Compilation Nadsat : la relève de la dance music française redessine les codes du dancefloor de demain

Écrit par Trax Magazine
Le 08.03.2021, à 11h01
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Portée par une nouvelle génération n’ayant plus grand-chose à faire des idéaux de ses aînés techno boomers, cette compilation-manifeste impose un style nouveau tout en rejetant l’idée d’un genre avec ses codes et ses fétiches.

Par Etienne Menu

On l’a beaucoup répété, dans les pages de Trax comme ailleurs : depuis dix ans, la dance music a complètement explosé en France. Cette explosion d’énergie, de liberté, de joie et de créativité fait du bien à tout le monde : aux jeunes comme aux moins jeunes, aux gros bousillés du son comme aux teufeurs plus touristes. Les soirées ont quitté les établissements select des centres-villes pour s’emparer de friches industrielles ouvertes à tous·tes. Les réseaux sociaux, webradios et chaînes YouTube spécialisées ont décuplé la visibilité d’une foule d’artistes qui seraient autrement passés sous les radars des majors et du circuit « clubbing bouteilles ». Plus généralement, la culture house/techno originelle a vécu une deuxième jeunesse après avoir été plus ou moins méprisée par les années 2000 qui, sous couvert d’anti-purisme, avaient transformé la musique électronique en colonie du rock branché.

En 2020, on ne compte plus les jeunes Français·e·s capables d’updater avec talent l’esthétique des eighties et nineties, qu’ils produisent ou qu’ils mixent. Ils et elles connaissent sur le bout de doigts leur histoire de Detroit, Berlin et Sheffield, maîtrisent à fond leurs machines et acquièrent l’expérience du dancefloor beaucoup plus vite que leurs aînés, puisque les fêtes sont dix fois plus nombreuses qu’avant – ou du moins l’étaient-elles jusqu’au mois de mars 2020, mais c’est un autre sujet. Autrement dit, on pourrait affirmer que la dance music de France se trouverait actuellement en état de grâce : elle serait un mouvement massif, hétéroclite et libéré, qui incarnerait une jeunesse unie par la danse et les drogues. Sauf que cette vitalité sociale, et parfois financière, de la scène hexagonale n’avait jusqu’ici pas encore proposé un son réellement neuf, une nouvelle façon de faire danser, une identité véritable, propre à cette nouvelle génération.

On a certes entendu ces dernières années beaucoup de musique de « qualité », couvrant un vaste spectre de genres et de formes, avec des tas de morceaux incroyables, mais pas encore quelque chose qu’on n’aurait absolument jamais entendu auparavant – comme cela avait été le cas de la house French Touch ou de l’électro saturée de Justice ou Para One, quoi qu’on pense de ces deux phénomènes désormais anciens, voire antiques pour beaucoup d’auditeurs. Les coordonnées au sein desquelles évoluent par exemple, chacun dans leur style, Airod, Kartell ou Mézigue, restent celles de régions déjà bien connues et, surtout, déjà validées par le bon goût, même si ces trois artistes explorent lesdites régions avec un regard singulier, qui fait le secret de leur succès.  

Mais pourquoi tout ce long préambule  ? Eh bien pour dire que ce conformisme relatif qui caractérise la jeune musique électronique française ne pourra, mais alors, pas du tout être reproché à la compilation-manifeste Nadsat, dont la sortie annoncée depuis un moment, mais retardée plusieurs fois par la crise sanitaire, est enfin effective. Une compilation dont le titre est une référence à la langue fictive d’Orange Mécanique, celle que parlent le terrifiant Alex et son gang. Ce terme signifie aussi « adolescent » en russe et, de fait, la plupart des musiciens présents sur le disque ont la petite vingtaine. C’est donc une sélection de morceaux faits par des gens qui se connaissent tous, plus ou moins, et qui ont fréquenté les mêmes soirées, qui incarne autant un nouveau genre qu’un nouvel esprit et de nouveaux gestes artistiques. Pour le dire simplement, on y cultive une attirance irrépressible pour des choses peu recommandables, voire carrément taboues dans la techno – gabber, hardtrance, eurodance, etc. –, et qui révèlent une sorte d’outre-monde, de côté littéralement obscur du dancefloor. Le cas d’Ascendant Vierge, duo dont le tube “Discoteca” figure en bonne place sur Nadsat, a déjà été évoqué dans les médias lors de la sortie de leur single “Influenceur”, l’été dernier, puis de leur EP 7-titres en novembre. Une collision de dance de foire, de hardcore et d’opéra qui a déjà achevé plus d’un quadra fan de Lolo Garnier. Décidément, l’année 2020 n’aura d’ailleurs pas été facile pour la secte des techno boomers, entre ça, le double confinement et Jul en couv’ de Trax – un événement qui, en revanche, a réjoui la totalité des artistes figurant au tracklisting de Nadsat.  

