Comment une rave-fête foraine a transformé un chapiteau de cirque en une loufoque soirée techno

Écrit par Trax Magazine
Le 25.04.2019, à 16h09
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Écrit par Trax Magazine
Quand la troupe du collectif nantais Sweatlodge s’invite dans l’antre périurbain du Kilowatt pour la soirée “Labyrinthe”, c’est la foire, évidemment. Retour sur cette nuit fantasque du 13 avril.

Par Laurent Catala

Dans le village des irréductibles Gaulois, tout se termine par un banquet, c’est bien connu. Mais dans celui-ci des irréductibles teufeurs, établi pour l’occasion par le collectif Sweatlodge au Kilowatt de Vitry-sur-Seine, c’est par un banquet un peu spécial que tout se met subitement en branle. À minuit pétante, le parquet du grand chapiteau s’ouvre sur une scène digne de La Grande Bouffe de Marco Ferreri. Au milieu du dancefloor, une escouade d’acteurs se gave sur une table de raisins et autres douceurs tandis que les danseurs déguisés investissent les lieux. Dans une atmosphère de bacchanale collective, Le Crabe vient alors subitement interrompre ces agapes gloutonnes sur un hurlement death-metal, prélude virulent à son set breakcore qui lance le bal. Une ouverture sur les chapeaux de roues pour une fête hautement colorée, pleine de recoins et d’entresorts – pour reprendre le terme approprié – à découvrir tout au long de la nuit.

Petit tour du propriétaire. Dans le grand no man’s land de la zone industrielle de Vitry, le Kilowatt a des allures de lupanar improbable, de friche ludique à ciel ouvert d’où s’élancent son chapiteau, bien connu des habitués des Karnasouks et autre festival Sur Les Pointes, et celui que le collectif nantais Sweatlodge avait dressé pour l’occasion. Cette troupe à la fois circassienne et technoïde, qui présentait une semaine avant sa dimension ateliers au Cirque Électrique de la Porte des Lilas, avait d’ailleurs vu les choses en grand en amenant dans son cortège de camions toute une série de décors et de performances propices à une mise en abyme festive en mode labyrinthe. Cerise sur le gâteau, les convives avaient été aimablement priés de venir déguisés, ce qui a été le cas ; une gageure parfois dans certaines fêtes à Paris, où l’on peut comprendre que se balader en tutu jaune et perruque fluo peut s’apparenter à une antithèse du modèle urbain ambiant.

“Camion-toilette” estampillé Wonder Cake, avec personnalisation esthétique de chaque petit coin (mention spéciale à celle avec baffles au plafond et prise USB pour se soulager en mode autotuning) et “camion-sono”, pour monter le sound-system décalé du dancefloor caché Candy Love, complètent le quadrillage d’un site transformé en foire alternative. Un parcours d’entresorts – terme utilisé pour ces baraques où l’on pénétrait autrefois pour assister à des spectacles burlesques ou pour voir des galeries de monstres – y offre de nombreuses distractions complémentaires. Chambre d’ado reconstituée dans un angle, tipi musical pour comité réduit de danseurs et jeu de la mailloche pour tester la force des noctambules fournissent ainsi leur lot d’attraction tandis que les trois dancefloors principaux – un par chapiteau, plus le vaisseau échoué de L’Oasis – carburent à plein régime.

Comme pris dans un engrenage giratoire, on se retrouve rapidement à tourner plein pot dans cette ronde électronique endiablée, d’autant plus que le froid piquant incite à rapidement s’engouffrer dans ces antres à BPMs. Dans le grand chapiteau, les performances d’acteurs de la troupe Sweatlodge se succèdent à rythme (ir)régulier dans une espèce d’aquarium, sur le côté de la scène. Derrière la vitre, des danseurs fantomatiques s’invitent au regard dans des poses plus ou moins fluides. Un sens du décalage qui, dans ses meilleurs moments, à grand renfort de fumée immersive, rappelle les chorégraphies techno disséquées au ralenti par Gisèle Vienne dans sa pièce Crowd. Sur scène, la vedette supposée, à savoir le vétéran écossais Neil Landstrumm déçoit un peu avec son set midtempo trop haché. Le jeune Maelstrom, l’une des figures de proue du label Raar, se révèle plus à son aise dans une prestation sonique variée où se télescopent anthems techno old-school et vrillages électro-punk.

En quelques enjambées, on rejoint le second dancefloor, où la programmation concoctée par la Spiral Tribe connection SP23 et par le Kraken Krew attire fatalement les aficionados du son free-party. Certes, on en est loin – il suffit pour cela de regarder la sécurité en chasse et observer leur science de l’expulsion manu militari – et la musique elle-même semble peiner à véritablement rugir sur le mode hard-tek tribal attendu. Plus de bonne humeur que de rugosité donc, à l’image des sets alambiqués de Konik et Resh.G, et de la perf électro-clash à perruques des Bad Girlz, alias Ixi des Spi et Simone Sim Simmer. Pour prendre sa dose de beats fractals, il faut attendre l’arrivée sur scène de R-ZAC, soit l’alliance de Simon/Crystal Distortion et Seb/69 DB. Nerveux et instable, leur set s’avère un des musts de la nuit et sans nul doute l’un des plus appuyés, porté par leur science épileptique des lignes volatiles et leur manière échevelée et triturée de tourner autour du beat.

Pour changer un peu de style, direction L’Oasis, espace pérenne du site mais dont la tonalité tropicaliste (bass music, ghetto tech, hip-hop) prononcée laisse penser qu’on a laissé tourner le dancefloor depuis une teuf précédente. Erreur, car ce sont bien les membres du Sweatlodge crew derrière ce déferlement de basses (les meilleures de la nuit, et de très loin !) et de pulsions afrobeat, menées en l’occurrence par les dénommés Les Fantastiks. Grosse atmosphère – chaude dans tous les sens du terme – avec un panachage de couleurs dû aux déguisements des fêtards qui trouve ici toute sa résonance visuelle. Climax du lieu, la performance assez ébouriffante de Bamao Yende qui, accompagné d’un MC aux allures de griot, a magnifié la vision débridée du dub nourri au grime et au UK garage qu’il distille avec son label Boukan Records.

Mais voilà que la fin de la nuit approche et que la performance finale se dessine sur le dancefloor du grand chapiteau, dernier espace ouvert et où la grande armée de la nuit converge donc pour une dernière cavalcade dansante. Bonne idée puisque le set du Nantais Discord, autre trublion de la Sweatlodge team, matraque plutôt bien en termes de boucles acides. Et tandis que l’aquarium joue une dernière scène de danse mimétique rapidement ouverte à toute l’orga en liesse, un hymne gabber/happy hardcore s’élève dans les airs en guise de bouquet d’adieu. Bon, on dira plutôt bouquet d’au revoir même si c’est moins français, car on attend d’ores et déjà le second volet de cette joyeuse sauterie (probablement sur un ton plus estival).

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