Dans le dojo de la légende Jean-Pierre Vignau, ancien videur devenu cascadeur et karatéka

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Basile Bertrand
Le 20.07.2021, à 12h10
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©Basile Bertrand
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Physio de club porté sur la castagne dans les années 1970, cascadeur dans cinq James Bond, champion de motocross et ami de Jodorowsky qui voulait le faire jouer dans son film Dune, Jean-Pierre Vignau a vécu mille vies. Mais il n’a qu’une passion  : le karaté. 

Propos recueillis par Maxime Jacob.  Photographies  : Basile Bertrand

Jean-Pierre Vignau n’aime pas les surnoms. Quand le videur de la Bulle, ancien club parisien de la rue de la Montagne Sainte-Geneviève, se castagnait dans les années 1970-80, les clients apeurés le surnommaient «  Le Fou  ». «  Quand je frappais, les types tombaient  », pérore aujourd’hui le maître karatéka de 75 ans devant l’entrée de Fair Play Sport, son extraordinaire dojo dans le 20ème arrondissement de Paris. «  Moi je ne trouvais pas que j’étais fou, mais on ne choisit pas  son surnom  », embraye-t-il, en casquette et survêtement, les bras croisés dans le dos. Qu’il soit homme de main en boite de nuit ou cascadeur à l’écran dans James Bond et Mad Max, le Parisien a toujours tenu à ce qu’on l’appelle Jean-Pierre. La faute à un premier surnom qui ne passait pas. «  Quand j’étais petit, j’étais la “tête de boche”, confie-t-il. Comme je dis souvent, je suis né en 1944 dans la France occupée, de père inconnu et de mère trop connue.  » Placé dans l’assistance publique, Jean-Pierre Vignau grandit près de Château Chinon, dans la Nièvre. L’école ne lui laisse pas un bon souvenir. Entre les dérouillées quotidiennes et les enseignants qui l’envoyaient au coin sans raison, Jean-Pierre a vite fait de la quitter, l’école. «  Ça commençait mal  », ironise-t-il aujourd’hui.

Enfant, il se promène avec un ami dans la ville de Sceaux, en banlieue parisienne. Le petit Jean-Pierre Vignau aperçoit une pancarte sur laquelle deux hommes combattent. Analphabète, son ami lui explique  : «  C’est un cours de karaté  ». À la fin des années 1950, l’art martial d’Okinawa fait son apparition dans l’Hexagone. «  Le prof apprenait des mouvements le soir et nous les enseignait le lendemain matin  », remet Jean-Pierre. Il ne quittera plus jamais le tatami, mais fera quelques détours par le cinéma, les boîtes de nuit et la motocross. Aujourd’hui maître respecté, le karatéka nous fait visiter le dojo qu’il s’est construit et qui célèbre une vie martiale, la sienne. 

«  Ce que j’aime dans le karaté, c’est que c’est un art infini. Il y a 3553 mouvements de base et 20 variantes par mouvement. Il faut répéter 100  000 fois un geste pour qu’il devienne un réflexe. Je fais du karaté martial. Contrairement au karaté de compétition, il n’y a aucun interdit. La seule obligation, c’est de se contrôler. On ne va pas crever les yeux pour montrer que c’est efficace. C’est aussi pour ça que je n’aime pas trop la compète, parce qu’il y a trop d’interdits. Si on tape trop fort, on est disqualifié.  » 

«  Quand je suis assis à mon bureau, je vois dans ce miroir ce qui se passe dans la rue, devant le dojo. Les gens ne me voient pas, mais moi je les vois. c’est une déformation, un truc qui me reste des boites de nuit. Ces années-là m’ont rendu parano. Quand je travaillais à la porte, j’étais un des premiers à exiger des caméras et un sas. Quand ils arrivaient, je les prévenais  : “Vous êtes filmés, messieurs.” Ça évitait certains problèmes. Et pour ceux qui n’y croyaient pas, c’était distribution de cacahuètes et de pastèques.  » 

©Basile Bertrand

Jodorowky m’a demandé de former son fils, Brontis, qui devait prendre le premier rôle dans Dune.

Jean-Pierre Vignau

«  Cette fresque représente le réalisateur Alejandro Jodorowsky en kimono. Je mange avec lui un samedi soir pour ses 91 ans. Un jour, à la fin des années 1970, je m’entraînais et un journaliste me dit  : “Tiens, Jodorowsky prépare un film qui s’appelle Dune et il a besoin d’un maître d’armes.” Je lui ai répondu  : “Moi, je ne me déplace pas. S’il veut me voir, il se bouge.” Jodorowsky est donc venu me voir avec Michel Seydoux de la Gaumont. J’étais déjà un peu dans le cinéma, j’avais été cascadeur sur cinq James Bond. Alejandro m’a demandé d’entraîner ses comédiens, mais surtout, il m’a demandé de former son fils, Brontis, qui devait prendre le premier rôle dans Dune. Il avait 12 ans. Je lui ai enseigné des techniques qui n’avaient encore jamais été vues au cinéma. On s’est entraîné deux ans à raison de 8 heures par jour. Il était cassé. Au bout de deux ans, il bougeait bien. Je devais le transformer en guerrier et j’y suis arrivé, mais le film ne s’est finalement jamais fait.  » 

«  Ça, c’est un copain qui a voulu faire des parfums sur moi. On n’en a jamais vendu un seul. Ça sent bon, c’est pas mal. C’est du parfum pour homme. Y’en a un qui s’appelle Le Mercenaire. Ils sont en promo en ce moment.  » 

«  Quand on fait du karaté, certains profs vous disent, il ne faut surtout pas faire de musculation. Ça ralentit les mouvements. Certains experts des îles d’Okinawa font de la musculation avec des galets et des troncs d’arbres. Moi, je travaille beaucoup le dos parce que ma colonne est fracturée à cause des cascades. J’ai une prothèse de hanche aussi alors je n’ai pas le choix. On s’assoit et on tire.  » 

Quand j’étais videur, je travaillais avec des nunchakus en bois. À l’impact, ça représente 670 kilos au centimètre carré.

Jean-Pierre Vignau

«  Aujourd’hui, les nunchakus sont en mousse. Mais quand j’étais videur, je travaillais avec des nunchakus en bois. À l’impact, ça représente 670 kilos au centimètre carré. On tape dans la gueule et après dans les jambes, comme ça les types ne sentent plus. J’en cachais deux dans la manche, deux autres à la ceinture et je me calais un coupe-coupe dans le dos. C’était une autre époque. Si je faisais la même chose maintenant, je prendrais 30 ans ferme.  »

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