Comment Agoria assume sa dérive de la techno à la pop sur son nouvel album “Drift”

Écrit par Antoine Gailhanou
Photo de couverture : ©D.R.
Le 25.04.2019, à 12h38
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©D.R.
Écrit par Antoine Gailhanou
Photo de couverture : ©D.R.
À l’occasion de son nouveau LP Drift, sorti le 26 avril et dont les sonorités sont plus pop que jamais, l’artiste lyonnais Agoria raconte l’évolution de sa carrière, mais aussi son travail de collaboration.

Drift : un mot anglais, que l’on peut traduire par déraper, ou dériver. C’est aussi le nom du nouvel album d’Agoria, sorti le 26 avril, huit ans après son dernier LP Impermanence. Depuis, le lyonnais a créé son propre label, Sapiens, et a multiplié les collaborations, comme en témoigne la longue liste de guests de cet album. Délaissant les morceaux techno, Agoria se recentre ici sur des titres solaires, bien plus pop, et courts, pour les écouter à fond. Entretien en dérapage – contrôlé bien sûr – avec l’artiste.

Votre style a évolué depuis votre dernier album Impermanence, sorti en 2011. Vous avez dérivé vers un autre continent ?

Ce que j’aime beaucoup dans ce mot, “drift”, c’est que c’est un dérapage. Et comme chaque dérapage, il n’y a pas de sortie de route, sinon on dirait “crash”. La plupart des gens me connaissent pour mes morceaux techno, mes DJ sets, et aujourd’hui, je fais de la musique pop. Ça me correspond, dans le sens où je ne pourrais pas toujours faire la même musique. Autant dans les clubs, Berghain, Rex, ou en festival, j’adore toujours jouer techno et house, c’est un des plus beaux métiers au monde que d’embarquer la foule avec soi avec des disques et de la musique. Mais en studio, je me trouve cloisonné si je fais toujours la même construction de morceau, la même idée électronique. Peut-être qu’on peut différencier la musique électronique de club et la musique électronique tout court, ce sont deux musiques assez différentes. Pour le disque, je me suis fait vraiment plaisir, j’ai assumé chacun de mes choix. Après, forcément, des gens ne vont pas aimer, et c’est leur droit. Ça ne me fait pas peur. J’avais plutôt envie de faire un album qui s’écoute. En quatre ans, j’ai fait peut-être une centaine de morceaux.

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Quatre ans, c’est long. Est-ce que dériver a parfois mené à des impasses ?

Je crois que dans n’importe quel processus créatif, tu es dans des impasses. Que tu écrives un livre, que tu sois architecte, ou que tu organises une soirée. On est toujours face au doute. Et ce sont ces questions qui amènent à faire les bons choix. Un artiste qui ne doute pas, qui sait toujours ce qu’il veut faire, je trouve ça quasi-inquiétant. Et la genèse a été longue, parce que j’ai rencontré beaucoup d’artistes. Il y a Nicolas Becker, qui fait du sound design de films comme The Arrival [Premier Contact, en France, ndlr] ou Gravity, et qui a beaucoup bossé sur l’album. J’ai collaboré avec Sacha Rudy, qui avait 16 ans quand je l’ai rencontré, sur pas mal de morceaux, et il a posé sa voix sur “It Will Never Be The Same”. C’est agréable de rencontrer un jeune artiste aussi ouvert, et qui a digéré autant de styles. J’ai collaboré avec son père, Mikhail Rudy [sur le titre “Independance” en 2015, ndlr], un grand pianiste, qui m’a conseillé d’écouter la musique de son fils. J’ai été surpris par l’émancipation de Sacha et sa façon d’être.

Comment se sont faites les autres rencontres ?

C’est Noémie qui pose sa voix sur le prochain single, “Remedy”. Je l’ai rencontrée dans un restaurant, elle est venue directement m’aborder, sûre d’elle, et elle m’a dit « J’aimerais beaucoup faire de la musique avec toi. » Le soir même, on est allés en studio, on a commencé à enregistrer. De suite, c’était limpide. C’est ce que j’ai aimé dans la genèse de ce disque : tout s’est fait organiquement. Tous les artistes, ou presque, invités sur ce disque sont issus de rencontres. STS [invité sur “Call of the wild”, ndlr], c’est un pote qui me l’a présenté. Dans le studio, il a fumé pendant deux heures, je me suis dit qu’il n’allait jamais réussir à rapper. Et on n’a fait qu’une seule prise. C’est un plaisir ! Sur “Scala”, Jacques est venu faire la guitare. C’était un morceau déjà existant, sorti sur InnerVisions, le label de Dixon. On était à un festival, je ne sais plus lequel, et son matériel était bloqué quelque part (c’était avant qu’il se le fasse voler). Il était sans rien. Je l’ai invité à venir sur scène avec moi ; il s’est allongé à mes pieds sans que le public le voie, en mode méditation. Quand j’ai joué “Scala”, il s’est levé, a pris la guitare, et c’était magique. Maintenant, on a même fait un disque ensemble, que j’ai produit pour lui.

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Vous arrive-t-il de vous sentir seul en studio ?

Je ne pense pas que ce soit uniquement en studio, c’est le fait d’être DJ en général. Il y a une vraie solitude. Tu passes ta vie en tournée sur les routes, tous les week-ends, et tu voyages très souvent seul. Et quand t’es en studio, quand tu rentres chez toi, la majorité du temps, t’es seul. Le vrai travail de la musique électronique, c’est un travail de production : il faut connaître des logiciels, du matériel, des plug-ins, y passer des heures, connaître tes enceintes, l’acoustique de ta pièce… Si tu veux mettre de la personnalité dans un morceau, c’est un travail qui peut se faire uniquement seul. Un peu comme un écrivain. Et au bout de 20 ans, c’est chiant. Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles je collabore avec de plus en plus d’artistes.

Quel cap voulez-vous passer avec ce disque ?

Il n’y a pas d’ambition en tant que cap, je ne construis pas brique après brique. Ceux qui écoutent mes disques depuis le début sentent que c’est ce que je voulais faire. Même sur mes premiers morceaux, j’ai eu Neneh Cherry, Tricky, Princess Superstar, ou Peter Murphy de Bauhaus. J’ai toujours eu envie d’être versatile. C’est juste que la balance penche plus du côte pop aujourd’hui. On me demande souvent ce qu’est la drift. Je réponds que c’est à la fois le plaisir innocent d’écouter Aphex Twin ou Ryuichi Sakamoto, des innocent pleasure, mais aussi des guilty pleasure, ce qui fait hurler les gardiens du temple. On a tous nos plaisirs coupables, je n’ai aucun problème à écouter des trucs de pop très racoleurs. Quand tu écoutes “Remedy”, on est loin d’un morceau que tu entendrais au Berghain. Et pourtant, pour moi, c’est la même genèse. Je l’ai fait avec le même amour et la même passion. Et ils ne sont pas antinomiques : dans un set, tu peux très bien mettre un morceau qui sera une respiration qui va redonner le sourire, et repartir dans un tunnel. C’est ça qui m’excite. Le vrai challenge, ce n’est pas de jouer 30 morceaux de techno similaires, mais c’est de jouer des choses qui ne collent pas forcément ensemble.

Le dernier album d’Agoria, Drift, est sorti le 26 avril sur son label Sapiens.

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