Comment le roi du groove Jamie Jones a décroché sa résidence dans l’un des meilleurs clubs d’Ibiza

Écrit par Trax Magazine
Le 05.07.2019, à 10h09
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Écrit par Trax Magazine
Le thermomètre monte en flèche à Ibiza où la saison a démarré en grandes pompes : Paradise, le concept de soirées créé par Jamie Jones dans le mythique club DC10, a eu sa traditionnelle cérémonie d’ouverture le 12 juin dernier avec les artistes influents de la scène techno. Le concept s’étend sur dix-sept semaines chaque mercredi, de quoi ravir les vagues successives de “globe-clubbers” qui atterrissent sous le soleil espagnol. Le DJ britannique nous dresse un topo des lieux, avec sa vision du mix et ce qui, selon lui, fait le succès d’un bon club.

Par Cédric Finkbeiner

Le DC10, c’est un retour à domicile, une halte annuelle incontournable pour le co-fondateur de Hot Creations, constamment sur les routes tout au long de l’année. Paradise, créé en 2012, c’est l’histoire d’une success story, qui mobilise de nombreux talents tels que Carl Craig, Maya Jane Coles, ou encore Patrick Topping et qui s’exporte aujourd’hui dans le monde entier.

Jamie Jones, dans la lignée de Seth Troxler, Erick Morillo, The Martinez Brothers, s’intègre dans l’école de la soulful music : cette caste de DJ’s qui, de par leur maîtrise innée du groove, électrisent les fans de house, autant dans l’intimité des clubs que dans les festivals colossaux. En échange, la communauté attribue prix sur prix à l’artiste, dont le titre de meilleur DJ du monde en 2011. Sûr que le DC10 est entre de bonnes mains.

Comment avez-vous décroché votre résidence au DC10 et en quoi cet endroit est-il spécial pour vous?

J’ai commencé à faire la fête au DC10 à dix-neuf ans, j’y allais presque toutes les semaines pendant l’été. Après ça, j’ai eu la chance de pouvoir parfois passer derrière les platines, à commencer par une after. C’est en 2009 qu’on nous a demandé, à Seth Troxler et à moi, de devenir résidents et nous avons mixé quasiment chaque semaine. Lorsque l’opportunité de faire mon propre concept de soirées s’est présentée, je l’ai saisie et Paradise est né. 

Le DC10, c’est aussi un super endroit pour chiller avec les amis. Chaque nuit est différente, on ne sort jamais du club en se disant « Ça y est, j’en ai fait le tour ». Sur l’île, les gens vouent une passion pour le club, ils l’appellent “The Church“. Cette dernière année au DC10 a été ma préférée en vingt ans de mix, j’y ai vraiment trouvé mon groove et j’ai joué des morceaux que je n’imaginais pas voir aussi bien marcher à Ibiza. Je me suis lancé dans des sets assez expérimentaux et étonnamment, ce sont ceux pour lesquels j’ai eu le plus de retours positifs. À Ibiza, j’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de personnes qui apprécient une house et une techno plus pointues.

Pendant l’été, vous mixez presque tous les mercredis au DC10, comment vous renouvelez-vous de soirée en soirée?

Il y a longtemps, je suivais un DJ talentueux du club chaque semaine, et j’avais remarqué qu’il jouait souvent les mêmes titres. Alors je me suis dit « si un jour de deviens DJ résident, je ferai toujours en sorte de jouer pour les gens qui viennent chaque semaine ». Aujourd’hui, il y a quand même des disques que je joue plusieurs fois au cours de l’été, notamment parce qu’ils ne sont pas sortis et que j’ai besoin de les tester. Mais autrement, je fais en sorte que chaque soirée soit unique, je me donne pour mission de toujours me renouveler, que ce soit dans mes DJ sets ou avec Hot Creations. J’écoute 4 000 titres chaque semaine pour les mercredis au Paradise. L’idée est de ne pas se reposer sur ses lauriers, de ne pas se contenter de jouer les démos ou les promos que l’on reçoit, mais aussi ne pas s’enfermer dans ce que le public attend de nous.

