Comment le soundsystem est-il devenu le symbole de la culture rave ?

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©DR
Le 12.11.2019, à 17h15
05 MIN LI-
RE
©DR
Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©DR
0 Partages
D22 et 23 novembre, les Docks de Paris accueilleront la toute première édition du Forward Bass Culture Festival. Avec une programmation déclinant dub, reggae, roots, drum’n’bass, jungle et hip-hop, l’événement célèbrera toute la culture soundsystem. En véritable spécialiste , le journaliste et documentariste Sébastien Carayol a signé l’année dernière pour Arte une websérie sobrement baptisée Soundsystem. Pour l’occasion, il donnait à Trax, en octobre 2018, un éclairage précieux sur l’histoire des murs d’enceintes.  

Cet article a initialement été publié en octobre 2018 dans Trax n°215, disponible sur le store en ligne.

Par Olivier Pernot

Où et comment sont nés les premiers soundsystems ?

C’est compliqué de le savoir ! D’après mes recherches, le soundsystem sous la forme qu’on lui connaît aujourd’hui serait apparu au carnaval de Trinité-et-Tobago dans les années 1950. Mais, la vraie naissance du soundsystem, celle qui fait qu’il a perduré dans l’histoire, c’est en Jamaïque, à peu près à la même époque.

Pourquoi certaines personnes ont créé des soundsystems ?

C’était une façon de passer de la musique, d’abord pour ses voisins, son quartier. Les premiers soundsystems jouaient la musique des radios américaines, qui émettaient depuis La Nouvelle-Orléans ou depuis la Floride. Devant la multiplication des personnes qui venaient écouter, ils ont dû amplifier leurs radios. Après, ils vont commencer à passer des disques. Ces premiers soundsystems sont aussi associés à une notion de commerce, car ceux qui les possédaient avaient un business à côté. Diffuser de la musique devant son commerce permettait d’attirer les clients. Comme Duke Reid qui avait un soundsystem devant son débit d’alcool.

Comment vont évoluer les soundsystems jamaïcains ?

Une rivalité musicale et une rivalité de quartier va naître assez vite entre les soundsystems. Tous veulent avoir la meilleure sono et les meilleurs disques. Au début, ils achètent les disques, mais comme tout le monde a les mêmes, les patrons des soundsystems vont commencer à produire leurs propres disques. Dans les années 1960, il y a trois grands soundsystems : The Trojan de Duke Reid, Sir Coxsone The Downbeat de Coxsone Dodd et Voice Of The People de Prince Buster. Ce nom, Voice Of The People, c’est l’essence même de cette culture : la voix du peuple. Tout le monde ne peut pas aller à un concert ou en discothèque, mais tout le monde peut aller à une soirée soundsystem. Il y a quelque chose de populaire dans le soundsystem, qui devient un média d’expression dans le ghetto : les toasters débattent de l’actualité politique et sociale au micro entre les morceaux.

À cette époque, y a-t-il d’autres soundsystems en dehors de la Jamaïque ?

Il y en a dans l’ensemble des Caraïbes où ils deviennent le médium principal de l’expression de l’industrie musicale. Les producteurs sortent des disques pour qu’ils soient joués en soundsystem et même testent des disques et les font jouer avant même qu’ils ne soient fabriqués et commercialisés. La réaction du public va d’ailleurs les décider à les presser ou pas. Ailleurs dans le monde, il y a des soundsystems, des systèmes de sonorisation pour écouter de la musique en extérieur, mais ils n’ont pas cette place centrale et influente.

Qu’est-ce qui différencie le soundsystem jamaïcain des discomobiles qu’il y avait en France ?

Ce qui est crucial dans le soundsystem, c’est l’expérience physique de la musique. Un soundsystem a des basses importantes. Alors que la discomobile… pour écouter Yvette Horner(rire). Moi-même, j’ai mis des années avant de devenir un grand fan de reggae. Le déclic s’est fait quand je suis allé en écouter dans un soundsystem. Cela a métamorphosé ma façon de l’entendre. Cette expérience physique de la musique peut se retrouver dans le soundsystem Despacio de James Murphy et 2 Many DJ’s.

Certains prétendent que le rap est né en Jamaïque. Sans le soundsystem jamaïcain, pas de block party et sans les toasters, pas de rappeurs. Donc au final, pas de hip-hop. Qu’en penses-tu ?

