Comment le blue-jean a parcouru plus de 100 ans d’histoire musicale

Écrit par Trax Magazine
Le 05.09.2016, à 18h49
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Écrit par Trax Magazine
Du rock d’Elvis et ses mythiques déhanchés aux nuits techno interminables dans des entrepôts de Berlin-Est, des icônes destroy du punk jusqu’aux dancefloors-sur-Seine de Paris, en passant par le disco et ses mélodies entêtantes ou les flows tranchés des rappeurs de New York, la musique et ses ambassadeurs ont aussi enfanté les tendances vestimentaires les plus novatrices. En prescripteurs de mode comme de bonne musique, nombreux sont ceux qui se retrouvent sous la bannière commune du blue-jean. Révision générale. Par Victor BranquartPhoto en Une : Jacob Khrist

L’histoire commence en 1863, à San Francisco. Installé en tant que grossiste en articles de mercerie destinés aux pionniers orpailleurs (les forty-niners), un immigré bavarois devenu citoyen américain fonde la société Levi Strauss & Co. En 1872, Jacob Davis, tailleur à Reno (Nevada), écrit au patron pour lui faire part de son invention : un procédé permettant de riveter les coins des poches de pantalon. Les deux hommes s’associent et se voient accorder un brevet dès l’année suivante. Le blue-jean était né.

levi's jeans

XIXe siècle : jean et banjo

Plutôt étrangers à l’idée de tendance vestimentaire et avant tout adeptes du blue-jean pour sa robustesse à toute épreuve, les premiers musiciens à revêtir le pantalon mythique sont certainement ces chercheurs d’or et aventuriers. Descendants des colons anglais, écossais, irlandais ou français, ils sont pour certains à l’origine de l’old time music (qui, plus tard, donnera naissance aux musiques nord-américaines : bluegrass, folk, country, hillbilly, americana).

Celle-ci se joue généralement sur des instruments à cordes (violon, banjo, guitare) et puise autant ses racines dans la musique folklorique européenne qu’elle se nourrit des influences afro-américaines diffusées par les esclaves africains (negro-spiritual, gospel, blues…). Pour célébrer la trouvaille d’un filon d’or miraculeux, rien de tel qu’un bon vieux banjo posé sur l’épaisse toile élimée d’un authentique jean « XX », premier modèle de blue-jean lancé par l’entreprise de M. Strauss en 1890.

levi's jeans

levis
Des mineurs en Californie, 1882.

50’s : Marilyn et Elvis, les ambassadeurs

Au cours du XXe siècle, le blue-jean passe du statut de vêtement de travail à celui d’indispensable de toute garde-robe moderne. En 1935, un premier modèle pour femmes est lancé, toujours par Levi’s, largement popularisé par les poses lascives d’une Marylin Monroe

Elvis Presley – Got A Lot O’ Livin’ To Do (1957)

C’est à cette période que le blue-jean se trouve un premier ambassadeur à sa taille : Elvis Presley. Le « King » participera, à grand renfort de déhanchés, à faire du jean un symbole de rébellion et d’antipuritanisme. Parfaite combinaison de gospel, rockabilly, rhythm and blues, country et blues, le pionnier du rock est l’un des premiers à réunir musiques noire et blanche.

levis elvis

60’s : l’âge d’or

Jimmy Clanton – “Venus In Blue Jeans” (1962) 

Durant la décennie qui suit, le jean ne cesse d’accompagner les mouvements musicaux les plus libertaires et contestataires, allant jusqu’à inquiéter le gouvernement américain, qui tentera de l’interdire dans les écoles. Les années 60 sont marquées par l’explosion du rock et la multiplication de ses sous-genres : Jeff Beck, Rod Stewart, Led Zeppelin, les Who, le Velvet Underground, Jimi Hendrix et ses solos légendaires rehaussés par ses jeans pattes d’eph et délavés.

