboré avec les plus grands, de Vangelis à Georges Brassens en passant par Daft Punk et Radiohead. Trax a rencontré dans son atelier parisien celui qu’on nomme « le magicien de la lutherie électronique ».

Cet article est initialement sorti en octobre 2015, dans le numéro 186 de Trax toujours disponible sur notre store en ligne.

Son expertise, Jean-Loup Dierstein l’a acquise grâce à plusieurs maisons de renom (Music Center, Fortin, Garen, Gaffarel, Gamme, Sequential Circuits, Moog…) pour lesquelles il a travaillé de 1968 jusqu’au milieu des années 80. Mais ce sont les frères Morali (Music Center) qui lui ont mis le pied à l’étrier : « En allant chez Music Center, je me suis ouvert au monde de la musique pop que je ne connaissais pas. Les artistes défilaient, comme les Doors, et Jacques a même fini par produire les Village People. J’ai découvert aussi tous les amplis, Vox, Orange, Hiwatt… Il y avait de nombreux guitaristes à l’époque et quasiment pas de musique électronique. J’ai eu beaucoup de chance d’arriver dans un monde naissant ! »

En parallèle, il se concentre sur la réparation d’orgues pour Fortin et commence à découvrir la sphère musicale électronique, qu’il approfondira aux côtés du fascinant Vangelis : « Je l’ai rencontré lorsqu’il venait de sortir de son groupe Aphrodite’s Child, j’ai eu la chance d’aller presque tous les soirs chez lui pour bosser. Je faisais des petits montages, des modifications de câblage, je tripotais les machines un peu comme on customise une voiture. » Il le suit jusque dans son studio Nemo de Londres avant de revenir à Paris pour travailler avec François de Roubaix.

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Mais Jean-Loup Dierstein restera profondément marqué par la personnalité de Vangelis et son talent. Il appréciait notamment la manière dont Vangelis réalisait ses fameux sons de voûte, avec son orgue Hammond B3 qu’il promenait dans des chambres à écho. Autant d’expériences qui feront de Jean-Loup Dierstein un spécialiste de la maintenance d’instruments analogiques, puis numériques, grâce à une formation chez Sequential Circuits où il pénétra dans les entrailles du sampler Prophet 2000.

Les petits plats de Charlotte Rampling

Jean-Loup a côtoyé une multitude d’artistes légendaires, mais sa rencontre avec Jean Michel Jarre fut significative : « Je l’ai croisé en 1985 quand il préparait son concert à Houston. Il m’avait contacté pour entretenir le matériel, faire des modifications, fabriquer des choses diverses mais sa lubie était ce grand clavier lumineux qui servait de décor. Il a voulu que je le “MIDIfie”. D’ailleurs, je me souviens avoir fait le tour de la ville le jour du concert pour trouver des pièces de rechange pour les capteurs de contact, que j’avais malheureusement collés sous les touches. Les vapeurs de la colle avaient fait défaillir les capteurs, quelle frayeur ! Finalement, tout s’est arrangé et le spectacle était très visuel ! » Devenu son maître de maintenance, il s’occupera d’entretenir le parc modulaire de l’artiste entre deux repas cuisinés par Charlotte Rampling ! Il interviendra aussi sur plusieurs de ses concerts, dont celui de la Défense en 1990, pour lequel il lui fabriqua un module de synchronisation destiné à la harpe laser.

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Aujourd’hui, Jean-Loup avoue être moins présent auprès du maestro de l’électro : « Il a plein de matériel quand il part en tournée, donc il y a toujours un synthé de remplacement s’il y a un problème. Et puis Patrick Pelamourgues (le responsable des instruments de Jarre, ndlr) le suit pour installer ses machines. On se téléphone souvent de l’étranger pour échanger des conseils. » En attendant, pas de nouvelles collaborations à l’horizon mais avec Jean-Michel, « les choses se décident souvent à la dernière minute ! » 

En quête de la machine quintessentielle

Connu pour ses talents de réparateur, Jean-Loup est aussi un habile concepteur. Il a réalisé le vocodeur analogique X-32 pour la société Analog Lab, imaginé, avec Jérôme Barbé, dès 1985, des kits MIDI adaptables à tous les synthés analogiques de l’époque (Oberheim OB-X, Roland Jupiter-8…). Cette dernière invention lui a valu le surnom de « magicien de la lutherie électronique ». Néanmoins, sa plus belle création reste les ondes Martenot, cet instrument mythique auquel il a redonné vie et qu’il a modernisé en retravaillant l’expression grâce à des capteurs placés sous les notes du clavier. En 2010, il organise une démonstration dans son studio à l’attention de Jean Michel Jarre et livre son premier exemplaire au clavier de Radiohead, Jonny Greenwood, fou de cet instrument si expressif.

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Aujourd’hui, Jean-Loup ne quitte plus son atelier du 17e arrondissement de Paris où la nouvelle génération passe le voir : « Je constate que les jeunes artistes travaillent avec beaucoup d’analogique. Je sais que ce sont des instruments auxquels ils sont énormément attachés et avec lesquels ils peuvent tout faire. En ce moment, je répare le Minimoog de Daft Punk, l’un des premiers. Je n’ai même pas le plan dans ma bibliothèque ! » Pour autant, Jean-Loup ne lâche pas le bricolage. Les ondes Martenot l’ont conforté dans l’expérience de fabrication et il prépare tranquillement une machine qui serait la quintessence de tout ce qu’il a connu et aimé : « J’ai l’intention de me servir des moules des touches des ondes Martenot, que j’avais fait construire à l’époque, pour créer un instrument avec les propriétés de Martenot et tous les autres boutons existant sur les synthés. J’aimerais faire un melting-pot de tout ce que j’ai vu, d’abord un mono puis un polyphonique, mais ce sera une technologie complètement différente. » Quelque chose nous dit que Jean Michel Jarre va bientôt repasser par l’atelier…

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