Daniel Avery et Alessandro Cortini : « Il n’est pas essentiel de se voir pour collaborer »

Écrit par Maxime Jacob
Photo de couverture : ©Nad et D.R
Le 27.03.2020, à 17h48
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Le producteur de techno anglais Daniel Avery livre Illusion of Time, dix titres composés à distance et sur le long cours avec l’ancien membre multi-instrumentiste de Nine Inch Nails, Alessandro Cortini. Trax les a rencontré pour tenter de percer ce mystère : doit-on s’aimer pour faire de la musique ensemble ?

Daniel Avery, à Londres : Je n’aime pas collaborer avec d’autres musiciens. Je trouve que cela me ralentit, que cela ne reflète pas vraiment ce que je suis, ce à quoi j’aspire. J’ai l’impression de ne pas être tout à fait honnête quand je travaille avec quelqu’un.

Alessandro Cortini, à Berlin : Moi non plus. Je pense que c’est parce qu’en tant qu’auditeur, j’ai souvent été déçu par les collaborations. Un artiste doué dans tel domaine travaille avec un autre artiste doué pour telle autre chose. Le résultat ? Une superposition des talents des deux artistes qui n’a aucun intérêt.

Pourtant, vous avez tout de même décidé de travailler ensemble.

AC : Pas vraiment.

DA : Non.

AC : À vrai dire, ni Daniel ni moi n’avons jamais prononcé ces mots : « tu veux que l’on travaille ensemble ? ». J’ai toujours trouvé étrange cette idée, pour être tout à fait honnête. Il y a des gens à qui vous parlez et qui très vite vous proposent de faire de la musique avec eux. C’est extrêmement bizarre. Daniel et moi, on ne s’est jamais formellement accordés sur le fait qu’on allait sortir un album.

Comment vous-êtes-vous rencontrés, alors ?

DA : On ne s’est rencontrés que très récemment. Mais nous échangions par messages depuis 2012.

AC : J’avais beaucoup aimé Drone Logic, le premier album de Daniel. Je me rappelle l’avoir fait écouter à Trent Reznor et aux autres membres de Nine Inch Nails. J’ai donc pris contact avec Daniel, sans arrière-pensée. On a rapidement commencé à parler de jeux vidéo comme Street Fighter, si je me souviens bien.

DA : Nous avons failli nous rencontrer physiquement une première fois en 2017. Nous étions tous les deux au programme du FYF Festival de Los Angeles, Alessandro dans NIN et moi en solo. Pour marquer le coup, Alessandro et moi avons sorti un disque sept pouces, vendu en très petites quantités sur le festival. Mais la vérité, c’est que nous ne jouions pas le même jour et que nous nous sommes ratés.

AC : Entre nos premiers mails et cet événement, il s’est passé cinq ans au cours desquels nous sommes restés en contact étroit. Nous avons développé un grand respect pour nos musiques respectives.

DA : J’envoyais des morceaux à Alessandro. Parfois, il me les renvoyait plusieurs semaines plus tard : il avait simplement rajouté un peu de bruit sur l’ensemble, ou bien il avait retraité le son en le faisant passer dans une machine.

AC : Il arrivait aussi que je ne touche à rien, et vice versa.

DA : Il n’y avait jamais beaucoup d’aller-retour.

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Dans quelle mesure est-ce que ce Illusion of Time est un album commun ?

AC : Je n’aurais jamais su composer cet album seul. Illusion of Time n’est pas un album d’Alessandro Cortini, pas plus qu’un album de Daniel Avery. Il n’est pas l’addition des deux non plus. Les morceaux qui y figurent ont été composés sans que l’on ne se fixe d’objectif, de deadline. Nous étions sur la route et, pendant nos voyages respectifs, nous échangions sur la musique, nous nous envoyions des morceaux et nous les éditions. Cette collaboration est venue s’ajouter à nos carrières respectives.

