Craig David a des choses à nous apprendre sur la house

Écrit par Trax Magazine
Le 21.11.2016, à 16h03
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Écrit par Trax Magazine
Craig David est de retour. Oui, Craig David et ses hits « Seven Days », « Feel Me In », « Re-Rewind » et « I’m Walking Away ». Un petit prince du R&B sauce 2000 nourri au UK garage, exilé à Miami et rentré au Royaume-Uni natal afin de retrouver un semblant de créativité. Avec Following My Intuition, son sixième album, il opère un retour aux sources qui nous rappelle que sa musique n’est pas que de la soupe à minettes, loin de là.Brice Miclet

Tu étais adolescent quand Re-Rewind et Born To Do It sont sortis et ont cartonné. Comment as-tu vécu cette célébrité soudaine ?

C’était il y a seize ans maintenant. Ceux qui me connaissent savent qui je suis en dehors de la célébrité. Si tu laisses ton esprit se focaliser sur le fait d’être célèbre, tu vas t’aventurer sur un terrain glissant. Lorsque je vivais à Miami, je vivais un rêve fait de sport, de soleil… Mais j’ai réalisé il y a un an et demi qu’il fallait que je prenne une décision. Est-ce que je veux vraiment faire ça de ma vie ?

Et puis je me suis rappelé de mon état d’esprit quand j’ai enregistré mon premier album, Born To Do It. Je ne savais pas comment gérer ma carrière, mais j’avais besoin d’écrire des chansons, d’aller en studio. Donc je suis rentré en Angleterre. Mes potes aux USA me disaient : « Mais pourquoi tu fais ça ? T’es taré ? » Mais un an et demi plus tard, je suis là à parler avec vous. C’est pour ça que j’ai appelé l’album Follow My Intuition ».

Craig David & Sigala – Ain’t Giving Up

En France, on a l’impression que ta carrière tournait franchement au ralenti de 2010 à aujourd’hui. Que s’est-il passé selon toi ?

J’ai gardé la même équipe autour de moi durant presque toute ma carrière. Ils m’ont aidé, m’ont supporté, je leur dois énormément. Quand ça marchait moins bien pour moi, ils me disaient : « Allez, mec, ne t’en fais pas, on fait en sorte que tu sois à l’abri. » Mais je me suis retrouvé à privilégier les choses qui me semblait juste, plutôt que de laisser place à mon ressenti. Tu vois ? « Think » plutôt que « feel ». Quand j’ai enregistré Born To Do It, j’avais la vie devant moi pour le sortir.

Craig David – Born To Do It (full album)

Désormais, tu as des échéances, six mois pour sortir le disque. Je peux le faire, mais ça n’est pas ça la vibe. J’ai sorti l’album Signed Sealed Delivered en 2010, composé de reprises de la Motown et de Stax. Quand je cherchais des titres à reprendre, je me disais : « Ok, cette chanson est cool. » Mais j’ai fait des tubes comme « Re-Rewind », « Fill Me In », qui ont fait bougé des salles entières. Pourquoi est-ce qu’à 28 ans, je me suis emmerdé à chanter des trucs comme « (Sittin’ On) The Dock Of The Bay » d’Otis Redding ? Et en plus, ce n’était même pas des réinterprétations EDM ou trap, c’était des reprises basiques. Oh, pourquoi ? J’ai réalisé que le temps passé à Miami, c’était bien, j’y ai rencontré des gens géniaux, j’ai fait les soirées TS5, mais il me fallait autre chose.

“Il fallait vraiment que je change
quelque chose”

Tu faisais quoi de tes journées pendant cette période ?

La première année à Miami, j’ai cru que j’étais en vacances tous les jours. Je sortais toutes les nuits, j’essayais d’être de toutes les soirées pour être dans la place. J’avais un studio chez moi, et mon management me demandait comment avançait les nouvelles chansons. Je disais : « Ouais t’inquiète, je bosse dur, c’est bon. »

En vérité, j’arrivais dans mon studio, je chantais deux ou trois trucs, puis je sortais, je prenais le soleil sur la terrasse. Il fallait vraiment que je change quelque chose. J’étais devenu dingue de sport sans réelle raison. J’ai poussé le truc beaucoup trop loin. J’étais tellement dans le délire healthy… Ce n’était pas seulement l’entraînement qui me rendait dingue, je ne faisais pas grand-chose de plus que la plupart des gens qui sont sportifs. C’était l’alimentation. Je faisais tellement attention à ce que je mangeais, je perdais beaucoup de poids. Mais le problème, c’est que tu perds du poids au visage, et tu as l’air beaucoup plus vieux. Et là tu te demandes : « Mais pourquoi je fais ça ? Pour qui est-ce que je le fais ? »

Tu as eu l’impression de perdre ton enthousiasme pour la musique ?