Les centaines de soirées que vous avez animées ont forcément affûté votre sens critique. Selon vous, quels sont les facteurs-clés du succès pour un club ?

Hélas, les clubs font face à des changements qui ont rendu la situation très difficile pour eux. Maintenant, les gens préfèrent économiser pour aller voir vingt DJ’s qu’ils apprécient le temps de deux-trois jours de festival, plutôt que de s’offrir une soirée dans un club. Cela dit, certaines enseignes tirent tout de même leur épingle du jeu.

Si un club ouvre en partant de zéro, il doit avoir des ambitions modestes au début, se faire une réputation avec de la bonne musique et un lieu agréable pour ses clients. Je pense que certains clubs ont de bonnes idées, comme le Panorama Bar du Berghain qui interdit les appareil photos : c’est un détail qui améliore grandement l’ambiance générale.

Le succès dépend aussi des personnes qui dirigent le club: il faut avoir une âme de guerrier pour diriger une telle entreprise, et être passionné par la musique. Dave Beer par exemple, a dirigé Back To Basics à Leeds pendant vingt ans avec un dévouement absolu. La qualité sonore est aussi extrêmement importante, les clubs comme Fabric ont bâti leur succès là-dessus. Ils ne peuvent pas marcher s’ils lésinent sur la qualité, en dépensant par exemple tout leur argent pour faire venir un DJ, mais en lui mettant à disposition des platines en mauvais état. En outre, les retours du public sont importants pour un DJ : s’il ne ressent pas la musique qu’il joue, comment peut-il avoir confiance en ce qu’il fait et connecter sa musique aux gens ? Nous avons des exigences contractuelles à ce sujet, et devons offrir le meilleur rendu possible aux clubbers. Il faut enfin s’assurer d’engager les artistes que les gens ont envie d’entendre, mais aussi des nouvelles têtes. En conclusion, offrir un mélange de “neuf” et d’ “ancien” dans un bon environnement est une bonne recette. 

À Ibiza, vous avez aussi été coach de DJ dans le célèbre contest Burn Studio Residency, qui a fermé ses portes cette année. Comment avez-vous vécu cette expérience et quels conseils donneriez-vous aux DJ’s en herbe pour qu’ils gravissent les échelons du succès ?

C’était vraiment cool de consacrer un peu de mon temps à partager mon expérience et à essayer d’aider les jeunes qui aspirent à devenir DJ. La question qui revenait souvent était « Je ne parviens pas à enclencher la vitesse supérieure : comment faire évoluer ma carrière ? », comme jouer dans des festivals, être bien payé ou jouer dans un certain type de club… C’est bien d’avoir des rêves, mais je pense qu’en ce qui concerne la musique, le véritable succès réside dans le seul fait de pouvoir payer son loyer et remplir son ventre grâce à elle. Le bonheur ne vient pas de la gloire. L’un des problèmes de notre siècle est de voir tout ce que les célébrités font, grâce aux réseaux sociaux, qu’il s’agisse de jouer devant 10 000 personnes ou de voler dans un jet privé. C’est cool, mais ce n’est pas aussi jouissif que de jouer la musique que tu aimes devant tes meilleures potes dans une after.

Par contre, si tu es à un stade où tu n’as toujours pas décroché de soirées régulières, la production doit être conduite de manière authentique et créative. Je pense qu’il ne faut pas à tout prix calquer son style sur celui d’un patron de label, ni créer des morceaux en fonction de ce qui pourrait lui plaire. Les morceaux que je reçois en démo les plus intéressants sont ceux que je n’ai pas déjà joués ou sortis sur mes labels, mais qui me font danser. L’important pour moi, c’est ça : si tu es dans ton studio et la boucle sur laquelle tu travailles te fait danser, que tu as envie de l’entendre encore et encore ou de le jouer sans arrêt pour le plaisir, alors c’est que tu tiens la victoire.

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