Comment un collectif d’anciens raveurs a changé à jamais le paysage culturel du Nord ?

Écrit par Smaël Bouaici
Photo de couverture : ©D.R
Le 21.11.2019, à 16h41
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Écrit par Smaël Bouaici
Photo de couverture : ©D.R
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Comment une bande de raveurs est-elle devenue l’une des locomotives de la culture des Hauts-de-France ? La trajectoire d’Art Point M, le collectif derrière la Braderie de l’art de Roubaix et le festival électronique NAME, est une vraie leçon d’ascension sociale et d’intégration institutionnelle.

À la fin des années 80, la banlieue sud de Lille ne fait pas trop rêver. Entre les entreprises qui délocalisent et le chômage qui grimpe, les perspectives ne sont pas roses pour la jeunesse, qui, à la moindre occasion, saute la frontière pour rejoindre les clubs et les raves belges. Avec un CAP couture sous le bras, Fanny Bouyagui, la vingtaine bien entamée, dreadlocks sur le crâne et tatouages sur le corps, se voit bien dans la mode, peut-être dans une usine de textile, mais pas tout de suite.

Son gamin sur le dos, elle s’envole d’abord vers l’Egypte, la Grèce et l’Afrique du Nord, des voyages qui lui ouvrent l’esprit et nourrissent sa fibre artistique. En rentrant, elle parvient à intégrer – sans le bac – les beaux-arts de Tourcoing, cursus qu’elle ne finira pas : trop d’idées différentes lui passent par la tête. La première lui est venue en passant avec son fils devant la vitrine d’une boutique qui vendait un tableau d’art africain pour 5 000 francs. « C’est le salaire de ton père ! », s’écrie-t-elle.

Avec sa bande de post-raveurs, elle forme alors l’association Art Point M pour lancer son premier projet : un événement où les œuvres d’art ne seraient pas chères. Dès 1991, la première Braderie de l’art s’installe à Roubaix. Le concept : enfermer une centaine d’artistes créateurs dans un même lieu durant toute une journée puis vendre leurs créations entre 1 et 1 000 francs, avec un slogan : “l’art à la portée de tous pendant 24 heures”.

La culture de la free party étant dans leur ADN, l’événement a lieu dans un espace abandonné, les anciens bains municipaux de Roubaix, devenus aujourd’hui le fameux musée d’Art et d’Industrie nommé La Piscine. Pour proposer des œuvres à petits prix, l’association va chercher des matières premières dans les poubelles des entreprises du coin. De la récup’, des circuits courts, de l’économie circulaire, tout ça vingt ans avant que ça ne devienne à la mode. Aujourd’hui, chaque édition de la Braderie de l’art attire 20 000 personnes et une nouvelle génération de designers avec une conscience environnementale encore plus développée. Le concept s’est exporté à Liège, Nantes, Barcelone, Berlin et même Rio de Janeiro.

Désormais installée à quelques pas, dans un ancien entrepôt de tissus de 2 000 m² de Roubaix, qui leur sert à la fois de bureau, d’atelier et de maison, Art Point M organise quelques jolies fêtes dans les années suivantes mais travaille surtout sur son prochain développement. Avec la Braderie de l’art, l’association s’est fait un nom et Fanny Bouyagui a de nouvelles idées, dans la mode et le spectacle vivant.

Des rencontres décisives

Après plusieurs collections et défilés coups de poing (sur des thèmes comme l’enfermement des femmes afghanes ou la prostitution des Albanaises), elle provoque une rencontre avec Didier Fusillier, directeur de la scène nationale à Maubeuge et aujourd’hui président de la Villette. À l’époque, il montait un festival à Maubeuge, Les Inattendus, raconte Fanny Bouyagui. « J’avais vu le programme et je trouvais qu’il manquait des choses. Alors j’ai écrit un projet sur cinq feuilles et j’ai pris rendez-vous avec lui. Je suis arrivée dans son bureau en disant : “Je veux faire une programmation sur les sept péchés capitaux, pendant sept jours, dans une église désaffectée, avec des choses un peu trash, du strip-tease et des DJ’s”. Il a dit banco ! »