Sur les pochettes de leurs albums, les artistes arborent des pantalons en denim chargés de symbolisme : de Bob Dylan en porte-drapeau de la Beat Generation et la couverture de son deuxième album The Freewheelin’ Bob Dylan (1963), à George Harrison en total denim sur la pochette du vinyle d’Abbey Road (1969). Plus sages (du moins en apparence), les quatre membres des Beach Boys, auteurs des mélodies pop Surfin’ U.S.A., God Only Knows ou Wouldn’t Be Nice, devenues cultes dès leur sortie, optèrent longtemps pour le modèle tout blanc et des chemises rayées à manches courtes, popularisant ainsi le mythe californien et l’image de ces jeunes hommes bien élevés, peignés de côté, amateurs de surf-rock… et de LSD.

bob dylan

Abbey Road
Tout en jean pour George Harrison, à gauche sur l’artwork de “Abbey Road”
the beach boys
The Beach Boys, tous en white

Jimi Hendrix @ Woodstock

The Beatles Rooftop Concert, 1969, London

Bob Dylan – Westinghouse TV Special (1963)

70’s : absolutely rock

Les seventies furent parmi les années les plus prolifiques de l’histoire de la musique moderne : les genres majeurs éclatent et de nouvelles familles musicales se créent. Le début de la décennie est marqué par l’indétrônable album Sticky Fingers des Rolling Stones, sorti en 1971. Son succès est autant dû à la qualité des morceaux – dont le culte Brown Sugar – qu’à la pochette provocante de l’album pensée par Andy Warhol : le haut d’un blue-jean grimé d’une véritable braguette et s’ouvrant sur un slip blanc bien moulé. C’est aussi l’arrivée du hard rock avec des groupes majeurs comme les Anglais de Deep Purple qui sortent en 1973 leur compilation Mark I & II. On retrouve aussi Status Quo, Aerosmith ou Led Zeppelin dont le morceau Whole Lotta Love préfigure la vague hard rock.

De son côté, David Bowie, déjà devenu Ziggy, initie le monde au glam rock avant de décoller quelques années plus tard vers des horizons plus sophistiqués et théâtraux. À la même période, aussi sensuelle que décomplexée, impossible d’oublier l’éminence new wave Debbie Harry, la chanteuse de Blondie et ses poses provocatrices en jean et talons. Sa musique, avant-gardiste et enragée, souffle un vent de nouveauté sur la scène new-yorkaise de la fin des années 70, notamment au mythique et crasseux club CBGB.

sticky fingers
Artwork du “Sticky Fingers” des Rolling Stones, par Andy Warhol
lettre andy warhol mick jagger
La lettre de Mick Jagger à Andy Warhol concernant l’artwork de “Sticky Fingers”
blondie
Blondie

David Bowie – The Jean Genie

Led Zeppelin – Whole Lotta Love

Disco fever


De part et d’autre de l’Atlantique, la coupe pattes d’eph’ fait fureur et se retrouve aussi bien portée et délavée par la génération hippie qu’enfilée taille haute par les membres d’ABBA et des Bee Gees, alors à l’apogée de la disco fever.

Côté français, en 1971, Serge Gainsbourg sort son Histoire de Melody Nelson, construit autour de sa muse du moment, Jane Birkin. C’est elle qui figure sur la pochette de l’album, sobrement vêtue d’un jean pattes d’éph’ d’anthologie, tout autant affectionné à cette période par l’homme à tête de chou. Encore une dizaine d’années plus tard, « The Hardest Working Man in Show Business », l’intemporel James Brown, n’hésitera pas à poser tout de denim vêtu, le bas du jean toujours aussi évasé et les bottes Santiags rutilantes pour la cover de son album In the Jungle Groove, sorti en août 1986.

ABBA
ABBA, artwork de “Greatest Hits”

gainsbourg

james brown

Bee Gees – Edge Of The Universe live @ Soundstage Chicago (19/03/1975)

Skinny jeans et rébellion

C’est également durant la période charnière du milieu des seventies qu’aux États-Unis et en Angleterre, pays du rock et de l’irrévérence, naissent le punk rock et le mouvement qui l’accompagne. S’opposant frontalement à la musique populaire et la mièvrerie hippie, à l’establishment, au capitalisme ou encore aux médias traditionnels, des groupes pionniers comme The Ramones, The Clash et les Sex Pistols émergent sur les scènes underground de New York et de Londres.