Je crois que j’avais la tête dans tellement de délires différents au cours de ma carrière, que je peux savoir dans quel état d’esprit j’étais en réécoutant mes albums. Le premier, j’avais toute ma vie pour le faire. Sur le second, tu peux sentir que j’étais très attiré par l’american dream. Pour le troisième, on sentait un léger retour aux sources, en refaisant des choses avec Mark Hill (des Artful Dodger, ndlr). Ensuite, sur Trust Me, j’étais à La Havane. Et puis après l’album de reprises en 2010, je me suis dit : « Je n’ai plus envie de me presser à sortir quoi que ce soit. » Les gens se sont dit : « Ouais, on kiffe ta voix, mais ça n’est pas toi. » Donc j’ai un peu arrêté tout ça, ce qui est bien aussi, parce que j’étais sûr de revenir avec beaucoup plus d’énergie et d’envie.

“Je me suis rapproché de jeunes producteurs”

Ce nouvel album semble plus proche de Born To Do It avec quelques titres garage, des choses plus dancefloor… Pourquoi avoir décidé de retravailler sur ce genre de musiques ?

Quand je suis rentré en Angleterre, les choses avaient changé. Je me suis rapproché de jeunes producteurs, comme Tre Jean-Marie. Son père était choriste sur la tournée de Born To Do It, il y a quinze ans. Il m’a dit : « Tu connais mon père, tu sais ? Lincoln Jean-Marie ? » C’est complètement dingue, je me rappelle de Tre, petit, venant aux concerts. Et on se retrouve tous les deux en studio à faire du son. Donc il connaissait bien Born To Do It, et ayant 22 ans, il a cette vision très fraîche de la musique. Travailler avec des types donne donc cette impression sur l’album.

©Rio Romaine

Est-ce que c’est aussi lié à la scène actuelle très influencée par le UK garage, avec Disclosure ou même la série télé People Just Do Nothing ?

Tu sais quoi ? J’ai bossé sur l’album avec White N3rd, un autre producteur qui monte en ce moment, notamment sur le titre « When The Bassline Drops ». Quand on s’est rencontrés, il m’a dit : « Craig, pourquoi ne ferais-tu pas un titre garage ? Un truc vraiment garage, je veux dire ! » Parce que même si Disclosure, Shift K3y ou Naughty Boy (qui a notamment travaillé pour Sam Smith, ndlr) ont un côté garage, ils restent très four-to-the-floor. Là, on voulait faire un truc vraiment garage. On a donc fait le titre avec Big Narstie, qui est un artiste grime. White N3rd est dingue, il a associé nos deux voix, qui ont en fait toujours été proches l’une de l’autre. Parce que quand le garage est arrivé au top de sa popularité et a commencé à redescendre, c’est le grime qui a pris la relève, puis le dubstep.

Craig David x Big Narstie – When the Bassline Drops


Tu vas donc tourner live avec platines et micro ?

Oui, je ne voulais pas avoir d’obstacle entre la musique et moi. Souvent, tu as le gars qui backe ta voix, le DJ etc.. Mais je me suis dit : « Je sais mixer, je sais freestyler, chanter, je sais faire tout ça. » Cependant, je sais aussi qu’avec TS5, je ne peux pas arriver avec le groupe, reprendre du Dr Dre, puis le faire avec une guitare acoustique, puis dans une version four-to-the-floor, house… Mais c’est juste autre chose, d’autres sensations.

Les DJ’s jamaïcains sont les spécialistes de ça…

Ouais, carrément ! Dans le temps, tout le reggae dancehall que j’adorais se faisait comme ça. Et quelle vibe !

“J’ai observé, j’ai appris comme ça”

Tu as découvert les musiques électroniques et le DJing par ton père, au milieu des années 1990, c’est bien ça ?

Mon père était bassiste, il me laissait aller dans les clubs dès mes 15 ans. Le DJ avait souvent dix ans de plus que moi, donc mes parents étaient rassurés, ils pouvaient me surveiller. J’ai observé, j’ai appris comme ça. Mais ma première Technics SL 1210 m’a fait entrer dans un autre monde. J’en ai acheté une seconde pour pouvoir mixer et m’acheter une belle collection de vinyles. Pleins de classiques qu’on ne trouve même pas sur iTunes. J’ai dû en ripper une bonne partie, d’ailleurs.

craig david
©Rio Romaine

Tu vivais à Southampton à cette époque. A quoi ressemblait la scène là-bas ?

