Comment Christophe a fait le pont entre avant-garde électronique et chanson française

Écrit par Maxime Jacob
Photo de couverture : ©Jacob Khrist / Trax
Le 17.04.2020, à 14h32
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©Jacob Khrist / Trax
Écrit par Maxime Jacob
Photo de couverture : ©Jacob Khrist / Trax
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Placé en réanimation, le chanteur Christophe est décédé à Brest ce jeudi 16 avril à l’âge de 74 ans. Les explorations psychés et électroniques qui parsèment sa carrière de star populaire avaient permis à la variété française de briller bien au delà des plateaux de télévision.

Jeudi, 2 mai 2019. Comme tous les soirs de la semaine à 19h, le générique de C A Vous s’ouvre sur un morceau de pop française. Et, comme souvent, Anne-Elisabeth Lemoine reçoit en direct une star en promo. Face à elle, à l’autre bout de la table, Christophe attend derrière un verre de rouge figé le repas qui doit lui être servi. Lunettes violettes, cheveux de lin et l’air de débarquer. La présentatrice prend des pincettes pour interviewer l’icône de la variété française, car, contrairement aux invités qu’elle a l’habitude de recevoir, Christophe n’est pas à l’aise sur le plateau. « Vous n’aimez pas le mot tube, alors je ne vais pas l’utiliser pour parler de vos morceaux », commence-t-elle. « Si, le mot tube… si ça me plait… assez », hésite le musicien. Elle tente : « La télé ça vous stresse un peu ? » « Je ne dors pas bien la veille d’un passage en télé, c’est vrai. Les gens peuvent me voir… ça ne me plait pas trop moi qui reste enfermé chez moi. Mais je vis une expérience, l’expérience de la télévision. »

Le paradoxe du personnage construit par Christophe réside là, dans cet être qui, pour le grand public n’existe qu’à travers des tubes – “Aline”, “Les mots bleus” – joués en playback sur des plateaux de télévision de l’ORTF, et qui semble pourtant mal à l’aise, en décalage total et profond avec les recettes de la variété. Une antithèse que son auteur insaisissable a parfois pu exploiter savamment, pour fixer son image de yéyé maudit.

Confronté dès le milieu des années 60 au succès populaire et à la richesse grâce à des morceaux comme “Aline”, le musicien dépense son argent dans les voitures de course. « J’aime avoir le pied sur l’accélérateur, voir l’aiguille monter jusqu’à 240, 250 et ne penser qu’à mon embrayage », explique-t-il à un journaliste, en 1967.

Conserver la maîtrise, repousser les limites et s’affranchir du danger, ce qui est vrai pour le sport auto l’est aussi pour la musique de Christophe. Le tournant des années 70 va lui permettre d’exprimer ce goût du risque plus librement dans sa carrière. Le drame d’Altamont, les 146 jeunes qui périssent dans l’incendie d’une discothèque à Saint-Laurent-du-Pont et les illusions du joli mai qui s’évanouissent provoquent l’avènement de Les Paradis Perdus en 1972, un album psyché composé par Christophe et dont les textes sont signés par le fils du compositeur Maurice Jarre, Jean-Michel. Alors élève de Pierre Schaeffer, Jean-Michel Jarre se souvient dans les colonnes du Monde de sa rencontre avec Christophe : « Ce que nous avions en commun, c’était la passion du son. Moi, je voyais en lui un personnage mi-Vitelloni, mi-rimbaldien. C’était un lover décalé, un peu looser, un héros nocturne, entre errance et fantasme. J’ai senti la mythologie “christophienne”.  Nous avions la passion du cinéma et c’est cela qui a présidé à la conception des deux albums que nous avons faits ensemble. Les mots et les sons étaient cadrés comme au cinéma. Lui avait un culot incroyable. Celui de ne pas dire les mots, et il a une manière très particulière de les retenir. Avec Les Paradis Perdus, il s’est structuré. »

Les Paradis Perdus signent le début d’un long flirt entre Christophe et l’avant-garde, une alliance originale entre psychédélique, tentatives électroniques et variété mélo. Christophe fréquente les cercles avant-gardistes de son temps, comme il l’expliquait à Trax en novembre 2017 : « Je connaissais bien Vangelis. Nous avons habité pendant trois ans l’un en face de l’autre. J’étais aussi très copain avec Demis Roussos. On a fait beaucoup de choses ensemble. Des bœufs, des fêtes, tout ça. Et puis l’été, ils jouaient avec Aphrodite’s Child (le groupe de rock psychédélique de Demis Roussos et Vangelis, ndlr) dans un endroit juste au-dessus d’Antibes. Ce n’était pas compliqué, ils passaient tous les soirs. Je kiffais venir les écouter. » À la manière de Bowie et Eno, Christophe s’inspire de ces milieux mais reste fidèle à la chanson et à la pop, lui qui sait à peine chanter.

Au cours des années 1980, le grand public boude un peu la figure 70’s de Christophe. Mais le mystère qui l’enveloppe l’empêche finalement de devenir ringard. Son amour pour les voitures se résume à un amour pour les machines : Christophe collectionne les minimoog comme des Ferrari. Il murit un album, Bevilacqua, qu’il mettra « dix ans » à produire. Avec plus ou moins de succès et de bon goût, Christophe s’accorde le droit de regarder du côté de l’euro house et de la techno, s’inspire d’Underworld ou de Leftfield et collabore avec Alan Vega. Il est de retour mais reste absent des scènes jusqu’en 2002, année du premier concert de Christophe depuis 1975.

Plus récemment, en 2015, Christophe avait réussi un nouvel exploit avec l’album Les vestiges du Chaos, comme le fait remarquer Hugo Cassavetti dans les studios de France Culture : « Il aurait tout pour décevoir, quelque chose a été tellement monté autour de lui, qui en agace beaucoup tant le personnage a été construit par lui et par d’autres. Et pourtant il arrive à se montrer à la hauteur de ce personnage. » Les vestiges du Chaos est un album de pop qui emprunte encore à l’électronique : Cosmo Vitelli est invité à collaborer, Alan Vega est rappelé pour un dernier duo. Et Christophe chante à l’autotune, un outil qui lui permet de jouer sur son identité. « Je n’aime pas chanter a cappella, tout ça. Ça n’a aucun intérêt, c’est nul. Ce qui me plaît, c’est d’entendre quelque chose de très sophistiqué que j’ai réglé. Je fais des mots pour déclencher des sons. », expliquait-il encore à Trax.

Admis au service de réanimation d’un hôpital parisien le 26 mars dernier, en raison d’en emphysème (une maladie pulmonaire) le chanteur avait été transféré à Brest au cours de son hospitalisation. L’annonce de son décès s’est faite dans la nuit du 16 au 17 avril, par voie de communiqué signé par sa femme et sa fille Lucie : « Christophe est parti. Malgré le dévouement sans faille des équipes soignantes, ses forces l’ont abandonné ». Il était âgé de 74 ans.

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