La fin des années 90 sera riche en rencontres décisives pour Art Point M, mettant la petite association sur les rails de l’institutionnel. En 1999, Didier Thibaut, le patron de la scène nationale de Villeneuve-d’Ascq, Le théâtre La Rose des vents, soutient le premier spectacle mis en scène par Fanny Bouyagui, Quelques Gens de plus ou de moins. Derrière, Jean Blaise, le directeur du Lieu Unique à Nantes, voit un spectacle de Fanny à Beaubourg, et accueille I Have a Dream, une performance de mix vidéo qui fustige “les excès du paraître et la dictature de la beauté”. Le spectacle atterrit ensuite à la Ferme du Buisson à Marne-la-Vallée, alors dirigée par José-Manuel Gonçalvès, futur patron du 104 à Paris, où Art Point M montera plusieurs éditions du Carnaval Électro. Un effet boule de neige qui conduit Art Point M à des événements de plus en plus gros. « On a eu la chance d’être épaulés par de grands messieurs de la culture. Et quand ces gens-là te font confiance, il y en a plein d’autres qui suivent. Ils doivent se dire que je ne suis pas une nullarde si eux me soutiennent ! », rigole Fanny.

Un NAME dans le game

Le suivant sur la liste est le vice-président de la culture du département, impressionné par le club éphémère créé par l’association pour Lille 2004, capitale européenne de la culture. À l’instar de Nuits sonores à Lyon et d’Astropolis à Brest, le Nord veut son festival électronique. « Au début, on trouvait l’idée étrange mais on avait beaucoup tourné avec les spectacles, et c’était bien de revenir à l’organisation d’événements », raconte Sabine Duthoit, la responsable de la communication d’Art Point M. « On était à fond dans la techno minimale berlinoise, on a rencontré le staff d’Ellen Allien et ses bookeurs de l’époque et le NAME était né en 2005

Le festival, qui a fêté sa 15e édition cet automne à la Condition publique à Roubaix (après le Tri postal à Lille et la Tossée de Tourcoing) renforce l’ancrage et le leadership de l’association dans la région, où elle parvient à installer durablement des contre-cultures jusqu’alors négligées par les élus. En parallèle, Fanny Bouyagui donne aussi une dimension industrielle à ses créations artistiques, à l’instar de la série Peace Portraits, démarrée avec des migrants de Calais, puis des DJs stars, et enfin 5 000 festivaliers des Eurockéennes de Belfort ! «  Aujourd’hui, on nous appelle pour des choses de plus en plus importantes, comme les 500 ans du Havre », se félicite Fanny. « On est aussi approchés par des institutionnels pour des grosses soirées électro, parce qu’ils se disent qu’avec nous, ils n’auront pas de problèmes, donc on est bien installés dans le paysage culturel de notre région, et même la région élargie ».

Récipiendaire de la Légion d’honneur en 2013, Fanny Bouyagui n’a pourtant rien perdu de son art du contre-pied, ni de sa veine militante. Comme quand elle met en place des invitations payantes pour le NAME cette année, au bénéfice d’un refuge pour les ados gays ou trans virés de chez eux. L’an prochain, l’argent ira à Cédric Herrou, un agriculteur condamné pour avoir aidé des migrants. Son dernier projet ? Le Tattoo Festival à Lille, lancé en 2015 parce qu’elle en avait assez des “tatouages de bikers”. « Il y a toute une mouvance de jeunes artistes, qui viennent souvent du graphisme, qui font des trucs improbables et qui sont ignorés par les gros tatoueurs. Donc j’ai monté un salon avec des jeunes qui ne se sentaient pas à leur place dans ces conventions et qui amènent une autre vision du tatouage ».

À 60 ans, Fanny, qui revient d’un week-end où elle a mixé aux côtés de Laurent Garnier, et qui se tient au courant de tout “pour ne pas se faire dépasser”, a encore pas mal d’idées pour faire vibrer les Hauts-de-France. « Le secret, c’est de ne jamais s’arrêter. Quand tu ne t’arrêtes pas, tu es toujours en forme ! »

La Braderie de l’art sera de retour à Roubaix les 7 et 8 décembre prochains.

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