Comment la chorégraphe Ari De B repolitise le dancefloor grâce à sa pratique engagée de la danse ?

Écrit par Cécile Giraud
Photo de couverture : ©Rodney Paul
Le 29.10.2019, à 10h45
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©Rodney Paul
Écrit par Cécile Giraud
Photo de couverture : ©Rodney Paul
Ari De B danse. De jour comme de nuit, entre Paris et Londres, de minuit à midi. Ari De B est tombée dans la Ballroom scene par le waacking, cet art apparu dans les clubs gays de Los Angeles à la fin des années 60 qui changea à jamais la face du clubbing pour les noirs, les latinos et la communauté LGBTQ+. Entre libération du corps et appropriation des luttes, voguing et waacking ne sont pas rentrés dans la vie d’Ari de B par hasard. Rencontre.

Marilyn Monroe, Bugs Bunny, Bruce Lee, Charlie Chaplin… Tou.te.s ont en commun le punking (du mot “punk”, qui se traduirait par “tapette” ou “pédé”), cette gestuelle chorégraphiée qui permet d’incarner grâce au corps une idée, un personnage, une démarche. De cette performance observée dans les plus grandes productions qu’Hollywood ait porté, le waacking s’inspire pour défendre certaines luttes politiques. Nous sommes à la fin des années 60, et les clubs gays de Los Angeles voient dans les foules apparaître quelques whacks, ce pas très identifié qui consiste à replier ses avant-bras vers les épaules pour les déplier dans le dos. Le waacking, ancêtre du voguing, permet alors aux noirs, latinos et personnes LGBTQ+ de s’émanciper de la classe dominante blanche.

Habibitch (habibi pour “mon chéri” en arabe, bitch parce que c’est comme ça), pourfendant la transphobie sur les réseaux sociaux. Crédit photo : © Mathias Casado Castro

Ari De B, Lissia Benoufella, de son vrai nom, est de ces personnes qui n’ont pas attendu qu’une femme voilée se fasse exclure d’un conseil régional pour comprendre la violence du racisme institutionnel. Née « vers les années 80 » à Alger, l’artiste a fui la guerre civile à l’âge de 4 ans avec ses parents. Une fois arrivée en France, la famille qui jusque-là n’avait toujours vécu qu’en Algérie, a dû tout reconstruire. De ce déchirement, le corps de la danseuse gardera de belles cicatrices. Des cicatrices dignes d’un corps en exil, en perpétuelle mouvance. L’arrivée en France, Lissia s’en remet parfaitement grâce à sa « mémoire d’éléphant ». « Je me souviens de la détresse matérielle et affective de mes parents. Quand ils sont arrivés, il n’avaient rien ». Comme beaucoup de personnes qui ont vécu l’exil, Lissia a grandi dans le déracinement. Ni une force, ni une blessure, ce passé l’accompagne au quotidien dans la danse. Cette « langue parallèle », comme elle l’appelle, est un nouveau moyen pour elle d’exprimer son histoire. Mais celle pour qui la danse a toujours été au centre de sa vie ne s’est véritablement formée qu’à l’âge de 25 ans. Deux ans de formation, un moral d’acier et beaucoup de courbatures, c’est ce qu’il lui a fallu pour devenir une chorégraphe que désormais de nombreux workshops londoniens s’arrachent. « C’était extrêmement difficile physiquement. Je partais de très loin. Si j’avais su ce qui m’attendait je l’aurais pas fait. J’ai dû travailler trois fois plus pour avoir un semblant de carrière ».

Habibitch, adaptant librement la reine des boulettes, Diam’s

Cathartique et thérapeutique, le waacking lui a permis de renouer avec son corps. « Ça a été très fort, parce que je pense qu’on est hyper déconnectés de nos enveloppes corporelles. Surtout nous, les personnes assigné.e.s femmes : on nous apprend à détester notre corps. Il n’est jamais une source d’apaisement ou d’équilibre, il est toujours sujet d’injonctions. Donc savoir maîtriser le moindre de mes mouvements, ça a été très libérateur. Il faut repolitiser la danse, car elle est éminemment politique quand elle est exercée par des corps minorisés ». Ce que Lissia appelle “corps minorisés”, ce sont ces corps noirs, trans, gros, en situation de handicap, qu’on ne regarde pas ou seulement de travers et qui font la marge de la société.

Habibitch being Habibitch, par © Bettina Pittaluga

Et parce qu’une injonction en cache toujours une autre, il y a un mot pour décrire le fait de subir simultanément plusieurs formes de domination ou de discrimination dans une société : l’intersectionnalité. Un gros mot qui pourtant explique de nombreux maux, un prisme à travers lequel Ari De B conçoit la vie et qui lui a permis de s’identifier. « Étant une personne queer, racisée, assignée femme, au corps non-normé, je suis directement concernée par ces choses-là. La théorie de l’intersectionnalité m’a apaisée socialement. Jusqu’à présent dans mon militantisme, j’avais fouillé du côté de l’anti-racisme, mais je trouvais que c’était un milieu sexiste. Chez les anarchistes, je trouvais du racisme. Les queers, je les trouvais trop blancs, les féministes, trop normées… Ça ne donne pas réponse à tout, mais c’est un très bon outil qui m’a permis de comprendre que l’art n’existe pas ex-nihilo. L’histoire est politique et la danse a une histoire, donc par syllogisme, la danse est politique ».

Pour toujours plus de classe, rendez-vous tous les samedis après midi a À la Folie dans le parc de la Villette pour des cours de waacking donnés par Ari De B.

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