Charge contre les fêtards à Nantes : des témoins racontent “la panique, les explosions, la peur.”

Écrit par Alexis Tytelman
Le 25.06.2019, à 15h21
04 MIN LI-
RE
©D.R
Écrit par Alexis Tytelman
L’intervention policière lors de la Fête de la Musique à Nantes continue de faire parler d’elle. pour cause, la disparition inquiétante d’un jeune ne sachant pas nager, quatorze personnes tombées à l’eau suite au lancement de grenades de désencerclement et de gaz lacrymogènes, saisine de l’IGPN… Plusieurs personnes présentes sur les lieux témoignent, et s’opposent à la version de la préfecture sur plusieurs points.

Que s’est-il réellement passé entre 4 et 5 heures du matin sur le quai Wilson de Nantes le soir de la Fête de la Musique ? Après l’intervention musclée des forces de l’ordre, la chute de quatorze personnes dans la Loire – heureusement repêchées par les pompiers – et la disparition inquiétante de Steve, 24 ans, la question est sur toutes les lèvres. Alors que différents syndicats (le syndicat de police Unité SGP, et les associations Freeform et Média’son) s’accordent à reconnaître la violence de l’intervention menée par les CRS pour mettre fin au rassemblement, les témoignages de plusieurs personnes interrogées par Trax entrent en contradiction avec certains éléments de réponses apportés par la préfecture.

Ce que disent les instances policières

Ce lundi 24 juin, le préfet de Loire-Atlantique Claude d’Harcourt confirme que 14 personnes participant à une soirée électro sur ce fameux quai dépourvu de garde-corps sont tombées dans le fleuve lors de la tentative de dispersion d’une foule avoisinant les 1 400 personnes par les forces de police. Interrogé par France-Bleu Loire Océan, le préfet précise que « La musique a été rallumée » malgré la demande d’extinction du son vers 4h du matin, et que « les forces de l’ordre sont intervenues une deuxième fois, face à des gens avinés, qui avaient beaucoup bu et sans doute pris de la drogue. » Plus loin, il évoque des « individus immaîtrisables » qui auraient poussé les policiers à agir de façon “irrationnelle”. Malgré l’usage avéré de gaz lacrymogènes, tirs de LBD 40 et grenades de désencerclement confirmé par le syndicat de police Alliance sur RMC, le préfet se refuse à remettre en cause des moyens qui, selon lui, relèvent d’un usage de la force “proportionné”. Une version critiquée par un autre syndicat de police dans un communiqué dénonçant des ordres “aberrants”, voire l’inconscience du commissaire de police en charge de l’opération.

Ce que disent les témoins

Alexandre, 24 ans, chauffeur poids lourds à Nantes, arrive vers 20h sur les lieux. En début de soirée, tout se passe bien, selon lui. « Je n’ai vu aucun policier avant 4h du matin », se rémémore-t-il, mais « vers 4H30, ça a commencé à se dégrader ». Alors qu’il danse, Alexandre aperçoit « un énorme nuage de gaz lacrymogène » et essaye de fuir, à l’instar de la majorité de la foule. « Je voyais à peine à 1 mètre car je m’étouffais à cause de la fumée et essayais de me protéger les yeux et le nez avec mon gilet. », explique-t-il. Perdu dans le nuage, il finit par chuter de 4 mètres dans le fleuve et se luxe l’épaule. Impossible donc de remonter, d’autant plus que le courant est très fort et l’échelle la plus proche trop éloignée. « On était 4 ou 5 dans l’eau quand les pompiers sont arrivés, puis ils nous ont amené à l’hôpital où je me suis fait remettre l’épaule. » Jusqu’au nuage de gaz, l‘ambiance est décrite comme bon enfant, sans bagarre aucune.

Pour Kim, DJ et membre de l’association Déviations Sonores« les policiers étaient lourdement équipés ». Également membre de Technopol, l’artiste se déclare « profondément choquée que ce genre d’incident intervienne pendant la Fête de la Musique, un événement populaire et gratuit. » Arrivée vers 3h du matin, Kim tente d’amorcer un dialogue avec les forces de l’ordre peu après l’utilisation des gaz lacrymogènes et juste avant la charge. Mais ses amis, de peur que la situation dégénère, l’en empêchent. Tout comme les autres témoins, elle décrit « un gros mouvement de panique » dans un endroit mal éclairé. « On s’est sentis pris en étau, comme des lapins. », résume-t-elle. « Un gamin s’est pris 5 tirs de flash ball », déplore-t-elle indignée.

Antoine, 25 ans, travaillant en restauration dans le centre-ville, finit son service tard, et décide de se rendre directement sur les quais. Sur le chemin, explique-t-il, il croise « au moins une dizaine » de camions de CRS. Complètement sobre, il arrive environ 10 minutes avant l’intervention sur les lieux, où une quinzaine de soundsystems sont rassemblés les uns à côtés des autres. Après « un bref échange avec des organisateurs demandant vraisemblablement de passer un dernier morceau » qu’il observe de loin, « les gaz lacrymos fusent, et ceux qui sont près se font tabasser ou embarquer. » Paniquée, la foule tente de fuir les quais et, dans la mêlée, plusieurs personnes tombent à l’eau. « C’était complètement irresponsable de faire ça à cet endroit-là » s’insurge-t-il. Confirmant l’usage de LBD, grenades de désencerclement, cet habitué des manifestations en région nantaise évoque également un lâcher de chiens par les CRS. Alors qu’une majorité de la foule s’est dispersée, « quelques personnes ont commencé à balancer des bouteilles sur les forces de l’ordre. »

Une version qui, si elle est avérée, se place donc en contradiction avec la thèse de la réponse policière aux jets de projectiles et aux invectives des fêtards. « Le préfet raconte n’importe quoi, la foule était pacifiste », ajoute-t-il.  D’après lui, le syndicat de police FO botte également en touche en dénonçant l’absurdité des ordres, et non le comportement des policiers sur place. « Je peux dire que quand les CRS ont lâché les chiens et ont tabassé, ils ne l’ont pas fait avec l’air d’être gênés », s’insurge-t-il. Une version confirmée par un membre de l’association Média’son, qui était également présent sur place. D’après lui, « les carreaux d’un camion stationné à côté ont explosé à cause des détonation et des grenades » lancées « sans aucune communication ni sommation ». Dans la même veine, le collectif et média de gauche radicale Nantes Révoltée affirme « qu’il n’y a eu ni “affrontements” ni “riposte” à des jets de projectiles, ni même d’opération qui aurait “dégénéré”, mais l’attaque pure et simple d’une soirée festive. »

Si la disparition de Steve demeure la source d’inquiétudes principale pour les Nantais, « pas mal de gens qui étaient sur place commencent à prendre la parole sur les forums et essayent de s’organiser pour porter plainte », indique Alexandre. Mais pour l’heure, aucun organe local autre que Média’son ne s’est réellement démarqué pour lancer une procédure. De leurs côtés, les associations nationales comme Technopol et Freeform ont dénoncés les agissements de la police et réclament la vérité sur les évènements.

Newsletter

Les actus à ne pas manquer toutes les semaines dans votre boîte mail

article suivant