Qui est Charlie Aubry, cet artiste qui induit la transe en bidouillant des vieux objets ?

Écrit par Trax Magazine
Photo de couverture : ©DR
Le 07.09.2020, à 18h43
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Plasticien, maker et bidouilleur, Charlie Aubry nous ouvre à La Courneuve les portes de son univers fait de câbles hirsutes, de ruines d’instruments, d’amplis en Tetris et autres sculptures composites. La fête et les cultures électroniques sens dessus dessous.

Par Arnaud Idelon du collectif 16AM dans le cadre du programme “Ressource Obscurité” qui explore les potentiels de la fête comme médium artistique autonome.

« Ne vous inquiétez pas, c’est les flics qui s’entraînent à charger les gilets jaunes, » dit Charlie Aubry en désignant l’entrepôt désaffecté en face duquel il a son atelier et qui résonne de cris de guerre à deux pas de la Gare RER de La Courneuve. L’hyperactif plasticien, performeur, musicien et fêtard repenti explique qu’il est « beaucoup moins résistant à la gueule de bois ». Finies les nuits sans fin à se retrouver sans trop savoir pourquoi dans une crèche, fini de s’endormir dans le RER ou de se réveiller nu sur le paillasson.  « À l’époque c’était drôle, parce qu’il y avait une surenchère du récit de la veille avec tes potes. Qu’est-ce qui va se passer ce week-end ? Qu’est-ce qu’on va voler ? Qu’est-ce qu’on va casser ? Les fêtes aujourd’hui me paraissent fades. Je n’arrive plus à retrouver cet état de simple spectateur. Faire de la musique, l’état dans lequel ça me met et ça met les autres, c’est ça ma nouvelle fête.  J’ai réappris la musique totalement sobre, en mode citron-gingembre. »

Transe et gingembre

Pourtant, quand on le voit sur Youtube gesticuler devant ses machines comme un illuminé aux Siestes Electroniques à Toulouse, on a du mal à l’imaginer en mode détox. «  Comment faire la transe sans se détruire la santé ? C’est mon sujet du moment. Je le retrouve dans la musique en me donnant face aux gens. Il n’y a plus rien d’autre pendant une heure et demi, et c’est absolument addictif.» La transe : tout un programme qu’il déroule comme compositeur de la chorégraphe de danse contemporaine Maguy Marin (l’acid music de “BiT” met très vite au bord de la syncope) ou en solo sur son projet Sacrifice Seul avec ce dangereux mix de furie tribale, de réminiscence latinos et de krautrock électronique.

Charlie Aubry cite Tangerine Dream ou les Canadiens de Godspeed You! Black Emperor parmi les influences qui l’ont mené à ce qu’il nomme de la musique de calques. Il s’explique : « Je pars avec 16 pistes et j’en ajoute puis j’en enlève. Ça donne de la techno parfois un peu indus, parfois plus smooth et down tempo. J’aime étirer le tout dans le temps. J’ai fait des concerts live de six heures, j’adore ces formats et il n’y a que dans des lieux alternatifs que l’on m’autorise à faire le même rythme pendant 4 heures d’affilée ». Alors forcément, l’unité de mesure du succès est l’effondrement : « J’envisage vraiment ma musique comme une transe. D’ailleurs il y a parfois des malaises lors de mes performances.»

Cet état de transe, Charlie Aubry le cherche aussi dans son travail plastique, attentif à trouver le corps-à-corps avec les machines et les matériaux. « Quand j’installe mon matos il y a mille câbles, c’est un vrai noeud de spaghettis. Mon camion est rempli de bordel, c’est lourd à transporter mais ça fait partie du truc. En live, je n’ai pas d’ordinateur. C’est un saut périlleux, sans filet. »

Oeuvres à programmes

Les pièces de Charlie Aubry, issues « de techniques mixtes et à durée indéfinie » apparaissent douées d’une vie propre. Avec la sculpture Lundi Mardi Mercredi (2019) dans laquelle deux moteurs d’essuie-glaces font tourner sur elle-même une structure hybride entre étendoir à linge et monument funéraire tibétain, l’artiste donne vie aux objets grâce à un ordinateur IBM Thinkpad R51 trouvé dans la rue et un astucieux jeu de lumières et de postes de radios de seconde main achetés sur internet. L’année précédente, Charlie opérait la fusion entre l’univers du maître du collage et dadaïste allemand Kurt Schwitters et la facétie de l’absurde d’un Boris Vian et de son célèbre “Pianocktail” avec Variation d’un quotidien qui juxtapose sur un vieux piano un tourne disque, un ventilateur, des lampes, des ghetto-blasters et la main démembrée d’un mannequin de plâtre. Comme chef d’orchestre de cette machine sortie de chez Jules Verne ? Un programme élaboré depuis des années par le hacking des circuits et des mécanismes de ces appareils domestiques et de ces synthétiseurs qu’il collectionne. Ces monticules rafistolés jouent du détournement des fonctions dans une grande fête ludique et cathartique aux allures de lendemain de concerts punk : cadavres de guitare, cimetières de cymbales qui gardent en elles le souvenir du bras de fer entre l’artiste et ces machines. 

