Comment le dessinateur de Drexciya a révolutionné la mythologie techno

Écrit par Antoine Gailhanou
Photo de couverture : ©Abdul Qadim Haqq
Le 17.04.2019, à 17h26
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©Abdul Qadim Haqq
Écrit par Antoine Gailhanou
Photo de couverture : ©Abdul Qadim Haqq
Artiste visuel essentiel de la techno, notamment derrière les pochettes d’Underground Resistance ou Drexciya, Abdul Qadim Haqq a su donner, par son univers symbolique et afrofuturiste, une dimension militante et quasi mythologique à cette musique. 30 ans après le début de sa carrière, retour sur les influences et le parcours de cet artiste méconnu.


Il est les yeux de la techno. Depuis déjà trente ans, Abdul Qadim Haqq n’a de cesse de traduire visuellement cette musique. Dès 1989, Derrick May lui demande de dessiner la pochette d’une sortie de son label Transmat alors que Haqq n’a même pas fini ses études. Depuis, le dessinateur a créé de nombreux personnages emblématiques du style, dont le ninja sonore d’Analog Assassin, les Jaguar Knights de Rolando, le robot E-2000 de Planet E ou encore les êtres aquatiques de l’univers de Drexciya. Des personnages en lutte, qui rappellent les oppressions que subissent les noirs américains. Auteur d’une oeuvre conséquente, il a contribué à créer une nouvelle variante du courant artistique afrofuturiste : le “Techno Art”.

Né en 1968, Abdul Haqq fait partie de la génération de Jeff Mills et Mad Mike. Durant son enfance, son asthme le bloque chez lui. Pour combler l’ennui, il passe de longues heures devant des programmes de science-fiction comme Star Trek et Battlestar Galactica, mais aussi des dessins animés japonais comme Speed Racer ou Robotech. « Je n’en loupais pas un épisode » confiait-il à Red Bull en 2014. Il lit aussi beaucoup de comics de superhéros, qu’il voit comme des « mythes modernes ». C’est donc tout naturellement qu’il se dirige vers une école d’art, dont il sortira major. En parallèle, il fréquente la scène techno de la ville, qui émerge alors, et intègre Underground Resistance à 21 ans, au sein du collectif Third Earth Visual Arts (dont il est le seul membre restant).

« J’ai toujours senti qu’il y avait une connexion entre techno et science-fiction » poursuivait-il, « parce qu’elle sonne comme si elle venait de l’espace ». À l’écoute des beats de Detroit, il imagine des histoires se déroulant dans des univers symboliques, puisant dans l’histoire des aztèques (pour les Jaguar Knights de Rolando), des amérindiens, mais surtout des afro-américains.


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Son travail emblématique pour le duo Drexciya en est le parfait exemple : dans l’univers qu’il imagine à partir des concepts du producteur James Tinson, les drexciyans, civilisation aquatique, seraient en fait les descendants d’esclaves noirs jetés dans l’Océan durant la Traite. « Si les drexciyans deviennent des guerriers », déclare Haqq pour Trax Magazine, « c’est pour conquérir leur liberté ». Pour lui, la techno est futuriste, ouverte vers le monde, mais aussi connectée au passé tribal de l’être humain. Croisant ces deux symboliques, il renouvelle ainsi l’afrofuturisme. Mais surtout, il crée des visuels indissociables du mouvement. Plus que de simples illustrations, les œuvres d’Abdul Haqq expriment l’univers même de la techno qui, par là, devient mythologique et, en même temps, un outil de lutte contre l’oppression.

Creusant son sillon, il publie un livre en 2008 accompagné d’une compilation de titres phares, le Technanomicron, puis un autre en 2014, revenant sur ses 25 ans de carrière. En 2017, il réalise une exposition avec Alan Oldham, autre artiste de pochettes renommé. Haqq incarne à lui seul ce visage presque oublié de la techno : militant, tourné vers le futur et se nourrissant du passé. « Les racines du début se sont un peu perdues avec la popularisation du genre, mais ça ne m’affecte pas » affirme-t-il. Sereinement, l’artiste voyage toujours dans la techno, dont il ramène encore de nouvelles histoires.

Le travail d’Abdul Haqq, ainsi que d’autres artistes liés à la musique techno, est à découvrir dans le numéro #220 de Trax Magazine, disponible en kiosque et sur le store, qui revient plus largement sur les rapports entre techno, arts et institutions publiques.

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