Comment le génie français Igorrr réussit à marier breakcore et métal comme personne

Écrit par Théophile Robert
Le 07.01.2019, à 15h43
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©Svarta Photography
Écrit par Théophile Robert
Igorrr est l’exemple même de la virtuosité à la française. Le 16 juin 2017, le groupe oscillant entre metal, baroque, breakcore et musique traditionnelle sortait son album Savage Sinusoid. Pour revenir sur ce coup de force, Trax Magazine a accordé une interview au « chef d’orchestre » du groupe, Gautier Serre.


Il coordonne le projet Igorrr. Compositeur, « chef d’orchestre », Gautier Serre guide ses musiciens et fait converger leurs visions vers une esthétique entre metal, breakcore, musique baroque et traditionnelle. Brutale mais subtile, élitiste mais burlesque, la signature d’Igorrr est surprenante et instantanément reconnaissable. Instruments acoustiques ornés d’Amen breaks reprogrammés, chant lyrique et cristallin de Laure Le Prunenec, double pédale à des tempos hors du commun, blasts de caisse claire d’une violence inouïe : Igorrr s’adresse aux tripes de son auditeur dans une démonstration unique de technique et de complexité. Savage Sinusoid, sorti le 16 juin 2017 en est un nouvel exemple.

Comment expliquer l’aspect plus metal et moins breakcore de l’album Savage Sinusoid ?

Pour tout avouer, je ne me suis pas vraiment posé la question, comme pour les autres albums. Je ne choisis pas de faire un album plus metal ou plus baroque, je fais ce que je sens et ce qui a le plus de sens pour moi. Savage Sinusoid est plus metal, comme Maigre est plus électronique. Je ne sais pas pourquoi. Ça correspondait sans doute à ce que j’avais envie d’explorer à cette période de ma vie, quelque chose de plus brut.

Comment se déroule la composition d’un morceau ?

Je compose seul et principalement dans mon studio. Je fonctionne par couleurs : pour moi, chaque son, chaque instrument est lié à une couleur. Composer un morceau revient un peu à peindre un tableau. C’est très instinctif, on crée ce que l’on sent sur le moment et on se pose les questions après. Ce qui est certain, c’est que pour tous les derniers morceaux que j’ai composé, je suis vraiment parti d’une émotion correspondant à une couleur, que je développe comme une suite logique. C’est presque mathématique en fait, mais avec une part d’instinct. Ensuite, je demande aux autres membres du groupe d’interpréter la partition, pour voir comment ils l’ont comprise et ce que leur sensibilité communique.

Comment choisissez-vous les instruments sur vos morceaux, comme l’accordéon dans « Houmous » ou « Cheval » ?

Il n’y a pas une façon de faire définie, mais si je veux faire un morceau musette/death metal, j’ai besoin d’un accordéoniste et d’un groupe de death, naturellement. Pour « Houmous » par exemple, j’ai écrit les parties midi à l’accordéoniste (Pierre Mussi) qui les a jouées. Pendant les enregistrements, il a improvisé un solo qui n’était pas vraiment prévu mais que j’ai gardé. Le solo qui commence à 1min42 sur le morceau, je l’ai laissé faire et c’était parfait, puis j’ai adapté le morceau en fonction de cette partie.

Préfères-tu utiliser des instruments acoustiques ou électroniques ? Quelle valeur ajoutée vois-tu à l’un par rapport à l’autre et vice versa ?

Ça dépend des morceaux, mais sur ceux que je compose en ce moment, j’aime utiliser des instruments acoustiques, qui collent mieux avec ce que je veux exprimer. Il permettent un rendu plus vivant, avec des variations et de petites imperfections qui rendent le message plus chaleureux et bien plus fort. Faire un morceau avec de « faux » instruments acoustiques en midi, c’est un peu comme enregistrer ce que théoriquement le morceau pourrait être, mais sans qu’il ne le soit vraiment, si on considère que la musique est une expression humaine. L’instrument acoustique joué est plus riche de sens à mon goût et fonctionne beaucoup mieux pour porter un message « humain ». Et à mon sens, les instruments électroniques sont plus adaptés à l’expérimentation, à la recherche de nouveaux sons. Ils offrent une liberté de création qui comporte moins de règles. Les deux peuvent s’unir à merveille s’ils sont bien utilisés.

Que penses-tu des happy accidents ? Te fies-tu à ce procédé pour produire et composer ?