Il y avait pas mal de petits clubs, mais surtout, le R&B y était bien plus important que la house ou le garage. C’est dans ces clubs que j’ai rencontré les Artful Dodgers, avec qui j’ai écrit mes premiers singles (« What You Gonna Do » en 1998, « Re-Rewind » en 1999, « Woman Trouble » en 2000, ndlr). Ils jouaient dans les soirées garage et house, et moi dans la salle R&B. On se croisait tout le temps. C’est là que tout a réellement commencé pour moi.

Tu as hésité à un moment donné entre une carrière de chanteur R&B et une carrière de DJ ?

Tu sais, j’ai toujours vachement respecté des gars comme les Boyz II Men, Michael Jackson, R-Kelly… Et les DJ’s que j’écoutais étaient des mecs qui produisaient le hip-hop des nineties : DJ Premier, Dr Dre, DJ Kool et son « Let Me Clear My Throat » … Je voyais que le DJing était un truc clé du hip-hop, et parallèlement, je m’impliquais de plus en plus dans mes projets avec les Artful Dodgers, à écouter avec eux les piliers de la house music. Ça a été une époque de transition, sans plan de carrière.

“J’ai toujours voulu être professionnel alors que d’autres y étaient pour avoir du succès auprès des filles”

Tu as ensuite mixé sur People’s Choice Radio Station. C’était quel genre de radio ?

Une radio pirate. On y faisait absolument ce qu’on voulait. Le délire c’était : « Mets-toi là, fais ce que tu veux faire, dis ce que t’as à dire ! » J’adorais ça. J’ai toujours voulu être professionnel alors que d’autres y étaient pour avoir du succès auprès des filles. Ils disaient n’importe quoi, ils étaient juste là, quoi, ça leur suffisait. Le show que je faisais durait une heure et demie. J’y ai appris à ralentir le tempo. Parce que trop pitcher des vinyles, c’est prendre le risque de faire sauter l’aiguille. En club, pour pallier ça, j’avais mon micro dans une main pour freestyler, avec l’autre, je cherchais le disque suivant. Les types disaient : « Mec, c’est wicked ! Tu fais de l’acapella ! » Alors que c’était uniquement pour remplir le vide si besoin. Mais ça m’a beaucoup fait progresser.

Tu passais quels types de son ?

En R&B, ça allait de « No Scrubs » des TLC à « Say My Name » des Destiny’s Child. Côté hip-hop, c’était plus les premiers Jay Z, « Nas Is Like » de Nas, tous ces trucs. Mais pour ce qui est de la house, j’adorais « Hold Your Head Up High » de Boris Dlugosch. Ce titre, c’était le feu. Il y avait aussi le remix de « Never Gonna Let You Go » de Tina Moore par Tuff Jam. Ces morceaux étaient des sons house à la base, mais remixés en garage. C’était le début du 2-step, le UK garage partait en live.

“J’étais assez intelligent dans ma manière de travailler avec les autres DJ’s”

Tu as commencé à avoir ton petit succès comme DJ ? Ou est-ce que c’est resté assez confidentiel ?

Pour moi, avoir du succès, c’était être résident dans un petit club. J’étais assez intelligent dans ma manière de travailler avec les autres DJ’s. On jouait souvent dans des plus gros clubs, mais ils voulaient uniquement m’avoir comme MC. Pour passer mes sons, je repérais la plus belle fille du club et je disais au DJ : « Mec, regarde la fille là-bas, elle te mate depuis le début de la soirée ! Faut absolument que t’ailles la voir. » Il disait : « Oh ouais, t’as raison… Par contre, tu peux prendre les platines deux secondes s’il te plaît ? » Il restait avec elle quinze ou vingt minutes, le temps qu’elle lui fasse son numéro genre à quel point elle va être dure à séduire, tout ça. C’était parfait, parce que je pouvais passer mes disques. Mais j’étais surtout le genre de mec qui regardait ce que faisait le DJ avec ses platines, j’apprenais encore beaucoup.

©Rio Romaine



Tout ce temps passé aux platines t’a aidé dans ta carrière de chanteur R&B ? Dans ta manière d’écrire et de composer ?

