Comment je suis devenu le DJ de campagne de Benoît Hamon en 2017

Écrit par Antoine Calvino
Photo de couverture : ©D.R.
Le 07.11.2019, à 17h50
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©D.R.
Écrit par Antoine Calvino
Photo de couverture : ©D.R.
Journaliste pour Trax depuis une éternité, DJ et organisateur de fêtes au sein du collectif Microclimat, Antoine Calvino s’est retrouvé à mixer dans les meetings du candidat socialiste lors de la dernière élection présidentielle. En 2017 dans Trax, il nous racontait ça de l’intérieur.

Cet article a initialement été publié en 2017 dans Trax n°200, disponible sur le store en ligne.

Tout a commencé début janvier par le coup de fil d’un ami qui grenouille dans les eaux du parti socialiste. Il passait des disques l’an dernier à un meeting de Claude Bartolone, le président de l’Assemblée, et on lui a proposé de remettre ça pour Benoît Hamon. N’étant pas disponible, il me propose le plan. DJ de campagne électorale ? Je n’avais jamais pensé à un truc pareil. Lorsque je mixe avec mon collectif, ça se passe plutôt dans les bois et les squats de la région parisienne. Mais le truc qui me chiffonne vraiment, c’est que j’ai des positions nettement plus radicales que celles du PS. Mais bon, la proposition est amusante et le personnage de Benoît Hamon m’est plutôt sympathique. Je décide de tenter le coup.

Une playlist orientée

Mon contact, un certain Corentin, m’explique qu’il a besoin de quelqu’un pour chauffer le public au début du prochain meeting à l’Institut national du judo à Paris, juste avant le premier tour de la primaire citoyenne. Je lui propose de jouer funk et house, ce qui lui va très bien. Le jour dit, j’hésite à enfiler mon t-shirt orné d’un Lénine à crête de punk, mais une bouffée inespérée de lucidité me pousse à éviter l’embrouille d’entrée de jeu. À mon arrivée, quelque 2 000 personnes sont en train de s’installer pendant que je me mets aux platines pour une heure. J’ai repris quelques disques que j’avais passés l’an dernier à Nuit debout sur la place de la République : le remix extatique du “Lovelee Dae” de Blaze par isolée qui colle bien à l’euphorie des lendemains qui chantent, “Can you feel it” de Larry Heard qui parle de cette house – au sens de musique mais aussi de maison – où nous sommes tous les bienvenus quelle que soit notre couleur de peau, et “Promised Land” de Joe Smooth, cet hymne à un Eden où nous vivrons un jour tous ensemble en harmonie. J’ai ajouté dans mon sac “Wild Spiral Acid”, un track techno des Spiral Tribe qui célèbre les joies du psychédélisme, Mobilisation générale, une compilation de textes révolutionnaires vintage posés sur du free-jazz, et “Utopia” de Karl-Heinz Schäfer, un court discours de 1972 sur la libération de l’homme. Plus quelques disques de funk pour assurer le coup. 

Ma grand-mère, Raymond Barre et moi

Je commence avec “Utopia”, mais le gars de la régie met le niveau au minimum, personne n’entend rien. Alors que je m’apprête à enchaîner avec mon free-jazz gauchiste, je réalise que, même en sourdine, les gens risquent de ne pas accrocher aux solos de sax dissonants et aux diatribes prolétariennes. J’enchaîne plutôt sur “Shaft” d’Isaac Hayes, le morceau emblématique du courant blaxploitation. Pendant ce temps, mon “bookeur” Corentin est sur scène avec le micro. C’est le Monsieur Loyal du meeting, il prend la parole sur ma musique pour présenter les différents intervenants et demander au public de  “tweeter et retweeter” des messages estampillés #BenoîtHamon2017, le tout devant des affiches qui proclament que ce dernier veut “faire battre le cœur de la France”… Lorsque la vedette fait son entrée sous les cris de “Benoît, président !”, j’ai définitivement l’impression d’être dans un film. Après le discours, je raccompagne ma grand-mère, qui est gentiment venue me soutenir alors qu’elle est toujours restée fidèle à Raymond Barre, tout en essayant de lui expliquer le bien-fondé de ce revenu universel qu’elle est très inquiète de devoir financer avec ses impôts.

Legalization

Le lendemain, Corentin me rappelle. Il ne fait aucune allusion aux messages cachés de mon set, mais il semble ravi de la tonalité générale et me propose de revenir la semaine suivante au meeting du Palais des Congrès de Montreuil. Ça va me rappeler des souvenirs, c’est là que se tenait le premier festival Weather. J’en étais sorti pour acheter une barrette de shit, je m’étais fait serrer et j’avais passé vingt heures en garde à vue au commissariat voisin. Je profite donc de l’occasion pour glisser en loucedé “Legalize it”de Peter Tosh et “Pass pass le oinj” de NTM, histoire de soutenir la proposition de Benoît Hamon en faveur de la légalisation. Je passe aussi “Bella Ciao”, le chant antifasciste italien, interprété en mode gipsy par l’orchestre de Goran Bregovic, un curieux mélange du “Chant des partisans” et de “Libertango” par IKi-MiX, ainsi qu’un discours de l’écrivaine sénégalaise Fatou Diome sur la communauté de destin entre Africains et Européens, posé par la même artiste sur une rythmique trip hop. Le tout enrobé d’un peu de hip-hop et de funk. Mais comme la semaine précédente, le volume est très bas et les gens ne calculent pas vraiment ma musique. Sauf une journaliste de Quotidien, l’émission de Yann Barthès sur TMC, qui n’en perd pas une miette, le micro collé aux enceintes. elle finit par me demander s’il n’y aurait pas un message “caché” derrière les morceaux de Peter Tosh et de NTM. Je confirme en rigolant et, le lendemain, elle commence son sujet avec ma petite blague. Gros succès chez les copains.

Bientôt la tournée

Corentin voit l’émission et finit donc par calculer que j’envoie des messages subliminaux dans ses meetings. Ça a plutôt l’air de le faire rigoler et il m’invite à nouveau le dimanche suivant à la Mutualité, à Paris, afin de fêter, si tout se passe bien, la victoire au deuxième tour de la primaire. J’arrive carpette en sortant d’after, après avoir organisé une teuf dans un hangar avec mes potes, mais j’ai quand même prévu quelques facéties. Juste après le discours victorieux de Benoît Hamon, j’envoie “Love is All You Need” des Beatles qui démarre avec “La Marseillaise”, puis “Aux Armes et caetera de Gainsbourg, avant d’enchaîner pendant quatre heures en mode reggae, p-funk, italo-disco et house, sans oublier de conclure sur “Hasta Siempre Comandante Che Guevara” par le Buena Vista Social Club, histoire de rappeler que nous sommes bien dans une soirée de gauche.

Le son est plus fort que d’habitude et les gens dansent un peu, mais personne ne semble capter mes clins d’œil, ni les militants, ni les journalistes. Tant pis, je me fais sourire moi-même et c’est déjà pas mal. Je regrette juste de ne pas avoir pensé à glisser un petit Manu Chao, histoire de dire au revoir en beauté à notre ancien Premier ministre. Corentin vient me voir à la fin de la soirée, toujours aussi souriant, et me propose de m’emmener faire la tournée des meetings de la campagne présidentielle, soit une expédition par semaine un peu partout en France… Au-delà du folklore électoral un peu surréaliste, la personnalité du candidat et les valeurs qu’il défend me conviennent, je suis partant pour continuer. Et pour commencer sur de bonnes bases, je prends la décision de monter désormais sur scène sous le nom plus approprié d’Hamon Tobin.

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