Comment Kittin s’est “rapprochée des étoiles” avec son dernier album Cosmos

Écrit par Jean Paul Deniaud
Photo de couverture : ©D.R
Le 08.02.2019, à 18h54
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Écrit par Jean Paul Deniaud
Photo de couverture : ©D.R
Avec son nouvel album Cosmos, Kittin – qui désormais ne s’appelle plus “Miss” – a pris une toute nouvelle direction, délaissant les rythmes et les productions complexes pour explorer l’univers avec les nappes de synthés les plus pures possible. Trax s’est entretenu avec elle sur les raisons de ce départ pour l’espace.


Cet album est vraiment différent du reste de ta discographie. As-tu craint la réaction du public, de tes fans ?

Oui et non, dans le sens où ce qui compte pour moi c’est avant tout d’écrire des chansons ou des pièces – je suis moins une productrice qu’une songwriter –, quelque chose qui soit fidèle à la vision que j’ai eu au départ. Tout le processus est tellement gratifiant… Sur ce point je n’ai pas de crainte, parce que j’ai atteint mon objectif, le résultat correspond à ce que j’avais dans la tête. Et d’un autre côté, ce processus à pris du temps, j’y ai mis du coeur, alors oui je désire qu’il soit compris. On a envie que ça parle aux gens quand on developpe des thèmes ou des choses universelles. Cela ne sert à rien de parler de choses qui n’intéressent que nous.

Après 25 ans de carrière, comment envisage-t-on de faire un nouvel album ?

Quand on arrive à un point de sa vie, de sa carrière où le plus gros est derrière, faire un album n’est pas forcément une nécessité. Mais lorsque l’envie d’écrire revient, il y a un engagement, comme une responsabilité vis-à-vis de son expérience et de son vécu. Qu’est ce que c’est d’être un artiste aujourd’hui ? J’aurais pu faire 12 tracks à la suite et faire un album. Je l’ai déjà fait avant, ne me rendant alors pas compte de ce que je faisais, et c’était bien comme ça. Aujourd’hui la musique se consomme de manière très rapide, mais je voulais prendre le temps de me poser les questions qui m’habitent profondément. J’ai travaillé jusqu’à avoir une trame explicite. Cela a été un challenge pour moi : d’habitude je fais des morceaux en 2, 3 heures, et après je travaille le son. J’aime bien cette urgence mais là je me suis donnée le temps d’aller plus loin, de les laisser se reposer, pour voir s’ils avaient un sens dans la durée…

Cette absence presque totale de kicks, ce rythme très lent, cet espace dans les morceaux, tout cela est vraiment nouveau dans ta discographie.

C’est drôle parce que je lai fait écouter à très peu de gens, et la première personne qui a pu l’entendre ma dit “Ce serait de la bombe si on mettait un kick dessus“, et je lui ai répondu “Tu vois c’est exactement que vont attendre les gens“. Mais je n’ai pas eu envie d’aller vers l’évidence. Le truc c’est de se dépouiller de tout le superflu : ce sont les textures qui priment, pas les percussions, ni le format chanson. Il n’ y a pas de couplet, pas de refrain… juste les éléments qui vont me permettre de décrire l’univers mental dans lequel je me trouve. La musique qui me suit le plus depuis que j’ai découvert l’électro c’est l’électronica, cette musique épurée qui est comme la musique “classique” de notre monde, qu’on peut écouter chez soi, en voiture… C’est ce qui me parlait le plus pour exprimer ce que je voulais.

Comment s’est déroulée la composition des morceaux ?

Mon truc c’est les accords, les mélodies, je ne suis pas dut tout douée en rythme. Quand j’étais avec The Hacker ou lors d’autres collaborations, c’était facile, parce qu’eux amenaient leur talent rythmique et moi mon talent mélodique. Pour cet album c’était très intéressant de laisser tomber ce pour quoi je ne suis pas bonne. De me concentrer sur les textures, les atmosphères, de faire en sorte que ma voix ne soit pas l’instrument principal… C’est beaucoup plus difficile de faire ça que de rajouter des sons encore et encore. Au niveau du mixage, quand il y a de la place comme ça, on a la possibilité de faire de la stéréo, de l’écho, de la reverb d’une nouvelle manière, et c’était jouissif d’avoir autant d’options. On fait des choix qui vont déterminer l’intégralité du morceau final.

Il y a un côté retro-futuriste, à la Doppelreffekt, Détroit… Tu souhaitais développer ce thème “cosmique” ?

J’habite à la campagne, et quand on voit le ciel étoilé… ça m’a sauté aux yeux qand j’ai déménagé. Ensuite j’ai retrouvé le livre Cosmos de Karl Sagan, que je lisais beaucoup étant petite. C’est un des pères de l’astrophysique moderne, et l’un de ses élèves, Neil Tyson de Greys, a été commissioné par Netflix pour faire les séries sur l’univers qui s’appellent Cosmos justement. Je me suis reconnue là dedans. La science essaye d’expliquer d’où l’on vient, où l’on va, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, les possibles voyages dans l’espace… ça nous ramène à un questionnement existentiel. C’est ce qui m’empêche d’être nombriliste : notre vie est un voyage. Tout est en mouvement, et cet album a justement été construit comme un voyage. Cela m’a permis de rendre ces thèmes plus lisibles et de renforcer leur côté narratif.

Comment as tu choisi les atmosphères de ces étapes du voyage ? Le morceau “Question Everything” est un peu ravy, acid…

C’est un de mes préférés. Quand on a un esprit hyperactif comme le mien, tu ressens à la fois de l’excitation, un malaise, le questionnement de cette réalité qu’on nous apprend. Les sons correspondent bien à cet esprit vif, et incarnent cette douleur d’être comme cela. Il faut l’apprivoiser, d’où l’intro un peu lente, et puis le morceau s’énerve, on se pose des questions, on est dérangé… il y a volontairement des morceaux très dark qui représentent bien cette solitude existentielle, semblable à celle que l’on ressent quand on est dans l’espace. Parce que lorsqu’on se pose des questions sur le monde extérieur, qu’on part loin loin dans l’espace et ses pensées, on est forcément confronté à sa situation d’être humain finalement, à ses peurs… D’où la référence à l’affaire Weinstein sur “#Me Too”. On ne peut pas se poser des questions sur l’avenir de l’univers sans se poser des questions sur sa propre situation, de femme en ce qui me concerne. De le placer à cet endroit là me paraissait beaucoup plus fin que de le placer dans un album engagé. Le but n’est pas de gueuler, mais d’avancer, de dépasser cela puis guérir. On ne va pas à la conquête du monde si on ne va pas à la conquête de soi.

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