Comment Ry X est devenu un des fers de lance de l’ambient et de la folktronica

Écrit par Gil Colinmaire
Photo de couverture : ©D.R
Le 15.02.2019, à 16h00
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Écrit par Gil Colinmaire
Photo de couverture : ©D.R
Trois ans après le succès de son EP Berlin, hommage à une de ses villes d’adoption, l’Australien Ry X publiait en 2016 un premier album, Dawn, composé lors de plusieurs mois d’hibernation. Désormais installé dans les montagnes au nord de Los Angeles, non loin de l’océan – un élément vital pour lui –, Ry Cuming, de son vrai nom, délivre cette année un second disque, Unfurl, altérant toujours plus ses compositions brutes et folk au son des synthés et boîtes à rythmes. À cette occasion, l’artiste répond à quelques questions pour Trax.


Cette interview fait suite aux premières questions posées à Ry X pour le numéro 218 (février 2019) de Trax, disponible en kiosque et sur le store du magazine.


On sent une sorte de fragilité et d’isolation dans tes morceaux. Est-ce le reflet de ta personnalité ?

Je pense que j’ai deux côtés, l’un est très solitaire, l’autre a un profond attachement envers les amis, la famille… Mais je passe en général par un état de solidarité dans ma façon d’être solitaire. Je cherche à d’atteindre l’essence des choses. Je veux partager ce qui vient du coeur, je ne veux pas rester en surface. Donc, plutôt que de la fragilité, c’est davantage de l’honnêteté et le fait de s’intéresser au caractère brut des choses, se mettre à nu. Et c’est ce que je cherche aussi chez les gens. Je vis seul dans les montagnes, ça a peut-être du sens : je suis un loup solitaire en quelque sorte. J’aime être en contact avec les gens mais ensuite j’ai besoin de m’éloigner et de retourner à la nature, aux grands espaces.

Connaissant ton caractère, comment vis-tu ton succès depuis l’EP Berlin ?

C’était intéressant. Beaucoup d’artistes adorent faire des tournées, être sur scène et être idolâtré. Me concernant, j’adore jouer pour les gens et partager ce que je fais mais je ne suis pas le parfait artiste de tournée. Je n’aime pas être loin, dans un pays différent tous les jours, sur la route à faire la fête. J’ai besoin de rentrer chez moi pour me reconnecter avec la nature et la mer, être avec les gens que j’aime, des choses simples mais belles. Je pense que j’ai besoin d’avoir de l’espace. Parfois quand j’ai des pauses lors d’une tournée, je vais vers la Méditerranée ou sur une côte quelque part pour avoir un peu de temps à moi, en dehors de toute forme de stress. Tu ne peux pas séparer la tournée de ta vie, ça en fait partie. Je veux faire en sorte que ce soit une belle expérience de partage et ne pas me sentir vidé à longueur de temps.

Dans ta musique, les silences sont-ils aussi importants que les notes ?

Dans nos vies, on se sent obligés de combler tous les espaces, tous les vides dans notre vie : remplir notre maison d’objets, notre temps libre avec des activités. C’est très important d’explorer cet espace en “négatif”, qui se situe entre les choses. Je crois que j’appréhende la musique différemment de beaucoup de gens. Je ne cherche pas à faire des hits, passer à la radio donc je peux laisser de l’espace dans ma musique sans avoir peur d’être rejeté à cause de ça.

Tu utilises de plus en plus d’électronique dans tes disques, en particulier sur Unfurl. C’est un choix délibéré ?

L’usage de l’électronique est assez habituel chez moi, en réalité. J’ai deux autres projets, The Acid et Howling, qui sont vraiment basés sur ces sonorités. Je produis beaucoup avec des synthétiseurs, des boîtes à rythmes. Pour moi, c’est simplement une procédé naturel qui consiste à explorer toutes les possibilités sonores mais je ne me vois pas comme un musicien soit acoustique, soit électronique. Tant que la musique me touche, le reste n’a pas d’importance. Je n’ai pas besoin de me définir dans un style en particulier. Je fais de l’ambient, de la techno, du folk… Ici, il s’agit plutôt d’une évolution en termes de son et de façon de s’exprimer. Je vois beaucoup de gens se répéter parce qu’ils ont du succès. Moi, j’ai toujours envie de grandir et d’évoluer.

“Untold” a un côté très Burial, qui travaille lui aussi sur la notion de grands espaces solitaires – plutôt urbains dans son cas. Cela t’aurait influencé inconsciemment ?

J’ai tendance à m’appuyer sur tout ce qui m’inspire, que ce soit une ville, un espace, une connexion à un endroit du monde… Je pense que lorsque tu es dans des endroits différents, tu fais d’autres types de musiques. Et quand tu écoutes un certain type de musique, ça résonne en toi. Tu en reprends des morceaux qui t’inspirent. J’écoute beaucoup de styles de musique différents : des choses très ambient et électroniques ou du râga indien, des musiques spirituelles… C’est important d’être conscient de tout ce qui t’entoure.

