Comment le Nyege Nyege est devenu l’un des festivals les plus défricheurs d’Afrique

Écrit par Maxime Jacob
Photo de couverture : ©Sophie Garcia
Le 03.09.2020, à 17h01
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©Sophie Garcia
Écrit par Maxime Jacob
Photo de couverture : ©Sophie Garcia
Le festival, qui se tient chaque année depuis 2015 aux abords du lac Victoria, sert de vitrine à la nouvelle scène électro de Kampala, la capitale ougandaise. Une conquête internationale menée par une poignée de passionnés comme Hibotep ou Nihiloxica. Mais qui vient de connaître un coup de frein et un report du festival pour décembre prochain à cause de la Covid-19.

Cet article est initialement paru en janvier 2020 dans le numéro 227 de Trax.

Et si la vague ougandaise qui déferle actuellement sur les festivals européens devait tout à un surfeur inconnu ? En 2012, Hibo Elmi et sa sœur jumelle Hoden ont 20 ans quand elles émigrent à Kampala. Originaires de Somalie, leurs parents ont fui la guerre au milieu des années 1990 pour émigrer au Kenya puis en Éthiopie, avant de rejoindre l’Ouganda. « Nous étions très seules, ma sœur et moi. Nous cherchions notre place dans cette nouvelle ville, se souvient Hibo. Un soir, alors que l’on se promenait dans Kampala, nous avons rencontré un type qui ressemblait à un surfeur. Il nous a emmenées dans un club. Cette rencontre a changé nos vies. » Les deux sœurs suivent l’inconnu dans les rues du quartier de Bouga, sur les bords du Lac Victoria. Leur destination : la soirée Boutiq Electroniq du Tilapia, un club qui propose une des programmations les plus avant-gardistes de la capitale. « Je me souviens m’être immédiatement sentie à l’aise au Tilapia. Les gens souriaient, buvaient et fumaient dans de grands canapés, tout le monde était adorable. » 

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Vivre libre

Boutiq Electroniq est à l’époque le rendez-vous incontournable de l’underground kampalais. Alors que le rap et le reggae monopolisent les programmations des salles de concert de la ville, la soirée du Tilapia met en valeurs les musiques africaines confidentielles comme le kuduro, le balani, le tarraxinha ou le soukous. À l’initiative des soirées Boutiq Electroniq : Derek Debru et Arlen Dilsizian, un duo de baroudeurs belgo-américain. Après avoir sympathisé, les deux Occidentaux se rapprochent du Nilotica Drum Ensemble, une formation de percussions ougandaises. « Les DJs se relayaient au cours des soirées Boutiq Electroniq et nous improvisions une rythmique par-dessus les morceaux. Ça donnait de belles fêtes », relate Spyda, membre du groupe dont le nom deviendra Nihiloxica.

Hibo fréquente l’établissement assidûment. « Le Tilapia est vite devenu notre refuge, un espace de liberté important à Kampala », précise-t-elle. La société ougandaise, très réactionnaire, peut vite devenir étouffante quand on aspire à vivre libre. Les deux jumelles peinent à s’intégrer au sein de la communauté somalienne de Kampala. On trouve anormal qu’en tant que femmes, elles pratiquent le basketball. Elles ne sont toutefois pas les plus à plaindre. Yoweri Museveni, président de la République depuis 1986, a fait des homosexuels une cible privilégiée. En 2014, le pouvoir échoue à punir de mort les homosexuels « récidivistes ». Le fait d’avoir des « relations sexuelles contre nature » peut tout de même entraîner une peine de prison à perpétuité. La presse ougandaise publie régulièrement des listes de personnalités soupçonnées d’être homosexuelles, provoquant des séquences de persécutions à travers le pays.

Dans ce contexte, les soirées Boutiq Electroniq permettent à leurs habitués de respirer un peu : « On y croisait des gens venus des quatre coins du monde. Vous pouviez venir habillé comme vous vouliez, embrasser qui vous vouliez, boire, fumer ce qui vous plaisait », remet Spyda, un brin nostalgique. Un soir, alors qu’Hibo et sa sœur Hoden discutent au bar, Derek Debru les invite à passer de la musique. Depuis, les deux jumelles se produisent sous les alias Hibotep et Houdini. « Vous lui parlez et l’instant d’après, elle disparaît ! », sourit Hibo Elmi, évoquant sa sœur. 