Je me fie peu souvent aux accidents pour composer, mais ils peuvent apporter de nouvelles pistes, de nouvelles idées, et ça peut être super sympa. C’est par exemple ce qu’il s’était passé sur l’album Nostril. « Pavor Nocturnus » et « Tendon » étaient un seul et même morceau. C’est suite à une erreur de ma part sur « Pavor Nocturnus » que « Tendon » a été lancé. Le rythme breakcore du début de « Tendon » avait été créé à l’origine pour « Pavor », mais n’allait pas du tout dans le morceau. Il m’avait cependant inspiré plein d’autres projets, notamment avec un violoniste (Benjamin Violet) que j’avais enregistré quelques semaines auparavant et qui collait parfaitement avec ce rythme. J’avais crée une autre pièce du puzzle sans le savoir. Parfois, ce sont aussi de simples erreurs d’interprétation, comme sur « Cheval », où l’accordéoniste se plante au début du morceau. J’ai trouvé que son « oh putain, merde » dans des micros au prix exorbitant tellement drôle que je l’ai laissé sur le disque.

Dans une interview pour le webzine Hellhina, Laure a donné quelques détails sur la langue inventée des textes d’Igorrr. Faut-il y trouver un sens ou est-ce purement esthétique ?

En fait, la voix n’a pas ici un sens cognitif, mais donne plutôt un sens esthétique aux morceaux, elle est pensée comme un instrument. Je veux rester le plus loin possible des messages politiques et des leçons de morale dans la musique. Aussi beaux que peuvent être certains textes, la musique est pour moi un langage universel en tant que tel. Dans Igorrr j’aimerais ne pas le polluer avec des messages intellectuels. La musique touche le cœur, les textes touchent le cerveau, avant parfois d’atteindre le cœur. Igorrr est plus instinctif et primal que de la chanson à texte. J’imagine que Laure, qui est l’auteur des paroles, a pu leur donner un sens mais je ne le connais pas.

Comment se passent vos collaborations avec Laure ?

Laure est une personne avec qui j’aime beaucoup travailler. Elle a des idées géniales et ose ce que personne d’autre n’oserait. Dans Igorrr, et plus précisément dans la composition de la musique, je ne fais que la cadrer un peu. Globalement, elle est libre de faire ce qu’elle veut. Je lui envoie les instrumentaux en lui disant sur quelle partie elle doit chanter et dans quel registre, mais c’est tout. Ce qu’elle essaie est toujours plein de bon sens et parfois j’hallucine vraiment tant le résultat est magnifique dès la première prise. Je suis toujours très impatient d’écouter ce qu’elle m’envoie. Elle est devenue un vrai pilier du groupe.

Igorrr aurait-il autant exploité la dimension lyrique et le chant dans sa musique sans la voix et la technique de la chanteuse ?

Oui ! La première fois que j’ai rencontré Laure, elle n’avait jamais fait de lyrique. C’est avec le morceau « Caros » sur Nostril qu’elle a tenté pour la première fois de chanter avec cette technique. Elle l’a fait merveilleusement bien et c’est pour ça qu’on a continué. Mais dès les premiers albums d’Igorrr, avant Laure donc, j’avais déjà bien creusé le baroque. Toutefois sans une voix exceptionnelle comme la sienne, j’aurais sans doute moins eu envie d’expérimenter dans cette direction.

Qu’est-ce qui te pousse à explorer ainsi les extrêmes de la musique ?

Je suis très curieux de nature, et spécialement en ce qui concerne la musique. Après avoir passé des années d’exploration musicale et avoir découvert des génies de la musique dans tous les styles (classique, baroque, électronique, death ou black metal, musique roumaine, guitare brésilienne, noise, parmi tant d’autres), j’ai instinctivement envie de partager tout ça et de connecter tous ces univers un peu fous.

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On dit que l’esprit français est très cartésien, classificateur. Quel lien entretiens-tu avec ton public français ?

Je le trouve génial, très ouvert d’esprit mais aussi très difficile, parce qu’extrêmement exigeant. Il est à l’affût de la moindre erreur et plus sur la défensive que les publics d’autres pays, qui accueillent notre musique avec plus de facilité. Cette exigence d’écoute a un bon coté : lorsqu’ils kiffent, ils kiffent vraiment et ils savent pourquoi ! Le mauvais coté concerne plus les médias : ils ont un peu peur de cette musique qui ne correspond a aucune étiquette claire. Ils éprouvent des difficultés à en parler, à travailler avec, c’est un pari risqué pour eux.

Igorrr s’inscrit difficilement dans un courant musical particulier. Quelle communauté est la plus proche du projet ?

Dans mon entourage, j’ai surtout des métalleux et des gens qui viennent du classique, mais aussi d’autres qui vivent pour la musique traditionnelle. C’est un peu différent pendant les concerts, mais j’ai l’impression qu’il y a surtout des métalleux. Peut-être parce qu’ils sont plus bruyants ? [Rires]

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