Collectionnite aigüe d’un maker surréaliste

Cette grande fête des matériaux prend ses racines dans une compulsive carrière de collectionneur, plus aiguë encore lorsqu’il s’agit d’instruments ou de synthés. « Mon studio est plein d’instruments des années 80 et 90. J’ai les premiers Korg. J’y accorde une grande importance. On n’est pas loin du sacré. » Charlie Aubry chine sur le web pour des stocks d’occasion et flâne en camion le matin à la recherche d’objets trouvés qui viennent rejoindre le capharnaüm de son atelier, autant d’amorces narratives et d’impulsions pour un projet. « Je pars des matériaux, d’un piano, ou d’un ampli. Puis, à partir de la chose visible, je crée une partition et donc un programme que je code de A à Z. Il y a donc un challenge à sortir une belle interface, à chiader le côté ergonomique du programme que le public ne soupçonne pas ensuite. C’est la composition du tout qui m’intéresse, le fait d’assembler deux objets et que ça crée une narration. Ma pratique, c’est de l’assemblage. C’est le récit ou le côté filmique que peut avoir par exemple une cuillère qui tourne toute seule dans une tasse, un ventilateur qui fait un peu de bruit, etc. » 

À cette manie de collectionneur et ce goût pour les rapprochements incongrus d’objets (« beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » aurait dit Lautréamont) vient s’ajouter une esthétique low-fi et DIY tout droit issue de la pratique de maker, ou “bidouilleur” comme Charlie préfère le dire. Lors de ses études aux Beaux-Arts de Toulouse, il se retrouve responsable de l’atelier électronique et commence à réaliser des bouts de programmes, chercher des solutions pour les étudiants. C’est alors pour lui une véritable découverte : « Tout ça part vraiment d’un ampli Marshall que j’ai acheté sur Le Bon Coin et qui avait un souffle permanent. À une époque où je ne vivais que sur la CAF, c’était quand même miser de l’argent et manger des pâtes pendant 4 mois pour un truc potentiellement cassé. Au final j’ai réussi à le réparer avec juste un point de soudure, et du coup ça m’a fait un feu d’artifice dans la tête. Et c’est là que j’ai eu envie d’ouvrir les trucs, comprendre comment ça fonctionne, bricoler, être le plus autonome possible. »

In progress

Dans l’atelier comme dans la vie, Charlie Aubry cherche alors à être le plus autonome possible sur les savoirs et le savoir-faire. « Le circuit bending est certes à la mode, mais quand tu fais ça avec des enfants, ça dit beaucoup de choses : comment on peut détourner un objet d’une fonction, de son concept de base… Comment démonter un système, le réaffecter. Tout ça véhicule beaucoup de notions qu’il semble important de transmettre dans le contexte actuel » explique-t-il en citant le mouvement italien de design Global Tools né dans les années 70 et Enzo Mari avec son mobilier dont les plans seraient diffusables à tous.

Charlie Aubry aimerait étendre à l’oeuvre d’art les prémisses de l’open source : « C’est ce que j’aimerais faire à terme, que mes programmes soient open source, qu’on puisse les reprendre et refaire l’oeuvre chez soit avec un poste radio,  un ventilateur etc.. ». Un beau pavé dans la mare au pays du droit d’auteur, et plus globalement du système de l’art contemporain. « C’est un modèle économique et une manière de faire qui ne peut plus fonctionner aujourd’hui. J’ai du mal à m’imaginer vendre le piano par exemple. J’ai envie de continuer à bidouiller dessus. Je suis pour un système qui laisse la place au faire, à l’expérimentation. Le système de l’intermittence permet de pallier à une seule dépendance au marché. Là, le système actuel, c’est une course à la production, ultra-précaire, avec des travaux alimentaires. » Pour quelqu’un qui enchaîne depuis deux ans les grandes messes de l’art contemporain (Jeune Création, Salon de Montrouge, Bourse révélation Emerige …), le parti-pris est finalement assez punk.

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