Face au succès de Boutiq Electroniq, le Tilapia se révèle un peu exigu et les soirées finiront par se déplacer dans des clubs de plus grandes tailles, puis dans des hangars. Courant 2015, en plus des soirées, Boutiq Electroniq établit un studio d’enregistrement dans Kampala et propose aux musiciens de passage de dormir dans la « villa ». Un service d’hébergement gratuit, une sorte de résidence d’artistes. 

L’avant-garde au bord du lac

Mais en secret, Derek, Arlen et leurs équipes mûrissent un projet d’envergure : le Nyege Nyege festival. « Ils se sont rendu compte de l’importance que pouvaient jouer leurs soirées dans la vie des gens, constate aujourd’hui Hibo. Et ils ont voulu étendre leur audience au-delà de Kampala, en faire profiter plus de monde. » En quelques mois, le projet prend forme. La première édition du festival se tient finalement en septembre 2015 dans la ville de Njeru. « Le site du festival est magnifique, décrit Hibo. Il est situé dans une forêt, aux abords du Lac Victoria, proche d’une source du Nil. Il y a quatre scènes : une scène de musique traditionnelle ougandaise, une scène grand public, une scène pour se relaxer et une scène appelée Dark Star où ont lieu les concerts avant-gardistes. »

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Cette dernière scène concentre aujourd’hui l’attention internationale. Dès la deuxième édition du festival en 2016, la radio londonienne NTS fait le déplacement. Le mot commence à se propager en Europe. Sur la Dark Star, des genres confidentiels sont mis à l’honneur, comme le singheli, une forme de dance music venue de Tanzanie. Les caméras de Boiler Room captent les sets des DJs qui s’y produisent dès 2018. Ce seront les débuts filmés Hibotep. « J’essaie de jouer des morceaux différents que je suis la seule à posséder, explique-t-elle. J’ai des amis qui produisent vingt morceaux par jour, certains ne sortiront jamais, mais moi je les joue. »

En à peine quatre éditions, le Nyege Nyege s’est imposé comme un festival majeur et permet aux artistes de la scène kampalaise, comme Hibotep, Kampire ou Juliana Huxtable, de s’exporter hors du continent. « C’est paradoxal, constate aujourd’hui Jacob Maskell-Key, membre de Nihiloxica. Nous nous sommes formés en Ouganda, mais nous jouons principalement en Europe. » En une année, sa formation a enchaîné les dates majeures sur le Vieux Continent, de l’Unsound Festival en Pologne jusqu’aux Nuits Sonores à Lyon, en passant par les Transmusicales de Rennes. 

Le succès rencontré en Europe a permis de consolider et professionnaliser la scène de Kampala, d’autant qu’organiser un festival avant-gardiste en Ouganda n’est pas sans risque. « Quand le festival a commencé à prendre de l’ampleur, beaucoup de gens ont commencé à vouloir en profiter. On nous a expliqué qu’il fallait que l’on paye parce qu’on était responsable de la saturation du trafic aérien. On a même voulu nous chasser du terrain que nous occupions sans véritable motif », rappelle Spyda. Hibo se souvient surtout des rumeurs propagées pour décrédibiliser le festival : « Des gens expliquaient par exemple que le festival était un rassemblement d’homosexuels et que l’on faisait l’amour avec des animaux », dit-elle sans pouvoir s’empêcher de rire.  

Aujourd’hui, le festival est en passe de devenir une institution dans toute l’Afrique de l’Est, et la musique des artistes affiliés au Nyege Nyege est reconnue au-delà des cercles d’initiés. « Pour être pris au sérieux en Ouganda, il faut avoir tourné en Europe, sinon, les gens pensent que tu fais de la musique pour passer le temps », constate Hibotep. Comme Nihiloxica, la DJ rêve d’une tournée africaine : « C’est très difficile d’enchaîner les dates à travers l’Afrique parce qu’il n’y a pas d’espace Schengen », avouent-ils de concert. Un court silence, puis un sourire : « Mais si on y croit, un jour, ça arrivera ! » 

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