Comment le danseur Bolewa Sabourin aide les femmes victimes de violences à se réapproprier leur corps par la danse

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©Charlotte Robin
Le 20.05.2022, à 12h52
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©Charlotte Robin
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Photo de couverture : ©Charlotte Robin
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Depuis quatre ans, Bolewa Sabourin crée des ateliers de danse dédiés aux femmes victimes de violences sexuelles, économiques ou psychologiques. Se réapproprier un corps traumatisé, pouvoir mettre des mots sur les souffrances, trouver un espace d’expression… Un travail de longue haleine que le danseur franco-congolais compte, à terme, importer en République démocratique du Congo, pays ravagé par la culture du viol.

Propos recueillis par Brice Miclet
Photographie par Charlotte Robin

La question de l’expression corporelle est centrale. On se demande  : « Est-ce que mon corps a le droit de s’exprimer comme il en a envie  ? » On bouge tout le temps, mais on ne se rend pas compte de ce que ce mouvement inscrit en nous, notamment les souffrances, les problèmes. En dansant, on commence à les vivre, ils remontent en nous, comme si quelque chose d’enfoui se mettait à remuer. Lorsqu’on est ensuite amené à prendre la parole, une grande partie du travail a été effectué. Les problèmes sont dans la gorge, il n’y a plus qu’à parler pour les faire sortir. C’est un autre travail, il n’est pas simple, mais une partie du chemin est faite. Et puis, dans l’idée de danser, il y a forcément la réappropriation d’un corps. Un corps violenté, abusé, transformé en objet… Ces femmes ont tendance à le rejeter, mais il faut le réhumaniser avec ses plaisirs et ses douleurs.

©Charlotte Robin

Vous avez créé l’association Loba en 2012 avec un autre danseur, William Njaboum, mais ces ateliers n’existent que depuis un an…

À la base, Loba était une structure nous permettant d’avoir un espace pour nous entraîner. Puis en 2016, l’association a été relancée suite à notre rencontre avec le docteur congolais Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018, à Paris. Il faisait une conférence sur la reconstruction des femmes victimes de violences sexuelles, notamment sur l’aspect psychologique de ce processus, après que lui, chirurgien, se soit chargé de la reconstruction physique. Au Congo, la rencontre individuelle avec un psy ne fonctionnait pas, les femmes n’avaient pas l’habitude de raconter leur histoire à un inconnu, mais plutôt de taire leurs traumatismes parce que tout le monde a vécu des événements traumatisants. En 2017, nous sommes partis deux semaines travailler dans la fondation du docteur Mukwege. Après nos ateliers et nos cours de danse, les femmes partaient en groupe de parole avec un psychologue, qui remarquait qu’elles s’exprimaient beaucoup plus. À partir de ce moment-là, on avait trouvé notre modèle. L’idée, c’était de donner à ce projet une consistance scientifique pour pouvoir plus tard retourner au Congo et former des personnes sur place, plutôt que d’être venus comme des humanitaires avec notre sac de riz, et de créer le manque en partant.

Vous agissez désormais en France  ?

Oui, au centre d’accueil Ikambere à Saint-Denis, dédié aux femmes porteuses du VIH, à l’hôpital Avicenne de Bobigny et au centre d’hébergement d’urgence Plurielles dans le IXe arrondissement de Paris.

Vous faites face à toutes sortes de traumatismes, notamment ceux des violences sexuelles…

On ne questionne pas les femmes sur les souffrances qu’elles ont pu vivre. Elles ont de multiples traumatismes  : violence verbale, sexuelle, psychologique ou économique. La difficulté d’être une femme vient du cumul. Certaines sont à la rue, en insécurité, dorment dans des trains, dans des cars, dans des hôpitaux. C’est une source d’angoisse énorme, ça les empêche de sortir la tête de l’eau. Il faut offrir un espace où leur cerveau pourra se libérer et prendre les bonnes décisions. Si vous vivez continuellement sous stress, vous aurez toujours la tête dans le guidon, vous prendrez toujours les mauvaises décisions. Nous accompagnons leurs troubles, mais elles se partagent les vraies réponses, les conseils, elles réfléchissent aux problématiques des unes et des autres, car elles ont toutes des solutions, une force de résilience sur laquelle on s’appuie. Ça n’est pas à nous de dire à une femme violée comment elle doit gérer ses problèmes.