Le titre du nouvel album (qui signifie “se déployer” en français) traduit-il cette envie d’évolution ? L’album lui-même semble passer d’une musique électronique à un registre plus folk.

Oui, il y a beaucoup de conversations avec soi-même dans ce disque. Ecrire des paroles est pour moi un mode d’expression extraordinairement personnel. Plus j’écris de choses personnelles, plus j’ai tendance à me connecter et à communiquer avec les autres parce que nous avons tous les mêmes expressions, émotions ; le même coeur. Concernant la structure de l’album, j’ai juste pensé à la manière dont les auditeurs allaient recevoir le disque. Ils peuvent tout d’abord être excités, par exemple, puis quand ils plongent un peu plus profondément dans l’album, tout semble s’ouvrir. C’est important pour moi que les gens entrent en connexion avec toute une œuvre et pas uniquement une chanson.

Quels thèmes as-tu abordé dans ton nouvel album ?

Le thème central est celui des sentiments que nous traversons dans nos vies. Une grande partie questionne les raisons de notre existence et l’autre parle d’amour, comme toujours. Dans ce disque, il y a un équilibre entre deux aspects : la profondeur du questionnement et le but de notre existence, vus sous le prisme des relations humaines, de l’intimité. Certains des nouveaux morceaux sont directement liés au désir, à la passion. D’autres parlent plus du véritable amour. Il y a une sorte de tiraillement entre les deux. Le reste est une discussion bien plus profonde avec soi-même. Par exemple dans “YaYaYa”, je m’interroge sur notre destin : sommes-nous prédestinés à ressentir telle ou telle émotion, ou créons-nous cette réalité ? Et comment choisissons-nous de nous comporter vis-à-vis d’elle ?

Avoir déménagé de l’Australie à Los Angeles à modifié ta manière de composer ?

Mes déplacements dans le monde entier l’ont affectée. En ce moment, je suis de retour en Australie, pour voir ma famille et retrouver ces paysages, mais dans beaucoup d’aspects, la Californie est devenue ma maison. C’est important de revenir à l’endroit d’où on vient, ça fait prendre du recul sur ce que l’on fait. Beaucoup de titres d’Unfurl ont été écrits sur la route mais beaucoup ont aussi été écrits au calme, dans différents endroits du monde, en Méditerranée, à Berlin ou de retour en Californie. Tu dois rester authentique peu importe où tu es. Je ne peux pas parler de vraies différences entre mon premier album Dawn, composé entièrement chez moi à Los Angeles, et celui-ci, qui a été écrit en partie sur la route. Ça montre plutôt tout l’éventail des choses qui te définissent. Et ça ouvre beaucoup de portes vers ce à quoi tu peux tendre.

Tu as toujours un rapport particulier à Berlin ?

J’ai vécu là-bas pendant plusieurs années, à une époque où Berlin n’était  pas aussi connue que maintenant. J’avais l’impression que c’était une place secrète et sûre, où je pouvais être libre, explorer de nouvelles idées. C’est aussi l’endroit qui m’a donné envie de comprendre ce qu’il se passait dans la musique électronique, il y a plusieurs années. C’est certainement un des endroits où j’ai ressenti le plus de passion en jouant devant un public. Le festival Sacred Ground, que j’ai organisé pas loin de Berlin, est un équilibre entre ce qui est intime, brut, folk ou ambient et le monde de la techno dans lequel j’ai vécu.

Tu dis vouloir t’ouvrir à d’autres personnes durant ton processus créatif, qui est d’ordinaire plutôt solitaire. C’est un challenge pour toi ?

Ça l’est quand je travaille pour mon projet Ry X. J’ai tendance à faire mes meilleurs morceaux quand je suis tout seul. J’adore les collaborations mais la plupart du temps, je finis par prendre le rôle de leader de toute façon. Dans mes autres projets, j’en fais tout le temps en tout cas. Mais Ry X est vraiment une conversation personnelle avec le monde qui m’entoure.



Des souvenirs à nous raconter concernant l’écriture de cet album ?

Il y en a énormément ! Je me rappelle m’être allongé dans ma cour, dans l’herbe avec ma guitare, à regarder le ciel, lorsque j’ai écrit “Hounds”. Beaucoup de choses que j’écris sont à propos d’histoires et de sensations. C’est une activité tellement émotionnelle, de faire un album. C’est une année de travail, de douleur, de passion, de tristesse. Tu dois explorer toutes les émotions humaines, et tout rassembler en musique. Il y a tellement d’histoires et d’anecdotes qui y sont liées. C’est comme une galerie d’expressions créatives ou personnelles. Je suis déjà excité à l’idée de faire de nouveaux disques dans le futur parce que maintenant, je peux me dire que celui-ci est terminé. Ça me permet de continuer à avancer.

Unfurl sort en version physique et digitale, ce vendredi 15 février.

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