Comment la chaîne YouTube Les Yeux Orange a réinventé le “digging à la française”

Écrit par Maxime Jacob
Photo de couverture : ©D.R
Le 16.12.2019, à 15h18
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Écrit par Maxime Jacob
Photo de couverture : ©D.R
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Avant un passage très attendu au Rex Club le 21 décembre prochain, Raphaël, moitié de Les Yeux Orange a accordé une interview ainsi qu’un podcast exclusif à Trax Magazine. L’occasion de revenir sur la place un peu particulière que le collectif occupe dans le paysage des musiques électroniques.

Pour beaucoup de producteurs de musique électronique, la promo d’un EP passe inévitablement par Les Yeux Orange. Avec plus de 60 000 abonnés sur SoundCloud et 40 000 sur leur chaine YouTube historique, Raphaël et Stanislas ont en quelques années fait de leur hobby un métier, devenant un des principaux canaux de promotion de dance music en Europe. Mais en choisissant de dévoiler leurs trouvailles en streaming sur internet, les deux Français ont peut-être perdu un peu du plaisir qu’ils avaient à digger. Avant de passer par le Rex pour une Club Trax le 21 décembre prochain, Raphaël nous a accordé un entretien et un podcast exclusif.

Pourquoi avoir choisi YouTube comme canal principal de diffusion dès votre lancement en 2013 ?

Raphaël, Les Yeux Orange — Stan et moi, on a simplement eu l’idée de créer une chaîne YouTube en 2013 pour faire découvrir des musiques rares, des coups de cœur. L’idée c’était de mettre en ligne des morceaux impossibles à écouter si on ne possédait pas le disque. On aurait pu créer une webradio, mais on ne va pas se mentir : les webradios sont écoutées par très peu de monde. YouTube comme SoundCloud permettent au contraire d’atteindre une très large audience en plus de connaître notre cible, de savoir qui on touche.

Savez-vous qui vous écoute ?

Sur SoundCloud, les gens qui nous écoutent ont entre 20 et 35 ans, donc je dirais que c’est la tranche d’âge des gens qui sortent en club. On nous écoute surtout en France, aux États-Unis, en Allemagne et en Angleterre. Et étonnement, on est aussi très suivis en Russie !

Utilisez-vous les sites de streaming pour chercher et découvrir de la musique ?

Pas vraiment. Stan et moi, nous étions DJs avant de monter les Yeux Orange. On mixait dans des bars, on organisait des soirées occasionnellement. On est plutôt habitué à trainer chez les disquaires, ou à fouiller dans des brocantes.

Pensez-vous que le public étranger associe Les Yeux Orange à une forme de “digging à la française” ?

L’image de la France nous colle à la peau, c’est certain. Le disque qui nous a fait connaitre, c’est notre edit de “Lait de coco” (Good Plus, 2016) un morceau balearic [qui évoque la musique jouée à Ibiza dans les années 1980, ndlr.] chanté en français et qui a fait le tour du monde. Tous nos edits concernent des morceaux français. Il y a une volonté de creuser dans notre patrimoine et de le faire connaître.

Est-ce que le fait d’être une chaine YouTube a pu vous décrédibiliser dans un milieu attaché au format physique ?  

On est très ouverts dans la sélection des morceaux que l’on diffuse et il est clair que ça ne plait pas à tout le monde. Au début de l’aventure, on faisait vraiment un travail de dig (de disquaire, sic.) pour exhumer des morceaux. Aujourd’hui, le travail de premières [promotion de singles en exclusivité, ndlr.] fait qu’on a perdu peut-être en crédibilité. Certaines personnes nous reprochent ce travail de promotion, d’autant que l’on fait payer 20 à 25 euros aux labels et artistes qui nous contactent pour publier leur morceau. Ce système payant a été très discuté mais le fait est que l’on dépense beaucoup de temps et d’énergie dans ce travail. Bien souvent, nous sommes contactés par des attachés de presse qui eux sont très bien payés pour faire de la promo. Nos premières font partie intégrante de leur arsenal de promotion. Alors, puisqu’on leur apporte un service, je ne vois pas pourquoi on ne toucherait rien là-dessus.

Ça fait un peu vieux con ce que je raconte, mais je trouve qu’il n’y a plus de méritocratie dans cette culture.

Raphaël, Les Yeux Orange

Pensez-vous que, dans le futur, les DJs mixeront directement des morceaux en streaming ?

Je sais que SoundCloud réfléchit à un système de ce genre. J’espère que ça n’arrivera pas. Ceci dit, si vous regardez ce qui se passe dans le monde du DJing, c’est déjà un peu le cas. Mixer est aujourd’hui trop facile. De nos jours, pour être programmé en soirées, il est plus essentiel d’avoir un gros réseau et une large audience que d’être un bon DJ, c’est-à-dire avoir de la technique et une réelle culture. Ça fait un peu vieux con ce que je raconte, mais je trouve qu’il n’y a plus de méritocratie dans cette culture. Je regrette un peu cette époque où il fallait s’investir personnellement, être impliqué émotionnellement pour pouvoir faire partie du milieu. Aujourd’hui chercher de la musique est très simple, tout est accessible. C’est formidable mais ça permet aussi à beaucoup de gens de surfer sur le mouvement sans être passionnés. Il y a une bulle de spéculation qui s’est créée autour de cette culture. Je crois qu’aujourd’hui, l’argent joue un rôle trop important dans le milieu des musiques électroniques.

Ne pensez-vous pas que Les Yeux Orange aient une part de responsabilité dans cette tendance ?

C’est certain et je suis conscient de ce paradoxe. Nous sommes une plateforme de streaming et donc nous avons démocratisé cette culture. Je crois qu’il nous est impossible aujourd’hui de nier l’importance du streaming : c’est le canal principal de partage de musique et donc nous devons faire avec, même si ce système ne rétribue pas les artistes à leur juste valeur. Nous essayons malgré tout de résister à notre manière, notamment en choisissant de promouvoir les labels indépendants et le format physique. La très grande majorité des morceaux que nous publions font l’objet d’une sortie en vinyle. C’est notre manière de protester.

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