Chronique : le dernier album de RAMZi est une ode breakbeat au chaos de la nature

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©D.R
Le 10.03.2020, à 18h20
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Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©D.R
En s’inspirant de ce que la nature a de plus désordonné et imprévisible, la productrice canadienne construit ici une fiction sonore contemporaine, en droite lignée des travaux de Jon Hassell.

Tous les mois, dans la version papier du magazine Trax, le journaliste Etienne Menu chronique un disque qui a retenu son attention. Cette chronique est issue du numéro 228 de Trax Magazine sorti en février 2020, disponible sur notre store en ligne.

Par Etienne Menu

Des bruits d’animaux, des rythmes inspirés par les quatre éléments, et des repères humains qui se dissipent pour laisser la place à ceux, moins bas-du-front, qui déterminent le règne végétal : Multiquest Niveau 1 : Camouflé est un disque qui déplace l’essentiel de ce qu’on a l’habitude d’attendre de la dance music. Pourtant, il parle au corps plus clairement, plus directement que la plupart des choses “dansantes” que vous entendrez ces temps-ci. Son auteure, la Québécoise Phoebé Guillemot, alias RAMZi, sort des disques depuis 2012 et son travail s’est toujours imprégné de l’idée de Fourth World chère à Jon Hassell (nous y reviendrons), mais aussi de science dub, d’ethnomusicologie et d’enregistrements réalisés en pleine nature. Elle ne s’était en revanche que rarement intéressée d’aussi près à des grooves aussi physiques, entre Theo Parrish et des chants d’oiseaux, les premiers Black Dog et des musiques païennes plus ou moins fantasmées.

  • RAMZi – Balmi

C’est toujours un plaisir intense de danser dans un champ ou un sous-bois – ou même dans des parcs ou des squares, si l’on pas le choix  – et à l’écoute de Camouflé, on a très vite envie de se téléporter en pleine pampa pour mieux vivre ce qu’on entend. Ce n’est pas juste grâce au bruit des bêtes ou à l’ambiance de jungle : c’est surtout que la manière d’organiser les morceaux et de faire monter le désir chez les danseur.se.s est totalement tournée vers le dehors. Elle nous incite à nous jeter dans un espace ouvert, sans limites, et surtout pas un club ni même une warehouse. Elle suggère l’existence d’un monde extérieur et déconnecté de la zombification imposée par les aires urbaines ou périurbaines où évoluent en général les musiques électroniques.

Cette idée de nous “dézombifier” ne nous vient pas de nulle part puisqu’elle est abordée sans ambiguïté par le texte de présentation de l’album : RAMZi y est décrite comme un être distinct de Phoebé Guillemot elle-même, comme une entité sonore capable de voir – et ce, sans se faire voir, d’où le terme camouflé – à travers le voile du réel dont nous autres nous contentons sans broncher. Pour accomplir cette mission, elle va prendre la forme de l’insecte qui orne la pochette, à savoir un papillon-caniche du Vénézuela – une adorable petite créature velue et volante, en général toute blanche, que vous feriez bien d’aller googler. Chaque titre est une étape de la quête, et l’album lui-même n’est que la première partie d’une série : Guillemot semble apprécier les projets par épisodes puisque ses trois derniers disques formaient déjà une trilogie.

Au delà de ce concept à la fois perché et mignon, RAMZi réussit concrètement à dézombifier notre rapport à la danse, et surtout à ce qui est censé ou non nous faire danser. Elle s’inspire de travaux eux-mêmes déroutants – ceux, déjà cités, de Theo Parrish et de Black Dog époque Bytes et surtout Spanners, mais aussi de ceux de Moodymann ou d’Actress – pour les rendre encore plus imprévisibles. Même lorsqu’ils démarrent sur des bases à peu près catchy – on pense notamment au titre “Attack Moussaillon” –, les morceaux prennent vite à travers champs pour mieux déjouer nos réflexes. Ça déborde le temps réglementaire ou au contraire ça s’arrête trop tôt, ça tourne là où ça ne devrait pas ; mais ça n’est pas non plus du court-circuitage punk, c’est autre chose. On dirait que c’est la nature qui guide les grooves de RAMZi, la nature dans ce qu’elle peut avoir de plus désordonné, de plus chaotique, ou disons en tout cas la nature lorsqu’elle ignore l’humain. Ce sont des idées de production qui poussent là, comme ça, sauvagement, sans qu’on puisse trop dire pourquoi, mais qui nous apprennent à bouger et à percevoir autrement nos énergies en mouvement. C’est à nous de comprendre leurs lois, pas l’inverse, même s’il faut passer par des moments de trouble, voire de vertige à l’écoute de ces tracks capricieux. C’est comme ça, il y a des changements de cap qu’il faut savoir accepter quand ils nous sont suggérés par Mère-nature elle-même.