Si leur musique est nourrie d’opposition et de rébellion, leur style vestimentaire l’est aussi, négligé et inspiré par la philosophie Do it yourself : t-shirt à message, perfecto noir ou veste en jean customisée, et ce que certains considèrent comme l’ancêtre du skinny, un jean à la coupe droite type 505 rétréci au-dessus de la cheville, ouvert ou lacéré à l’avant du genou. L’une des premières preuves en image figure sur la pochette de Ramones, album éponyme de The Ramones, sorti en 1976. Leur style sera rapidement repris par les musiciens et fans du même mouvement.

ramones

sex pistols
The Sex Pistols

The Clash – Live in Manchester (1977)

Autre précurseur en matière de style, autant respecté par les adeptes du punk (dont beaucoup lui en attribuent la paternité), inventeur du stage diving (le slam), « l’Iguane » devenu Iggy Pop arbora très tôt son légendaire skinny jean, se différenciant autant dans l’art de le porter que de l’ôter en plein concert. La palme du jean le plus serré revient toutefois à Bon Scott, fanatique du veston denim sans manches et des coutures au bord de la rupture, défunt leader et chanteur d’AC/DC dont la voix stridente s’alliait à merveille aux riffs enragés d’Angus Young et sa fameuse guitare Gibson SG.

Iggy Pop & The Stooges, documentary

AC/DC – Let There Be Rock (Live – Apollo Theatre, 1978)

Déchiqueté par le grunge


Du punk au rock alternatif, le jean suit le mouvement et devient une douzaine d’années plus tard l’un des éléments essentiels du look débraillé accompagnant la musique grunge. Son représentant le plus célèbre, la figure de proue du groupe Nirvana et digne héritier du punk rock, Kurt Cobain. Usant jusqu’à la corde sa santé, ses guitares et ses jeans, il chante la fin d’une époque et les horizons perdus d’une jeunesse noyée par la modernité.

kurt cubain
Kurt Cubain, leader de Nirvana

Nirvana – Smells Like Teen Spirit

80’s : world pop music

1982, un ouragan funk, post-disco, soul, R&B et pop déferle sur le monde. Michael Jackson est alors au sommet de son art. Son album Thriller, le premier à utiliser le clip comme un moyen de promotion, devient en une seule année l’album le plus vendu de tous les temps. Pour ce sixième opus, le “King of pop” s’est offert les services de Quincy Jones en tant que producteur. Celui-ci distille ses riffs de guitare et son expertise dans des morceaux aussi emblématiques que “Beat It” ou “Billie Jean”.

Son homologue féminin, alors emblème de la femme rebelle et indépendante, le jean ceinturé sur le haut des hanches, Madonna est consacrée “Queen of pop music” au milieu des années 1980. Du haut de ses 164 centimètres, danseuse athlétique, elle fustige l’autorité masculine, le conservatisme et l’église catholique. Elle s’attire ainsi les foudres du Vatican en dédicaçant au pape Jean Paul II le morceau polémique “Papa Don’t Preach”, qui, dans ses paroles comme à travers le clip vidéo dirigé par James Foley, traite du statut de la mère adolescente et de la question de l’avortement.

beat it michael jackson

Madonna – Papa Don’t Preach (1986)

90’s : “Jeans, leather jacket, Adidas and gangster hat”

A New York, au début des années 1970, les premiers ghettos naissent du marasme social et économique quand James Brown, Sly and The Family Stone ou Gil Scott Heron participent à l’affirmation de l’identité noire américaine. Dans un quartier du Bronx, un touche-à-tout d’origine jamaïcaine, Clive Campbell alias DJ Kool Herc lance les premières block parties au cours desquelles une jeunesse désœuvrée et avide de liberté s’essaye à mixer des vinyles, à la joute verbale, au graffiti et à ce qui deviendra le break dance quelques années plus tard.