Oh, oui, carrément. Quand j’ai enregistré mon premier album, Born To Do It en 2000, on pressait chaque chanson en dubplate en guise de test, pour voir comment elles sonneraient en club. Et je changeais des trucs, je sentais ce qui intéresserait le public ou non. Il faut refaire la basse, rentrer un élément dans le mix… On réglait l’equalizer et la balance pour que les chansons soient meilleures. Plus tard, ça m’a manqué de faire ça, parce que pour un DJ, c’est le meilleur moyen de calibrer le son. Cette année, peu avant de sortir ce nouvel album, Follow My Intuition, j’étais en résidence à l’Ibiza Rocks. Je passais les titres qui allaient être sur le disque et voyais la réaction des gens. Ils ne connaissent pas les paroles, ni la mélodie, mais c’est la vibe qui compte. Si tu fais ça et que ta chanson passe à la radio pendant huit semaines, tu es sûr qu’ils la connaîtront par cœur comme si c’était leur chanson préférée. Ça montre que savoir ce qui va marcher ou non en radio, c’est être connecté avec le public.

Est-ce que tu vois ta carrière de DJ et celle de chanteur comme deux carrières distinctes ?

Le truc, c’est de ne pas les séparer. Avant que les gens ne viennent aux TS5, ils se disent : « OK, Craig David est DJ maintenant, pourquoi pas. » Et puis quand ils voient que je chante, que je freestyle, ils comprennent. Je ne pourrais pas aller à un show où un mec passe juste des disques. Mais si tu mixes plusieurs sons et que tu chantes, un coup « Seven Days », un coup un nouvel instrumental, un coup « Nothing Like This », un coup « Ain’t Giving Up », un coup du Dr Dre… Là, tu apportes un truc.

Craig David Performes ‘7 Days’ Live on Sunrise TV Australia

Il y a un paquet de DJ’s qui sont techniquement excellents, mais moi, il faut que j’attrape le micro. Plein de gens vont voir de grands DJ’s, mais ils aiment seulement les voir, ils sont juste contents d’être là. Je voulais créer un truc où la performance compte vraiment. J’ai trop vu ça à Miami, le fait de regarder en l’air en attendant que ça se passe, de regarder les filles dans le public…

Comment ont commencé les TS5 ? Tu as juste invité quelques potes dans ton penthouse de Miami ?

Au départ, c’était dix potes à un before. J’ai juste joué des titres de mon iTunes, et les gars étaient fous. Hip-hop, house… La fois suivante, j’ai fait ça au Serato, avec un contrôleur. La fois d’après, ils voulaient que je chante, etc. « Chante « Seven Days », please, please, please ! » C’était bizarre, je n’allais pas chanter mes chansons, mais bon. Pour qu’ils arrêtent de me le demander, je l’ai fait. Mon appart s’appelait TS5, et pas mal de gens ont commencé à s’envoyer des messages genre « tu vas à TS5 ce soir ? » Des potes de potes, et puis d’autres personnes…

Craig David’s TS5 – Love Yourself

Entre 22h30 et 1h à Miami, les gens cherchent les espaces VIP. Ils ne veulent pas discuter entre eux, ils veulent juste manger un morceau derrière le red rope. Et quand ils sont en club, ils essaient d’avoir le prochain after, puis la meilleure fête sur la plage le lendemain… Personne ne vit dans l’instant. Les TS5, on vire le red rope, pas de VIP room. Si tu as travaillé dur et que tu veux claquer ton fric à une table en club, très bien. Mais ça m’ennuyait. Les gens de l’autre côté du red rope veulent être avec toi, ils attendent des heures, sans savoir s’ils vont rentrer. Quel intérêt ? Alors j’ai fait des fêtes chez moi avec open bar, plein de bouffe, moi jouant mon set, une guest-list, de la sécu…

Après trois ans, on a organisé la première à Londres. J’ai joué des trucs comme « Let Me Love You » de Mario, un set très R&B. Ensuite, une autre à Brixton, plus tard Glastonbury, et plein de festivals. Glastonbury, c’était fou. On jouait sur la quatrième scène, et déjà, j’étais content d’être là. 20 000 personnes sont venues ! Pour une TS5 ! J’étais sur scène à me demander ce qu’il se passait. Quand je viens ici, en France, tout ce que j’ai, c’est un album que les gens peuvent écouter et juger, et mon projet TS5, que je vais tenter de faire grandir doucement, humblement. C’est pour ça que cette aventure m’enthousiasme autant.

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