  • RAMZi – La nuit l’été 1996

Mais n’allez surtout pas croire que Camouflé soit une ode baba-débilos à un passé idéalisé où l’homme, les arbres et les ragondins vivaient en parfaite harmonie. C’est un album entièrement conçu avec des outils digitaux, sans la moindre trace de vrais instruments, ni même de voix réelle. Le principe au cœur de la discographie de la jeune femme, c’est celui de fantasmer et d’inventer un lieu contemporain, une fiction sonore faite pour aujourd’hui et demain, plutôt que de regretter ce qui se serait passé hier ou avant-hier. Cette idée, elle l’a dit plusieurs fois, lui vient du trompettiste américain Jon Hassell et d’un concept qu’il a développé, celui de “Fourth World”, en s’associant en 1980 à Brian Eno sur l’album Possible Musics. Pour résumer, on dira qu’il s’agit d’un travail de réécriture et de fusion par fragments des folklores musicaux, à l’aide du studio d’enregistrement, afin d’élaborer la bande-son d’un “Quatrième Monde” imaginaire. Si cette idée d’hybridation très technophile des traditions a contribué à engendrer la world music, pour le meilleur et pour le pire, elle a aussi dans un autre genre nourri le post-punk et l’indus (on pense entre autres aux Anglais de 23 Skidoo à leur usage des gamelans javanais) ou le travail de Ryuichi Sakamoto, notamment sur son disque Neo Geo en 1987.

  • Jon Hassell – Dreaming

Cet élan vers une nouvelle utopie sonore s’est poursuivie au début des années 1990, avec l’émergence d’une techno anglaise, disons, “aventureuse” – on commençait tout juste à parler de chill out, et même pas encore d’intelligent dance music. Des artistes tels que The Black Dog, donc, mais aussi The Future Sound of London ou Banco de Gaia réactivent alors le principe de ces musiques ethniques fictionnelles en y imposant une empreinte machinique encore plus marquée. C’est comme si pour revenir aux origines d’une humanité d’avant l’expansion industrielle et technologique, d’avant le désastre déjà en cours, il fallait employer les instruments même de cette débâcle. Comme si, parce qu’on sentait la réalité fatalement condamnée, il fallait faire dessiner aux samples et aux synthés une fantasmagorie qui pourrait nous faire rêver avant l’apocalypse.

La techno n’est plus la musique du futur et si elle n’a pas été remplacée, c’est aussi que le futur qu’elle prophétisait n’a jamais eu lieu.

Quelques années plus tard, le catastrophique retour du live à l’ancienne dans la sphère électronique a contribué à marginaliser cette espèce de techno “pseudo-ethnique”. Et il faut avouer qu’on n’avait pas trop parié sur sa renaissance actuelle via RAMZi et quelques autres artistes – citons au hasard le récent disque de Bergsonist chez Optimo. Mais précisons d’ailleurs que la Québécoise va ici plutôt chercher son Fourth World (elle parle d’ailleurs elle-même de Fifth World) du côté de la nature et du vivant en général – de leurs sons mais surtout de leur fonctionnement – plutôt que de celui des musiques faites par les hommes et femmes qui habitent ou habitaient ces mondes. Cela s’explique probablement par la mini-affaire déclenchée voici un an par les accusations d’appropriation culturelle dont elle et son ami Priori, alias Francis Latreille, ont été l’objet avant la sortie, finalement annulée, du disque de leur tandem Jumanji. Certains auditeurs avaient reproché aux extraits mis en ligne de marchandiser les traditions musicales qu’ils citaient. À la place, RAMZi a donc préféré faire résonner dans sa musique, à travers ses filtres personnels, le déploiement d’une forêt ou le bruissement d’un ruisseau.

La techno n’est plus la musique du futur et si elle n’a pas été remplacée, c’est aussi que le futur qu’elle prophétisait n’a jamais eu lieu. Ce n’est ni mal, ni bien, c’est juste comme ça. En revanche, et finalement sans surprise, elle est devenue aujourd’hui, à force de ne pas s’éteindre, la musique de notre présent, et gagne chaque jour en force politique au sens large. Elle peut être queer et déconstruite par l’internationale “post-club”, elle peut être ultrarapide et dystopique avec la nouvelle vague gabber et hardcore, elle peut être aussi, en négatif, parvenue au dernier stade de sa banalisation avec l’idée de “business techno”. Chez RAMZi, la préoccupation concerne l’état déliquescent de la planète, et plutôt que de tirer une énième fois la sonnette d’alarme, la Canadienne a choisi de passer par le virtuel, les hologrammes audio et la narration façon jeu-vidéo pour mieux dialoguer avec cet univers que nous n’avons pas su entendre, lorsqu’il était encore à peu près en mesure de nous parler.

Étienne Menu est rédacteur en chef de la revue Audimat et du quotidien de recommandation musicale en ligne Musique Journal. Ses chroniques sont à retrouver chaque mois dans le magazine Trax, disponible en kiosque et sur notre store en ligne.

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