Chronique : Laylow plonge le rap français dans un film avec son nouvel album cinématographique

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©DR
Le 16.07.2021, à 10h03
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Conçu comme une sorte de préquel à ses précédentes sorties, le nouvel album du rappeur, intitulé L’Etrange histoire de Mr. Anderson, continue d’exploiter les références cinématographiques pour mieux sonder le cerveau de son auteur. Tantôt expérimental, tantôt bavard, tantôt superbe, il s’impose déjà comme l’une des meilleures sorties rap français de 2021.

Par Brice Miclet

Drôle d’énergumène que ce Laylow. Drapé dans une imagerie qui puise ses inspirations dans les références cinématographiques, obnubilé par le besoin de faire de sa musique un livre ouvert qui se lit et s’écoute de A à Z, il a su, comme SCH avant lui, redonner ses lettres de noblesse commerciales aux albums concepts dans le rap français. Ca n’est pas rien, loin de là. Il est une illustration parfaite de ce que la chute des barrières et des codes rap de ces dernières années a engendré, au-delà de la gentrification et d’une certaine hystérie du public, au-delà des obsessions financières. Aujourd’hui, tout est bon pour faire de l’argent dans le rap. Laylow, lui, sait créer et fédérer hors des cadres. Si certains peuvent reprocher à ses fameux concepts d’être trop bavards, il n’en reste pas moins l’un des musiciens français les plus fascinants du moment. Oui, rien que ça.

Décrypter l’alter-ego

En voilà une illustration : avant la sortie de son nouvel album intitulé L’Etrange histoire de Mr. Anderson, le rappeur originaire de Toulouse offrait par surprise un court-métrage de vingt-deux minutes, flanqué du même titre, réalisé par son comparse Osman Mercan, et dans lequel il dévoilait ses nouveaux paradigmes artistiques. Au milieu des références à Matrix, à des films de Tim Burton comme Charlie et la chocolaterie, L’Etrange Noël de Monsieur Jack ou Beetlejuice, on l’observe y opérer à un grand retour en arrière sur sa carrière : l’intrigue du film se déroule en fait avant ses précédents projets conceptuels, avant Mercy sorti en 2016, comme un préquel. Et puisque le public s’adonne de plus en plus à interpréter les signes et les détails pour débusquer les moindres indices sur l’intention des rappeurs, autant placer des clins d’œil discrets un peu partout.

Alors certes, peut-être trop engoncé dans les exercices de styles, ce court-métrage peine à être apprivoisé. Mais il traduit une chose : le perfectionnisme de son protagoniste et la vision globale de sa discographie. Tourné en 2020, il a en fait donné une direction à ce nouvel album, été la source des éléments clés qui le composent. L’Etrange histoire de Mr. Anderson, musicalement, est une baffe supplémentaire à l’actif de Laylow qui traduit sa détermination, ce fil rouge tendu au milieu d’un bazar sonore. Il y a cette voix intérieure qui hante les interludes, alter-ego du rappeur qui lui dit où avancer, parle de « nous » et met son hôte face aux conséquences de ses choix. Impossible alors de ne pas penser àFight Club et à Tyler Durden, ce personnage halluciné par le narrateur et qui oscille constamment entre le bien et le mal.

Les featurings poids lourd

Puisqu’il s’agit en fait d’une sorte de préquel, elle est loin l’esthétique bionique et rétrofuturiste qui fit le succès commercial et d’estime du précédent album, Trinity, sorti en février 2020. Comme chez Tim Burton, il s’agit en fait d’une sorte de conte noir, d’un cheminement complexe vers la maturité artistique de Laylow, vers ce qui a donné la musique qu’on lui connaît depuis maintenant six ans (même si ses premiers projets sont antérieurs). Il cherche à transformer le son en image, via les interludes, certes, mais aussi en conviant très habilement des sonorités qui évoquent les films d’horreur des années 1990, comme cette harpe au début du titre “Lost Forest”, ou ce piano désaccordé pondu par Sofiane Pamart sur “Iverson”. Avec, sur ce dernier, un sentiment de revanche envers ceux qui n’ont pas cru en lui : « T’inquiète l’an prochain je s’rai roi / L’important c’est d’y croire / Appelle-moi pour les gros sons / M’appelle plus pour les love songs ».

Mais trop de concept pourrait tuer le concept. Les nombreux interludes ne doivent pas masquer l’essentiel : L’Etrange histoire de Mr. Anderson, ou plutôt LEHDMA comme l’ont déjà abrégé nombre de ses fans, est une bastos musicale. C’est notamment dans les featurings que la lourdeur se fait plus pesante et rappelle au côté instinctif et poseur de Laylow. Certes, le choix des invités peut paraître un peu facile. Mais que sont ces considérations face au produit fini de sa collaboration avec Damso sur le martial “R9R-LINE”, ou celle, jouissive, avec Hamza sur “Window Shopper Pt. 2”. Ce dernier trahit l’incontestable attrait de Laylow pour les synthétiseurs et les rythmiques électroniques eighties, comme celles qu’il surplombait l’an dernier sur le titre “Experience” de Cerrone. Et si le rappeur anglais slowthai ne semble être que l’ombre de lui-même (à l’image de son dernier album en date, TYRON), bien assagi pour le sale gosse qu’il est sur “Fallen Angels”, Alpha Wann et Wit atteignent des sommets sur le single déjà publié “Stuntmen”. Des collègues de longue date qui ne sont visiblement pas près de stopper une alchimie si créatrice.

Violences policières et conjugales

SurTrinity, une bonne partie des instrumentaux étaient concoctés par le beatmaker Dioscures. Sur L’Etrange histoire de Mr. Anderson, celui-ci n’apparaît que sur “Help !!!”, coproduit avec Ponko, Ikaz Boi et Loubenski, trois des véritables architectes de cette tracklist à l’instar de Benzène ou encore Mingo. Une team de talents qui montre que cet album n’est pas sorti du cerveau d’un seul homme, que le concept et l’introspection, voire la mise en scène de sa propre vie peut aussi inclure des aides extérieures.

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Et puis, il ne s’agit pas uniquement de raconter comment la détermination, la vengeance et les embûches poussent à créer. Il s’agit aussi de dire des choses. L’un des temps forts de cet ambitieux album est très certainement le titre “Lost Forest”, dont le sample de l’hymne “Fuck Tha Police” de NWA donne tout de suite le ton. « Police, les fils de… / C’est quand tu crois qu’t’es libre qu’ils te ramènent à la vérité qui est triste / On connaît déjà leurs vices / On connaît déjà le disque / Laissez-moi gérer la conversation avant que ça s’envenime ». Laylow y raconte une arrestation abusive de façon on ne peut plus concrète, presque théâtrale, nous y plonge, comme pour nous mettre le nez face au problème des violence policières. On retrouve le film La Haine et ses scènes les plus difficiles, les plus révoltantes. On retrouve aussi le fléau des violences conjugales et l’indifférence qu’elles suscitent trop souvent sur l’interlude “Tu comprends maintenant ?”. Disons, en substance, que si Mr. Anderson se nourrit des films et s’y plonge esthétiquement pour créer sa discographie unique, la fiction peut vite se transformer en réalité. Et inversement.

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