Comment Kokoko! a amené la « musique du diable » de Kinshasa sur le dancefloor

Écrit par Trax Magazine
Le 26.03.2019, à 14h01
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Déjouant les monopoles bling bling du ndombolo, ce collectif de musiciens kinois dézingue le cœur de la capitale de la République démocratique du Congo avec des instruments de sa propre fabrication. Découvert par les réalisateurs Renaud Barret et Florent de la Tullaye (auteurs du film Benda Bilili !) et mis en boîte par Débruit, Kokoko! sera présent au festival Karnasouk, organisé au Kilowatt à Vitry-sur-Seine les 29 et 30 mars 2019.

Cet article est initialement paru dans le numéro #203 de Trax Magazine, disponible sur le store en ligne.

Par Hervé Lucien

« On ne peut pas être préparé à Kinshasa. J’avais déjà voyagé en Afrique mais cette ville est d’un niveau d’électricité incomparable. » Comme Damon Albarn avec DRC Music et Jupiter & Okwess ou Doctor L avec Mbongwana Star, Débruit a effectué le voyage vers le cœur musical de l’Afrique, mégalopole indisciplinée de 12 millions d’habitants plongée dans un incessant déluge sonore, un chômage endémique (65 % de la population) et une insalubrité chronique, pour en exfiltrer les meilleures vibrations. En l’occurrence celles des fous furieux de Kokoko!. Missionné par les réalisateurs de La Belle Kinoise pour documenter les artistes underground congolais, le Breton s’est imprégné pendant deux mois du son de ces têtes brûlées du quartier Ngwaka pour leur permettre de réaliser un premier maxi décoiffant.

La musique du diable

Les musiciens kinois attendaient manifestement ce déclencheur pour passer dans une nouvelle dimension : « On a toujours créé notre musique pour entrer sur le dancefloor des clubs. Mais à Kinshasa, personne ne sait produire ce type de sons », déclaraient-ils récemment à I-D Magazine, en référence à une scène musicale barrée par la mafia du ndombolo et siphonnée par les Églises évangélistes, pour qui Kokoko! incarne la « musique du diable ». Habitué du choc des cultures (avec son Coupé Décalé sur Musique Large en 2008,Aljawal avec Alsarah sur Soundway en 2013, Débruit & Istanbul sur ICI en 2016), le producteur se passionne pour les instruments bricolés des artistes de la rue Kato, au cœur du ghetto de Kinshasa : guitare une-corde, drum machine à écrire, harpe/kora montée sur une croix… « Dès que tu commences à jouer, ça sent cette odeur de câbles qui chauffent », se marre Xavier alias Débruit. « Le matériel cheap vendu par les commerçants chinois tombe en fusion, mais c’est raccord avec l’esprit électrique de cette musique, qui dépasse toutes les limites physiques et sonores. On pense qu’on ne va pas tenir deux minutes et on se retrouve en transe trois heures après. » Le chanteur-leader Makara nomme cette musique « techno kintueni », « zagué »  ou d’autres noms en lingala. « Mais pour définir notre son, on dira que c’est direct, cru, punk avec un gros groove. C’est le son de la ville qui nous inspire, on entend Kinshasa plus qu’on ne la voit », assure-t-il.

Musique concrète

Pour capter cette humeur trépidante, Débruit a dû faire avec ce qu’il y avait sur place, constituant un mini-studio avec des bouts de matelas et des tables de ping-pong… « Dès que j’ai installé mes machines, on a commencé à improviser. Avec eux, tu peux avoir un morceau riche et harmonisé au bout de cinq minutes. Ils peuvent jouer de tout : de la rumba congolaise, du hip-hop/ragga mais leur truc, c’est l’expérimentation, la musique concrète. Ils doivent apprendre par eux-mêmes à jouer de l’instrument unique qu’ils viennent d’inventer : ça crée forcément des sons atypiques ». Dans son Styles : critiques de nos formes de vie (Gallimard Essais 2016), la philosophe Marielle Macé décrit le phénomène : « Inventer un nouveau son n’est pas résoudre un problème mais accroître le royaume du sensible sonore, enrichir le monde non seulement d’un objet nouveau (l’instrument) mais d’une nouvelle couche de sensations possibles. Ce pluriel instrumental, ce “bouillonnement organologique” […] entretient un rapport privilégié avec la puissance mais aussi les bizarreries de l’imagination humaine. » Expérimental par essence, l’univers de Kokoko! demeure brut, à l’image de son environnement, que l’on aperçoit dans la vertigineuse bande-annonce balancée par La Belle Kinoise. « Les musiques africaines sont souvent surproduites, on en perd l’authenticité, l’énergie directe, reprend Débruit. Parfois, chez Kokoko!,  tu as un morceau qui ressemble à du punk-funk new-yorkais, mais ils le créent de manière spontanée. Je ne voulais pas faire de l’ethnomusicologie, j’ai produit Kokoko! comme un groupe alternatif, peu importe qu’il soit de Kinshasa, Berlin ou Londres. »

Toutes les informations sur le festival Karnasouk et sa programmation sur la page Facebook de l’événement.

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