Mais si les tendances « hard dance » sont également présentes sur d’autres titres de la compilation, celle-ci ne se résume pas seulement à ça, loin de là. Certes, la plupart des tracks tapent fort, mais ils tapent fort à chaque fois d’une manière différente, sans suivre de figures imposées, en imaginant plein de nuances et de contre-pieds. Il y a du 4/4 pur (Kabylie Minogue, Paul Seul), mais aussi des choses breakées (Maud Geffray & Krampf, Crystallmess), des tracks ultra-syncopés (Bamao Yendé, AnyoneID), des monstres électrofunk plus lents (Fatal Walima), du « frapcore » (mélange de rap français et de gabber représenté par deux membres de Casual Gabberz : Evil Grimace et Von Bikräv) et même quelques expérimentations spectaculaires, quoique pas forcément faites pour danser (Sentimental Rave, Nyokô Bokbaë). Le principe est clairement de zapper les codes et les conventions, de ne pas trop penser à ce que les gens – et pas seulement les quadras réacs sous IPA – vont penser de cette proposition musicale sans filtre, sans opercule, et sans autre but que de terminer des dancefloors en possible voie de gentrification, en les secouant par tous les moyens à disposition.

Ce qu’il faut aussi voir et, surtout, souligner au sujet des musiciens de Nadsat, c’est qu’ils ne ressemblent pas tellement aux figures des précédentes générations. Plusieurs d’entre eux sont des femmes, ils et elles sont souvent noir·e·s ou arabes, issus de cités, parfois queer  : bref, ça nous change des hétéros blancs des classes moyennes et supérieures qui composaient 99 % des scènes électroniques des précédentes décennies à Paris (full transparence  : l’auteur du texte que vous lisez fait partie de ces 99 %). Et on peut supputer que leur approche non conventionnelle de la dance music vient précisément de leur appartenance à des minorités : en entendant les morceaux d’Ascendant vierge, de Nyokô Bokbaë ou de Crystallmess, on ira même jusqu’à y entendre une « queerisation » des formes en vigueur, une distorsion des cadres, à la fois pour rire et pour se défendre. C’est finalement ce qui ressort le plus de cette compilation à la fois puissante et désabusée : un sentiment mêlé de rage et de détachement, de mauvaise ambiance et de fun gratuit, de tragédie et de liberté absolue.

On sait que le format de la compilation a toujours joué un rôle crucial dans l’histoire des musiques électroniques, des Thunderdome et Dance Machine, sur son versant « de masse », jusqu’aux Artificial Intelligence, Superdiscount ou International Deejay Gigolos 2 du côté de ses avant-gardes. Nadsat perpétue cette lignée tout en la faisant vriller, puisqu’elle impose son style tout en rejetant l’idée d’un genre organisé, avec ses codes et ses fétiches. Sans doute faut-il, pour comprendre le sens de la manœuvre, préciser qui sont les deux « hommes de l’ombre » à l’initiative du projet. Max Le Disez vient de la scène free party puisqu’il fait partie du légendaire collectif Heretik. Il manage aujourd’hui la plupart des artistes Nadsat et s’occupe donc de leur booking via son agence AMS, après avoir travaillé Arnaud Rebotini, David Caretta ou Amin Edge & Dance. Il a aussi toujours eu un pied dans la culture hip-hop et n’a jamais bien compris l’homogénéité sociale et raciale des clubs électro. De son côté, le Belge Thomas Duval est directeur artistique chez Because et fondateur du génial label Pelican Fly. Mais il est aussi, sous le nom de DJ Slow, l’un des DJs les plus discrets et sous-estimés d’Europe occidentale, doublé d’un garçon au flair et à l’exigence hors norme, quel que soit le genre (allez écouter les archives de sa défunte émission sur Rinse France pour confirmation).

Tous deux aiment par nature la musique lorsqu’elle est volatile, même si elle est imparfaite. Nadsat est à l’image de leurs préférences : un assemblage aux lignes pas toujours droites, rempli de morceaux fougueux qu’on ne réécoutera peut-être pas tous comme des classiques intemporels dans dix ans, mais qui portent en eux la vibration fugace d’une époque dont on ne se souviendra pas sans eux. Ne vous attendez pas à découvrir la bande-son définitive de l’apocalypse, ni celle de nos temps confinés, mais plutôt le chant de ce qui vient après la réalité raisonnable et apollinienne contre laquelle s’agitait la techno d’avant. Que la fête soit finie ou pas, la finitude de l’espace et du temps, elle, n’a jamais été aussi incontestable. Et c’est tout au fond de ce vide dionysiaque que nous fait danser Nadsat.

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