C’est un raccourci. En fait, ces deux scènes naissent et se développent en parallèle. Il y a ce même esprit pour faire des fêtes en extérieur. Au début des années 1970, la culture soundsystem existe déjà à New York. Mais c’est vrai aussi que Kool Herc, le premier DJ hip-hop reconnu, est né en Jamaïque et qu’il a utilisé le soundsystem de son père pour ses premières fêtes.

Comment la culture soundsystem est-elle arrivée en Angleterre ?

La Jamaïque, une ancienne colonie anglaise, obtient son indépendance en 1962. Dans la foulée, il va y avoir un mouvement migratoire et ces premiers Jamaïcains qui arrivent en Angleterre veulent recréer cette culture soundsystem. Parmi eux, Metro va être le premier constructeur d’amplis pour des soundsystems en Angleterre. Comme il ne trouve pas de sono à la hauteur de ce qu’il avait entendu en Jamaïque, il décide d’en construire. Le soundsystem fait partie de la culture des Noirs, pauvres, et elle va conquérir les Blancs, pauvres, anglais. Ce sont les débuts de la culture skinhead et ces cultures, reggae et skinhead, vont se mélanger à la fin des années 1960. Puis, dans les années 1970, la culture soundsystem va se développer également au carnaval de Notting Hill. Au départ, c’est une manifestation de la communauté caribéenne qui va s’ouvrir à tous les Londoniens. Ce carnaval a permis de faire connaître l’esprit du soundsystem à beaucoup de monde.

Comment, par la suite, le soundsystem est-il devenu le point central de la rave ?

C’est difficile de jauger l’influence du soundsystem jamaïcain sur les débuts de la rave anglaise. Mais dans les milieux populaires et les musiques underground, le sound-system reste le point central de la fête, ce qui permet d’écouter de la musique. Il y a ce côté pratique : puisque personne ne veut jouer de notre musique, qu’il n’y a pas d’endroit où en entendre, ou même qu’on s’en fout de la culture discothèque, le soundsystem permet de transporter sa musique et de faire des fêtes où on veut. Il est devenu un instrument important pour le développement des musiques underground. C’est aussi pour cela que la démarche de James Murphy et 2 Many DJ’s est intéressante avec Despacio, car ils représentent le côté blanc, mainstream et occidental de la musique. Ils ne sont pas underground et ils amènent leur public à réfléchir à la musique par le prisme du sound-system, à savoir l’expérience physique de la musique. Même si Despacio s’est plus inspiré du Paradise Garage, le club disco new-yorkais, que du soundsystem jamaïcain.

Où peut-on trouver des soundsystems actuellement à travers le monde ?

Un peu partout en Europe, notamment en Europe de l’Est avec la scène free party. En France, il y a aussi cette scène free party et une scène dub très développée. Bien sûr, il y a encore beaucoup de soundsystems dans les Caraïbes et aussi au Brésil. Dans les favelas de Rio, ils jouent du baile funk, et vers Belém, de gros soundsystems de forains passent de la tecnobrega. On retrouve des scènes soundsystems au Mexique, en Colombie (les Picos qui jouent de l’afro cumbia). Dans les villes américaines où il y a une forte immigration caribéenne, comme Miami, New York ou Toronto, des soundsystems se sont développés. A Houston au Texas, il y a une scène spécifique, dans les ghettos blacks, avec des sound-systems installés dans de vieilles Cadillac. Cela rappelle le courant du Miami bass, quand les morceaux étaient pensés pour être joués par des sound-systems de voiture. En Afrique, il y a des sound-systems surtout en Afrique de l’Ouest, avec une grosse scène au Ghana où il y a beaucoup d’Anglo-Jamaïcains. En particulier Joey Jay, qui est le frère du DJ londonien Norman Jay, le boss du Good Time Soundsystem. Enfin, en Asie, c’est surtout au Japon qu’on retrouve des soundsystems. Dans une copie des soundsystems jamaïcains, avec notamment Mighty Crown Soundsystem à Tokyo.

Qu’est-ce qui unit tous les soundsystems de la planète ?

Le sociologue anglais Paul Gilroy parle du soundsystem comme de la solution pour écouter de la musique quand tu es rejeté de tous les endroits traditionnels. Il dit qu’un soundsystem réunit un espace, une technologie et un rituel. Ce rituel d’installer des murs d’enceintes chaque week-end est fort et la préparation de la fête fait complètement partie de la culture soundsystem.

Toutes les informations et la billetterie du Forward Bass Culture Festival sont à retrouver sur la page Facebook de l’événement.

0 Partages

Newsletter

Les actus à ne pas manquer toutes les semaines dans votre boîte mail

article suivant