DJ Kool Herc, une des premières block party au 1520 Sedgwick Avenue, 1973

À mesure que naissent des mouvements, poses et séquences de plus en plus spectaculaires, les danseurs, ou Bboys (pour Bronx Boys puis Break Boys), privilégient les jeans aux coupes souples (quand ils ne portent pas le fameux jogging Adidas à bandes) pour la liberté des mouvements qu’ils permettent et leur robustesse à l’épreuve du bitume.

Plus tard, au début des années 1990, les rappeurs devenus prescripteurs des tendances vestimentaires urbaines initient le monde aux coupes larges et aux modèles baggy. De N.W.A à Tupac, des Beastie Boys au Wu Tang Clan, de Kriss Kross et la jaquette de leur album Totally Krossed Out sorti en 1992, à Jay-Z et avant lui The Notorious B.I.G., tous ont fait du jean un élément indispensable de leur garde-robe. “In jeans, leather jackets, my Adidas, and gangster hat”, déclame ainsi Run D.M.C. dans “Can I Get A Witness” (1993), achevant ainsi de faire entrer le jean baggy au panthéon streetwear du rap game.

kriss kross

Wu Tang Clan
Le Wu-Tang Clan

RUN-DMC – Walk This Way

Rock Steady Crew : The Origins – Bboys, une histoire du break (1/8) – ARTE Creative

90’s-00’s : in da club

Ces vingt dernières années sont sans conteste celles des producteurs de musiques électroniques et de leurs descendants disc jockeys. L’un des pères fondateurs officiait à New York entre 1970 et 1990. Son repaire : le Paradise Garage, temple de la post-disco et de la musique garage. Son nom, Larry Levan, créateur des pistes longues et véritable chef d’orchestre derrière ses platines, amateur de t-shirts customisés, de jeans serrés et inspirateur de la house music de Frankie Knuckles.

Puis, de la techno de Detroit au trip-hop de Bristol, les as de la boîte à rythme s’en sont donné à cœur joie pour créer tout ce que le monde connaît aujourd’hui de breakbeat, de nu-disco, d’électronica, de drum’n’bass, de dubstep… Depuis la France, Laurent Garnier, les Daft Punk, Etienne de Crécy ou encore Dimitri from Paris, électro-porteurs inconditionnels de jeans (ou simplement de casques clignotants), initient la planète à la French Touch.

Un peu plus tard, Quentin Dupieux, alias Mr. Oizo, fera de sa marionnette Flat Eric un étendard du cool et de l’électro via la vidéo publicitaire Sta-Prest qu’il réalisée en 1999 pour Levi’s. Quant à DJ Mehdi, véritable ovni musical et membre de la famille Ed Banger, il inonde les clubs de ses mix généreux et fédérateurs, comme avec son album Lucky Boy. Sans oublier Justice, qui signera le tubesque “D.A.N.C.E.” et son clip à la gloire du t-shirt animé sur jean slim, mais aussi l’avatar diabolique de Kavinsky, sorti de l’ombre en 2010 avec son Teddy rouge, son jean troué et ses sneakers Jordan.

Aujourd’hui, les danseurs de free party, de clubs ou de festivals gardent tous leur modèle fétiche pour aller taper du pied sur les dancefloors du monde entier. À la fois intemporel, universel et rendu unique par la morphologie, l’usure et le mode de vie de tous ceux qui le portent, DJ’s, rappeurs, punks, glam rockers ou folk singers, le blue-jean reste à jamais lié à la musique, comme cul et chemise, et à ses frasques les plus rebelles et ses embardées les plus créatives.

larry levan
Larry Levan, célèbre DJ du Paradise Garage
kavinsky
Le zombie de Kavinsky

dj mehdi

La pub Levi’s de Quentin Dupieux aka Mr Oizo

DJ Mehdi – I Am Somebody feat. Chromeo

Justice – D.A.N.C.E.

Laurent Garnier – Acid Eiffel (Unreasonable Live @ Elysée Montmartre)

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