DA : Travailler sur ces morceaux était comme une parenthèse dans nos vies et nos carrières. Je voyais vraiment ça comme une activité refuge. Cette méthode a créé un climat de confiance très fort entre nous, à mesure que nous mesurions le talent de l’autre. Quand Alessandro m’envoyait un morceau et que je me mettais en tête de le modifier, je le faisais avec beaucoup de respect pour son travail. Je tentais de me mettre à sa place, j’essayais de m’introduire dans son esprit.

AC : Notre échange n’était pas celui qui peut exister entre les joueurs d’une équipe de baseball ou de foot. Ça n’était pas ça. C’était plutôt comme dans une partie d’échecs, sans l’aspect compétitif. Il s’agissait de se placer à la place de l’autre.

Et le contact physique entre les musiciens, le fait de se voir, de se retrouver, ça n’a pas d’importance ?

DA : Il y a quelques années, je vous aurais répondu : oui, il est essentiel de se voir pour collaborer. Mais aujourd’hui, je crois que la confection de cet album m’a prouvé le contraire. Ces 10 pistes ont fleuri grâce et au détour des moyens de communication modernes. La technologie récente a rendu Illusion of Time possible.

AC : Quand vous faites partie d’un groupe, que vous produisez de la musique à plusieurs, des règles se mettent habituellement en place afin d’attribuer un rôle à chacun et d’organiser les sessions. Ces règles structurent l’œuvre finale, que vous le vouliez ou non. Et elles viennent s’ajouter à une contrainte que les groupes de rock connaissent bien : vous avez un nombre d’heures limité en studio et, à l’issue de votre session, vous devez avoir un résultat. C’est beaucoup de pression. La musique électronique, qui peut se produire à distance, permet de s’affranchir de toutes ces contraintes.

Est-ce à dire que la composition est une activité que l’on exerce en solitaire ?

AC : Composer de la musique est une chose tout à fait abstraite pour moi. La musique et la composition sont ce que je fais dans la vie. Je le fais tous les jours, ça me fait me sentir bien. Je crois qu’elle est tout à fait adapté à un travail solitaire mais qu’on peut aussi vivre cette activité à plusieurs. La musique fonctionne comme l’amitié : ça n’est pas quelque chose que l’on prévoit. Je me considère chanceux parce que je ne considère pas l’activité qui me rémunère comme un travail. Tout ce que j’ai fait dans la vie, je l’ai fait en fonction des affinités que je pouvais avoir avec telle ou telle personne.

Pendant cette période de confinement, beaucoup de musiciens se trouvent assignés à leur chambre et leur home studio. Est-ce selon vous une période stimulante pour un musicien ?

AC : Je ne crois pas que l’on puisse vraiment se sentir inspiré par cette période de quarantaine. Je serais d’ailleurs surpris si quelqu’un pensait le contraire. Beaucoup de musiciens vont en revanche souffrir économiquement de cette période. Je suis originaire de Los Angeles mais j’ai emménagé à Berlin pour pouvoir tourner plus facilement et gagner ma vie. Et aujourd’hui tout est à l’arrêt et beaucoup de mes collègues se sentent vulnérables et ont des difficultés à joindre les deux bouts. Je ne dis pas que de la musique ne peut pas sortir de tout ça mais, j’ai du mal à rester créatif. En revanche, je trouve la période propice pour se concentrer sur des choses que l’on avait laissé de côté. On a le temps de lire des livres ou d’apprendre à se servir d’instruments particuliers.

DA : Cette période nous force à ralentir et à nous recentrer sur ce qui nous est vraiment cher, à revoir nos priorités. J’ai la sensation que ce moment nous servira à être créatifs plus tard, une fois la tempête passée. Je l’espère.

AC : Je me dis aussi que mes grands-parents ont fait la guerre et que ça devait être bien plus violent. Tout ce que l’on nous demande de faire est de rester chez nous. Ça me fait relativiser : je me dis qu’on va survivre.

Illusion Of Time, de Daniel Avery et Alessandro Cortini, est sorti ce vendredi 27 mars 2020 chez Phantasy.

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