Crystallmess prouve que l’afrofuturisme a plus que jamais sa place dans la culture club

Écrit par Trax Magazine
Le 11.12.2018, à 11h14
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Le 15 décembre prochain, Concrete ébranlera à nouveau le sol de sa barge avec un Samedimanche de légende : chacun à la pointe de leurs genres respectifs, Derrick May, Helena Hauff, Rrose, et Crystallmess − pour ne citer qu’eux − seront de la partie. À l’occasion de la venue de cette dernière, Trax publie un portrait paru dans son numéro de novembre, dans lequel sont dépeints sa vision très personnelle de « l’afrofuturisme », et son travail de plasticienne polyvalente.


Article initialement paru dans le numéro 216 de Trax, écrit par Bruce Levy.


Christelle Oyiri n’est pas du genre à se limiter à un seul médium. Derrière le pseudonyme Crystallmess, la Parisienne produit des DJ sets énergiques aux influences globales, qu’elle n’hésite pas à ranger derrière l’appellation de « hood futurism ». Son travail de plasticienne multidisciplinaire explore parallèlement, entre éthique DIY et théorie critique, son récit d’afro descendante. Présenté à la Gaîté Lyrique l’été dernier, son installation Collective Amnesia: In Memory Of Logobi cristallise cette démarche en mélangeant DJing, film et 3D pour recréer l’effervescence du mouvement de danse logobi, originaire d’Abidjan, et popularisé dans les rues de Paris.

Lors d’un DJ set avec Kode9, aux côtés de l’artiste d’avant-garde nigérienne Klein ou aux mythiques soirées Janus à Berlin, elle se prête à des jeux multiformes. Dans son essai Real afropessimist hours, une œuvre qui reste encore mystérieuse, elle explore « les dilemmes, et aussi les représentations artistiques de l’afropessimisme : de Extinction Level Event de Busta Rhymes en passant par la peinture de Sedrick Chisom ». Dans Collective Amnesia: In Memory Of Logobi, elle observe les manières de réactualiser l’afrofuturisme en puisant dans l’histoire ultra contemporaine. Lui-même né d’une musique que l’artiste décrit comme « une fusion entre le son frénétique de la tecktonik et les rythmes percutants du coupé décalé » (un manifeste de la performance a été publié par le magazine Dazed, grâce à une initiative du rappeur queer Mykki Blanco), le mouvement logobi, a, également selon l’artiste, « produit un écosystème DIY digital, un langage et même son propre média social appelé « info-cybers ». »



Une sous-culture ni plus ni moins dans l’ère du temps, réinterprétée par Crystallmess dans une démarche « histofuturiste », terme employé par la curatrice en arts visuels Oulimata Gueye pour définir le travail d’une variété d’artistes afros descendantes telles que Moor Mother et Rasheedah Phillips. « L’histofuturisme c’est revenir sur le passé avec une intention futuriste et une certaine radicalité. Revenir sur le passé tout en rompant avec la nostalgie, en mettant en lumière des pans de ce passé dans une démarche futuriste (que ce soit par les outils, le dispositif etc..) ». Une manière de s’approprier le passé pour inventer sa propre vision du futur donc, ou de paver la mémoire collective de récits d’afrodescendants qui agissent en confrontation avec une version souvent unilatérale de l’histoire.

En lisant entre les lignes de Collective Amnesia: In Memory Of Logobi, on décèle une critique plus globale de la situation afro diasporique dans un contexte franco-français : « il est impossible de parler de « musiques noires » en France (…) chaque production culturelle issue de l’immigration devient immédiatement un produit de banlieue plutôt que quelque chose de « noir » ou d’ « arabe » ». Ce déterminisme structurel qui prend parfois des allures fatidiques, n’a toutefois rien d’irréductible à l’expression artistique de Crystallmess. Il s’agit d’abord d’un constat critique, qui permet à l’artiste de se distancier de son contexte.



Dans un plus large spectre, Collective Amnesia: In Memory Of Logobi, questionne implicitement la fabrique de la culture. Quelles sont les raisons pour lesquelles une culture traverse l’histoire et une autre tombe-t-elle dans l’oubli ? Sans apporter de réponse concrète à ce phénomène d’amnésie collective, la performance met le doigt sur un inventaire de problématiques aux allures parfois conditionnelles des expressions artistiques afros descendantes en France. « On s’intéresse assez peu aux mouvements DIY et les journalistes parisiens mettent les pieds en banlieue seulement pour aller à Montreuil. Il y a donc une déconnexion. »

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« Étudier les imbrications entre colonialisme et musique populaire est vu comme quelque chose de niche et militant. » C’est dans cette démarche décomplexée que Christelle Oyiri expose l’idée d’un paradoxe français postcolonial, critique de la contradiction entre l’attachement de la société à ses valeurs républicaines et son rejet simultané du multiculturalisme. Dans ses mixes, elle vacille entre l’onirisme d’un morceau synthétique et un remix abrasif d’un morceau de rap sud-américain. Récurrents dans ses DJ sets, une version ralentie du tube « Djadja » d’Aya Nakamura, qui répète en boucle les paroles de la chanteuse d’Aulnay-Sous-Bois, « c’est pas comme ça qu’on fait les choses. »

Crystallmess jouera lors du marathon électronique de Concrete Samedimanche le week-end du 15 décembre prochain. Plus d’informations sur la Page Facebook de l’événement.

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