Comment juger des améliorations  ?

Au cas pas cas. Il y a cette femme qui venait régulièrement et qui tentait de joindre le 115 (le numéro du Samusocial, ndlr) pendant les ateliers. Je ne sais pas si vous avez déjà appelé ce numéro, mais c’est une expérience assez spéciale… Il faut beaucoup insister pour avoir un interlocuteur. Elle dansait avec nous, au bord des larmes, avec le service en attente. C’était ahurissant, cette voix de fond qui disait  : «  Ne quittez pas, ne quittez pas…  » En boucle. Nous étions impuissants. Elle était à la rue, en insécurité, elle avait peur pour son intégrité physique, elle vivait encore des violences. Quelques jours plus tard, elle a trouvé un lieu d’hébergement pour trois mois grâce au 115, et un travail qu’elle a, un jour, quitté un peu en avance pour venir nous voir. Elle a traversé toute l’Île-de-France pour annoncer cette nouvelle au groupe et danser avec nous durant les cinq dernières minutes de l’atelier. Quand on se sent impuissant de la sorte, on ne se rend plus compte de ce que l’on apporte réellement aux gens, de l’importance de cet espace qui leur est offert. Pourtant, c’est une victoire.

Le problème des violences sexuelles au Congo est toujours important, mais est-il plus pris en considération qu’avant  ? Les choses s’améliorent-elles  ?

Pas vraiment. Certes, le docteur Mukwege facilite les choses, son prix Nobel a amené de la visibilité à ce problème. Mais nous sommes face à une société encore plus patriarcale que la nôtre. Les Congolais ont été en guerre depuis leur rencontre avec les Occidentaux. La guerre engendre des viols, les viols engendrent une culture du viol. En France, on retrouve des phénomènes similaires  : ça passe bien de parler des violences sexuelles dans les médias, mais une fois qu’on va devant la justice, seul un pourcentage très réduit des hommes sont condamnés. Au Congo, on observe la même chose, les mêmes mécanismes, mais décuplés.

En 2018, vous avez coécrit avec Balla Fofana un livre autobiographique, La rage de vivre, paru aux Éditions Faces cachées et dans lequel on comprend que les femmes sont centrales dans votre vie…

C’est un prétexte pour parler de ce que l’on fait avec Loba, pour qu’on ne me demande plus pourquoi je m’engage. Une fois cette question balayée, on peut parler du comment  : comment on travaille avec ces femmes, comment on peut les prendre en charge, comment leur permettre de reprendre du pouvoir. J’y raconte aussi ma condition de jeune homme qui a vécu sans sa mère. Mon père m’a éloigné d’elle, m’a kidnappé et m’a envoyé au Congo. Je l’ai plusieurs fois retrouvée, à des âges différents, mais ça ne se passait pas bien. Depuis un an, on essaie petit à petit de s’apprivoiser, d’apprendre à se connaître. Manquer de cette femme qui n’a jamais été présente, à qui on a refusé sa maternité, a engendré des traumatismes sur lesquels on revient régulièrement. D’un autre côté, j’ai toujours grandi dans les salles de danse. Mon père est aussi danseur, ma mère était son élève. On a voyagé de femme en femme, d’élève en élève, j’ai baigné dans un monde très féminin. En tant que professeur, j’ai eu à apprendre des femmes, à les entendre au-delà des mots, des comportements. Presque toutes les personnes qui viennent dans les cours de danse sont des femmes, ce qui dit quelque chose du corps, de leur relation à ce corps. Le fait qu’ils ne viennent que très peu dit aussi beaucoup sur les hommes.

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